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La question très précise que l’on est en droit de se poser est celle de savoir par quels mécanismes, selon quelles voies, par quelle suite d’enchaînements, le tableau du social actuel auquel nous nous sommes depuis quelque temps déjà intéressé [1][1]J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, essai pour une clinique…, est-il en mesure d’induire les faits cliniques que nous constatons aujourd’hui.

2Ceci bien sûr suppose que nous consentions à une double hypothèse que nous ne pouvons ici que mentionner sans nous y attarder davantage car cela nous ferait sortir de la dimension de cet article. Nous pouvons néanmoins renvoyer le lecteur à quelques travaux déjà publiés sur ces questions [2][2]Par exemple, La mutation du lien social, dans numéro spécial du… ainsi qu’à un ouvrage en préparation.

3La première de ces hypothèses, c’est de considérer qu’effectivement, nous assistons à un ensemble de modifications cliniques; celles-ci vont des refus scolaires aux toxicomanies en passant par les addictions de tout genre, des court-circuits dans l’élaboration psychique à la fréquence de plus en plus grande des passages à l’acte en passant par les enfants hyperkinétiques ou l’« avoir la haine » de l’adolescent et en n’oubliant pas les différentes formes de violences auxquelles nous sommes confrontés. Nous n’entrerons pas ici dans le débat de savoir s’il ne s’agit que de variantes d’une symptomatologie qui a toujours existé – ainsi l’hyperkinétisme pourrait n’être que l’aggravation de la nervosité commune – sans changement de structure ou s’il s’agit en revanche de la fabrication de nouveaux enfants [3][3]A. Lazartigues, « La famille contemporaine “fait”-elle de…, voire de l’émergence d’une « nouvelle économie psychique [4][4]Ch. Melman, L’homme sans gravité, entretiens avec J.-P. Lebrun,… ». La seconde hypothèse – que nous supposerons, quant à elle, partagée – c’est que les déterminants de notre société interviennent dans les modifications cliniques que nous pouvons observer, que nous acquiescions ou pas à un changement de structure. La seule question que nous débattrons donc ici est celle de savoir comment l’articulation entre social et psychique peut opérer.

Anatomie de l’interaction entre singulier et social

4Commençons par rappeler comment nous voyons la modification du social. Partons d’une considération sans doute trop simple mais néanmoins efficace pour faire entendre l’enjeu : une construction à cinq étages : l’étage de ce que Lacan a appelé l’humus humain, l’étage du social humain, l’étage de la société concrète, celui des premiers autres qui entourent le sujet, autrement dit l’étage de la famille et celui de la réalité psychique du sujet. L’étage de l’humain, si l’on s’en réfère à ce qui le spécifie, à savoir le langage, exige une perte, celle de la jouissance absolue, immédiate, totale. Du seul fait d’entrer dans le champ de la parole, le sujet s’exclut de la toute-jouissance et se trouve ainsi marqué par la négativité. S’inscrit ainsi pour lui que toujours quelque chose vient à manquer non par accident, mais de structure, l’affecte de ce fait une déception irréductible, une insatisfaction incontournable ; son être s’entame ainsi d’une perte – d’un moins-de-jouir – qui va servir de fondement aussi bien à la Loi qu’au désir.

5Au deuxième étage, la limite – la négativité – qui sert de fondement à la Loi – même si c’est la Loi qui semble dans l’après-coup fonder la limite – sera dans le social humain toujours présentifiée par l’interdit de l’inceste. Ce dernier est en effet universel et distingue le monde de la nature de la culture. Toute société humaine implique ce renoncement à la toute-jouis-sance que métaphorise la mère et impose de ce fait l’éloignement du corps-à-corps avec la mère pour aller prendre sa place d’homme ou de femme dans le social.

6Au troisième étage, chaque société selon ses modalités propres qui font d’ailleurs sa spécificité culturelle, organise des règles et des lois qui ne sont que des développements de cet interdit fondateur. Ainsi chaque société s’est toujours donné la charge d’organiser la transmission de cette limitation de jouissance via les normes qu’elle sécrète. Et même si les contenus culturels sont éminemment différents, il n’en reste pas moins qu’ils ont toujours la même fonction, celle de soutenir l’assentiment de tous à consentir à cette perte de jouissance.

7À l’étage de la famille, des premiers autres, c’est au travers de la relation à ces derniers que le sujet rencontre cette limite à la jouissance. La jouissance de la mère lui est interdite, et cela du fait du père, ou plutôt de l’homme de la mère, cela via le féminin de la mère. Sans entrer ici dans des distinctions pourtant essentielles, disons que la jouissance est représentée par la mère et que le père viendra représenter la perte de jouissance qu’implique le langage. Ainsi c’est à ces premiers autres qu’incombe la tâche de faire avaler à l’enfant, au futur sujet la couleuvre de cette nécessaire sous-traction de jouissance.

8Dans le même mouvement, l’enfant devra consentir à renoncer à la toute-jouissance – ce qu’on appelle aussi renoncement à la toute-puissance infantile ou castration symbolique – pour pouvoir accéder au désir.

9Ainsi, du fait de la solidarité de cette perte nécessaire à chaque étage du dispositif, la ligne de partage entre la jouissance et le langage semble être mise en place par la Loi que servent les parents, alors qu’en fait, ce ne sont que les contraintes du langage qui ont été ainsi comme habillées par l’interdit de l’inceste.

10Il semble bien que la solidarité de cet quintuple étagement a été responsable durant des siècles de la transmission de la limite nécessaire à la spécificité de l’humus humain et à la physiologie du désir. Or, nous soutenons la thèse que cette solidarité est aujourd’hui remise en cause ou en tout cas que sa visibilité est estompée et que c’est aux conséquences de cette organisation inédite que nous avons à faire.

11Remarquons d’ailleurs qu’en discernant ces cinq étages, nous pouvons sans difficulté discerner dans les deux premiers, ce que l’on pourrait appeler « un noyau anthropologique dur » qui ne laisse pas se faire la confusion entre l’ordre symbolique – ou du langage – et l’ordre social du patriarcat. Il est en effet important de cerner avec précision ce qui relève des contraintes de la structure et ce qui ne relève que de la contingence historique.

Une remise en cause de la solidarité singulier-social

12Avançons ici que tout se passe comme si notre société dans son accomplissement actuel de la modernité – cette faille dont les tassements ultimes ne se sont pas encore produits, disait Yves Bonnefoy – ne transmettait plus la nécessité de cette soustraction de jouissance. En revanche, elle donnerait à entendre que nous nous sommes enfin affranchis de cette limite à la jouissance et que celle-ci n’était qu’un frein au bonheur auquel, en revanche, nous serions aujourd’hui en droit de prétendre pour notre existence. Insistons d’emblée sur le « tout se passe comme si », car il ne serait pas difficile de démontrer qu’il ne s’agit que d’une apparence trompeuse, qu’en fait cette soustraction de jouissance est toujours au programme, mais que, comme elle n’est plus soutenue par la fiction théologico-politique d’hier, elle ne serait comme plus inscrite dans l’Imaginaire collectif et ne persuaderait dès lors spontanément plus personne de sa nécessité.

13Ainsi, par les effets conjoints de l’économie capitaliste débridée, du démocratisme congruent au déclin du patriarcat et des implicites du discours de la science, la notion de limite ainsi que la négativité qu’elle met en place, se voit sans cesse déplacée, si pas purement et simplement pulvérisée. Difficile en effet de ne pas prendre pour une suppression de toute limite les possibilités actuelles de pouvoir sans cesse la reculer. Difficile de ne pas confondre suppression de la catégorie de l’impossible et inflation sans mesure des possibles à laquelle nous participons aujourd’hui. Difficile de ne pas prendre pour absence de finitude ce qui n’est que sortie d’un type de finitude.

14Cette apparente disparition de la limite ainsi que de la nécessité de moins-de-jouir dans le programme de notre société entraîne deux conséquences : du côté des adultes, une délégitimation de ceux et celles – parents, enseignants, politiques, etc. – qui ont à transmettre les conditions du désir; d’où sans doute, l’apparition de ce symptôme inédit dans l’Histoire à savoir celui d’une génération de parents qui ne sentent plus la légitimité de dire « Non ! » à leurs enfants, mais aussi le discrédit sur les fonctions d’enseignant et la dévalorisation des représentants du politique désormais surtout contraints à pourvoir pour pouvoir rester en place.

15Du côté des enfants, une situation d’« expérience-limite » pour des futurs sujets qui ont à tirer seulement d’eux-mêmes la nécessité de ces conditions. De ce fait, ils ne peuvent plus compter sur l’autre pour mettre la limite, ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes. Mais recevoir la limite de l’autre ou devoir la mettre soi-même n’a pas tout à fait le même effet. Se la mettre soi-même – tâche à recommencer sans cesse comme si la soustraction ne s’était pas inscrite – peut être extrêmement lourd à porter. Gageons que c’est pour cette raison qu’il est justifié de parler comme le fait Alain Ehrenberg des « fatigués d’être soi[5][5]A. Ehrenberg, Les fatigués d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1999. ».

16Nous pouvons ici aussi évoquer comment Kierkegaard, dans Crainte et tremblement, laisse entendre la différence de courage qu’implique l’acte d’Abraham par rapport à celui d’Agamemnon. Lorsque ce dernier sacrifie sa fille Iphigénie, il dispose de l’approbation de tous les Grecs qui espèrent de cet acte les vents favorables qui les mèneront à Troie alors que lorsque Abraham emmène Isaac au mont Morija, il ne peut compter que sur la solitude absolue de sa foi.

17« La différence qui sépare le héros tragique d’Abraham saute aux yeux. Le premier reste encore dans la sphère morale. Pour lui toute expression du moral a son telos dans une expression supérieure du moral. [… ] Tout autre est le cas d’Abraham. Il a franchi par son acte tout le stade moral. [… ] L’histoire d’Abraham comporte une suspension téléologique du moral [6][6]S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, Aubier, 1984, p. 91.. » C’est cette suspension qui rend compte du supplément de courage qui était nécessaire à Abraham et qu’aujourd’hui chacun doit assumer pour son propre compte depuis que l’hypermodernité – que d’aucuns appellent postmodernité – a démasqué la fiction théologico-politique qui soutenait l’ensemble du social dans la nécessité d’une soustraction de jouissance.

18De plus, nous pouvons remarquer que pour ce qu’il en est de la vie collective, il n’y a de ce fait, plus de possibilité de faire appel à ce qui va de soi, à ce qui hier déterminait ce qu’on appelait « le bon sens ». Tout doit être renégocié et est chaque fois susceptible d’être remanié. Donc, plus de temporalité non plus pour décanter et pour constituer un socle tiers auquel les interlocuteurs peuvent se référer, sans passer pour exercer arbitrairement leur autorité, et donc passer pour autoritaires. Dans un tel contexte, chacun ne peut, au mieux, que tâcher de se constituer sa propre tiercéïté. Nous n’aurons plus dès lors à nous étonner de ce que, par exemple, aller au tableau noir pour y réciter sa leçon ne fasse plus l’arrière-plan qui aille de soi dans les rapports entre l’enseignant et l’élève. En revanche, la formule de plus en plus utilisée « mais de quel droit me demandez-vous cela ? » adressée par l’enseigné à l’enseignant, relève tout à fait logiquement de cette nouvelle donne.

Une rencontre nécessaire

19Pour le second volet de notre hypothèse, faisons d’abord et momentanément crédit à ceux qui constatent une modification conséquente de la clinique sans entériner pour autant s’il s’agit d’un changement de structure. Tenons-nous en plutôt à identifier de quelle manière ces changements de société pourraient intervenir et même remodeler la clinique.

20Nous soutiendrons que le tableau qui se trouve réalisé dans le cas de figure que nous venons d’évoquer entre un parent délégitimé dans sa fonction interdictrice – et si cette délégitimation concerne d’abord surtout le père, la mère est loin de ne pas en être affectée – et un enfant qui ne peut compter que sur lui-même renvoie à une situation où ce qui est évité, c’est tout simplement, la rencontre.

21Mais que devons-nous entendre par rencontre ? Non pas ce qu’on entend vulgairement, c’est-à-dire effectivement un moment de un à partir d’un deux. Nous savons bien – avec l’enseignement de Lacan – que la rencontre implique de donner sa place à la soustraction de jouissance que nous venons d’évoquer, autrement dit comme l’énonce, par exemple, avec beaucoup de pertinence Colette Soler que « la jouissance qui s’accommode du deux de la rencontre laisse en marge celle de l’un du corps, effet donc de l’impossibilité, avec ces deux jouissances de n’en faire qu’une [7][7]C. Soler, L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Presses… ». La rencontre suppose en effet précisément et contrairement à ce qui s’en entend dans la vie courante que le sujet ait consenti à ce que la jouissance ait été extraite de son corps – ce que nous avons appelé moins-de-jouir comme effet du langage – et qu’il ait assumé d’être livré à la répétition de la rencontre qui ne lui fait retrouver que l’objet de son fantasme. Autrement dit un sujet qui consent à pallier à la dérégulation imposée par son entrée dans le langage par une régulation nouvelle en quoi consiste la coordination de cette « autre satisfaction » avec le signifiant; mais aussi de ce fait, un sujet dénaturé, toujours un peu morose « de ne pas trouver de logement à son goût ».

22C’est à cet endroit précis qu’intervient la rencontre avec du père réel – entendons ici non pas le géniteur, mais quiconque accepte d’endosser la déception que va inévitablement véhiculer la perte de l’un. Ce que permet cette rencontre, c’est bien le heurt avec quelqu’un qui va accepter d’être estimé responsable de cette perte et du même coup qui donnera chair vivante à une possibilisation de l’impossible, ceci permettant en quelque sorte de faire l’épreuve progressive des contraintes de la structure et ainsi d’acquiescer au bonheur banal.

23Il faut en effet reconnaître que ce n’est qu’au travers de la rencontre avec un autre réel que peut progressivement s’intérioriser pour le sujet sa capacité à supporter la négativité inscrite dans la condition humaine. C’est toujours grâce à la découverte que celle-ci était déjà inscrite à la génération précédente et que, donc, elle est viable, que le sujet en devenir peut accroître son champ de possibles.

24Nous pouvons proposer à cet égard deux exemples antagonistes. Le premier est celui de l’évitement organisé de cette rencontre : aujourd’hui, il ne faut pas être dans une famille particulièrement aisée pour qu’un enfant ait un téléviseur dans sa chambre. Les statistiques parlent de plus d’une enfant sur deux ! Nul doute que l’introduction de cet objet dans la famille permet une certaine pacification ; désormais en effet, plus besoin de confrontation au sein de la famille pour savoir quel programme choisir, pas de conflits inutiles à propos d’une décision où il faudrait finir par trancher, pas de frustration ni de frottement à l’altérité de l’autre. Tout peut dès lors se passer comme si, très judicieusement, on était ainsi parvenu à éviter autant la confrontation à l’autorité que la violence qui peut en surgir. Mais, à y regarder de plus près, n’est-ce pas plutôt une occasion spécifique de rencontre qui est manquée ? Et le parent, de son côté, n’a-t-il pu ainsi, en toute légitimité apparente, s’éclipser de sa tâche de soutenir d’être momentanément le lieu d’adresse de la haine que le heurt peut enclencher. Et ne pouvons-nous d’ailleurs pas entendre dans ce cas de figure la vérité du propos de ces jeunes – dépourvus de toute adresse – lorsqu’ils disent « avoir la haine » comme on dit avoir la grippe ou la gale.

25Faudra-t-il dès lors nous étonner qu’au moment inéluctable où le jeune rencontrera quelque chose qui lui échappe, qui n’est pas prévu à « sa » jouissance du corps, qui le confronte à la jouissance morose du deux par exemple, à l’occasion d’un échec, scolaire ou amoureux – il ne trouve pas dans ses ressources psychiques propres de quoi pouvoir y faire face ? Pourront s’en suivre des comportements disproportionnés – pouvant aller, comme nous le savons, de la crise de colère clastique à la tentative de suicide – qui ne feront que signer la détresse ravageante dans laquelle cette confrontation tardive au réel l’aura plongé.

26Notons d’ailleurs que l’escalade ne pourra que se poursuivre, car, qui pour épauler et soutenir un jeune qui présente des réactions aussi discordantes ? L’appel au professionnel s’imposera alors la plupart du temps mais comment le jeune peut-il l’entendre sinon d’abord comme la confirmation de ce que plus personne de « normalement constitué » ne peut lui indiquer d’issue. La boucle est alors accomplie : l’enfant abandonné à lui-même sous le prétexte de lui éviter le renoncement et la conflictualité qu’impliquent le fait de grandir, se voit confirmé dans ce « sans recours », parce qu’il lui a toujours été évité de se confronter à un impossible possibilisant.

27Autre exemple, celui a contrario d’une vraie rencontre : dans le film des frères Dardenne, Le Fils nous voyons bien le moment où s’introjecte l’interdit du meurtre. Le scénario du film raconte l’histoire d’un père dont le fils a été tué par un autre adolescent qui, par le hasard des circonstances se voit invité à prendre en charge ce dernier, à sa sortie de prison pour lui apprendre le métier de charpentier. Ce père, sans très bien savoir pourquoi, accepte de s’occuper du jeune qui ne sait pas qu’il a affaire au père de sa victime. Lorsque ce père qui n’a de cesse de traquer ce jeune, lui demande s’il sait maintenant qu’il est interdit de tuer, le jeune lui répond : « Oui, il ne faut pas tuer parce que sinon on va en prison… » Une telle réponse ne signe pas, bien sûr, l’intériorisation de l’interdit du meurtre. Celle-ci ne se fera vraiment pour le jeune que quand ce père, emporté dans sa jouissance de savoir qui est cet enfant qui a tué son fils au point d’accepter de l’initier à son métier de charpentier, lui révèle qu’il est le père de sa victime ; pris de panique, le jeune s’enfuit; le père le poursuit, le rattrape, le cloue