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ENQUÊTE - L'apparition de nouveaux rouleaux sur le marché des antiquités, au début des années 2000, nourrit les convoitises mais intrigue les experts. Certaines de ces pièces, dénichées par un célèbre antiquaire de Bethléem, seraient en réalité des faux. À Washington, le Musée de la Bible s'est résigné à les retirer de sa collection permanente.

Correspondant à Jérusalem

Enraciné entre les rives blanchies par le sel d'une mer Morte où flotterait un chameau et les replis de hautes falaises pleines de cavités, le site archéologique de Qumrân offre une vue sur une caverne inaccessible, l'une des grottes où reposèrent durant deux millénaires les «manuscrits de la mer Morte». C'est ici qu'en 1947 un Bédouin en quête, dit-on, d'une chèvre perdue trouva dans des jarres en terre cuite des rouleaux de parchemin. Parmi eux, des textes de l'Ancien Testament rédigés pour la plupart en hébreu et en araméen sur des parchemins et des papyrus entre le IIIe siècle avant J.-C. et le Ier siècle après J.-C. Soit les plus anciens écrits de la Bible connus à ce jour.

La découverte, l'une des plus importantes de l'histoire de l'archéologie, allait ouvrir une extraordinaire course au trésor. La saga mêle pendant une dizaine d'années Bédouins, antiquaires, savants et collectionneurs sur fond de conflit géopolitique. En 1956, les trouvailles de Qumrân forment un puzzle incomplet de près de mille manuscrits constitués de rouleaux et de fragments qui aide à la compréhension du judaïsme et de l'environnement dans lequel apparut le christianisme.

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L'un des documents, le livre du prophète Isaïe, est entier. Composé de dix-sept feuillets de cuir cousus, il serpente sur plus de sept mètres. On peut le contempler au Musée d'Israël, à Jérusalem, où les pièces maîtresses de Qumrân sont présentées sous un immense dôme. D'autres fragments sont éparpillés à travers le monde dans des collections privées ou des institutions. La France en a acquis 370 grâce aux travaux du père Roland de Vaux, de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem. Le dominicain tenta de coordonner les fouilles dont les recherches lui échappèrent en partie, puisque les Bédouins qui avaient violé les dépôts étaient les maîtres du jeu.

Flambée des prix

L'histoire aux airs de Da Vinci Code en serait restée là avec ses mystères, ses théories contradictoires et ses fantasmes en suspens. Elle resurgit avec l'apparition de nouvelles pièces sur le marché des antiquités au début des années 2000. Attisé par la concurrence entre collectionneurs, le cours des fragments de manuscrits explose. Les confettis de parchemin s'arrachent pour des millions de dollars. Il est à nouveau question de Bédouins, d'antiquaires, d'érudits et de riches amateurs sur fond, cette fois, de fondamentalisme chrétien puisque les acheteurs sont des protestants évangéliques américains.

Comme, par exemple, Steve Green, qui a bâti sa fortune avec sa chaîne de magasins de loisirs Hobby Lobby et dont le patrimoine est estimé à 4 milliards de dollars. Steve Green et sa famille récoltent une moisson d'artefacts de Qumrân pour accomplir leur rêve: ouvrir à Washington, à deux pas du Capitole, un Musée de la Bible. Il devient réalité en novembre 2017. D'un coût de 500 millions de dollars, l'établissement met en scène sur plusieurs étages le récit et l'impact de la Bible avec, en clou du spectacle, la plus grande collection privée au monde de manuscrits de la mer Morte.

«Non seulement ces cinq fragments sont des faux, mais il est probable que tous les nouveaux manuscrits de la mer Morte apparus ces dernières années soient des faux»

Michel Langlois, chercheur et spécialiste de la Bible

Mais le 21 octobre dernier, le scandale éclate. Dans un communiqué, le musée annonce que cinq fragments de manuscrits de la mer Morte sont des faux et qu'ils ne seront plus exposés. «Non seulement ces cinq fragments sont des faux, mais il est probable que tous les nouveaux manuscrits de la mer Morte apparus ces dernières années soient des faux», commente Michael Langlois.

Cet érudit français, chercheur et spécialiste de la Bible, a été l'un des premiers à émettre des doutes sur les lots mis en circulation et à mettre en garde la communauté scientifique. C'est que, dans un premier temps, les spécialistes jouent un rôle involontaire mais essentiel en publiant des articles scientifiques sur les nouveaux fragments. Leurs écrits donnent un sceau académique aux artefacts avec pour conséquence immédiate une flambée des prix. «Les référents mondiaux ont pu se tromper car ce sont d'abord des biblistes. Ils manquent de formation archéologique et de familiarité avec l'écriture des fragments», avance Michael Langlois.

Trafiquants et faussaires

La controverse surgit voici quelques années lorsqu'un collectionneur norvégien suspicieux constitue une équipe d'experts pour démêler le vrai du faux. Elle regroupe des graphologues, des chimistes et, bien sûr, des biblistes et des archéologues. Les savants recrutés dans plusieurs pays n'ont pas la tâche facile: ils sont contraints au début de leurs investigations de travailler sur la base de photos faute de collaboration des acheteurs.

Dans l'«Orient compliqué», l'origine des objets antiques est une question délicate. Les conflits et les guerres alimentent les trafics. C'est le cas en Syrie et en Irak, où les sites ont été pillés par l'État islamique, mais également durant l'occupation américaine. La famille Green, qui a fondé le Musée de la Bible, a ainsi été condamnée par la justice américaine pour avoir importé d'authentiques tablettes d'écriture cunéiforme, le premier exemple d'écriture linéaire de l'histoire, assyriennes et babyloniennes. Le colis en provenance du Moyen-Orient avait été déclaré à la douane comme contenant des tuiles d'une valeur de 300 dollars.

«J'ai constaté au microscope que l'encre censée avoir été posée sur les sédiments voici deux mille ans brillait à moitié»

Michel Langlois

Aux trafiquants s'ajoutent les faussaires. Ces derniers peuvent écrire sur d'anciens parchemins mais aussi sur de vieilles sandales et commettre des bévues comme réduire la taille des lettres pour s'adapter au bord des morceaux. «J'ai étudié des fragments dont l'écriture maladroite ne correspondait à rien de ce que je connaissais, raconte Michael Langlois. S'agissait-il d'un nouveau scribe? D'une nouvelle grotte? J'ai exploré toutes les explications possibles, aucune n'était satisfaisante. Je n'avais pas de certitude car les expertises graphologiques sont, en soi, insuffisantes. J'ai constaté au microscope que l'encre censée avoir été posée sur les sédiments voici deux mille ans brillait à moitié. Il fallait faire des tests chimiques.»

Sous pression, le Musée de la Bible de Washington accepte d'envoyer des artefacts à un laboratoire à Berlin. Et la sentence tombe: l'écriture est contemporaine. Elle a été rajoutée sur le parchemin. «C'est sans doute le même “scribe” qui a écrit les nouveaux manuscrits de Qumrân», estime Michael Langlois.

L'enquête des Sherlock Holmes vire alors au roman d'Agatha Christie. Plusieurs hypothèses existent sur la source des nouveaux manuscrits, mais les pistes convergent vers ceux qui les ont mis en circulation: les antiquaires historiques des écrits de Qumrân et leurs intermédiaires. En 1947, les Bédouins pilleurs de jattes de Qumrân s'adressèrent pour monnayer leur rapine à un antiquaire de Bethléem, un ancien cordonnier, qui devint le fournisseur officiel des manuscrits de la mer Morte: Khalil Iskandar Shahin, dit Kando. Peu avant sa mort, le marchand expliqua à un collectionneur du nord de l'Europe que le temps des rouleaux était révolu. En clair, que son stock était épuisé. «William, le fils de Kando, qui a pris la succession de son père, a pourtant proposé à la vente plusieurs nouveaux fragments. Personne n'a eu de doutes sur leur authenticité étant donné la réputation et le quasi-monopole de la famille Kando», dit Michael Langlois.

Propriétaires de magasins d'antiquités et de souvenirs à Bethléem et à Jérusalem-Est, William Kando plaide la bonne foi et juge les suspicions à son égard «malveillantes» et «stupides». Elles seraient inspirées par une «volonté de nuire». Pour lui, les fragments sont «authentiques». L'antiquaire aurait conservé des artefacts dans un coffre-fort à Zurich dans une banque suisse. Ils proviendraient, selon les versions, de découvertes récentes des Bédouins ou d'acquisitions réalisées par son père auprès d'intermédiaires étrangers.

L'archéologie «bliblique» est un champ clos de rivalité entre «professionnels» et «amateurs» fortunés qui cherchent par tous les moyens à prouver leurs croyances sur la réalité historique des personnages et des récits du texte sacré

Aux États-Unis, de nombreux collectionneurs privés continuent de penser que les nouveaux manuscrits de la mer Morte sont vrais. Ils contestent les conclusions des experts tout en perpétuant le culte du secret inhérent au petit milieu des antiquités. Selon les règles de l'Unesco, toute découverte doit être remise à l'État. Les autorités israéliennes considèrent, pour leur part, que les artefacts qui apparaissent sur le marché hors de fouilles officielles sont par principe d'une authenticité non prouvée. Les antiquaires, qui jouent leur réputation, n'ont pas intérêt à participer à la circulation de faux. Mais l'archéologie alimente les passions, surtout lorsqu'elle est «biblique».

Elle est un champ clos de rivalité entre «professionnels» et «amateurs» fortunés qui cherchent parfois par tous les moyens à prouver leurs croyances sur la réalité historique des personnages et des récits du texte sacré. Les fondamentalistes évangéliques américains veulent voir dans les manuscrits de la mer Morte le verbatim révélé par Dieu. Le paradoxe est que les parchemins démontrent le contraire. Un même épisode est repris par les copistes avec des variantes textuelles, même si le message est identique.

Les enjeux financiers pèsent aussi dans la bataille. Le mutisme de collectionneurs américains signifie qu'ils jouent la politique de l'autruche. Ou qu'une «class action», un recours en justice, se prépare. L'affaire des faux manuscrits de la mer Morte ne fait, peut-être, que commencer.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici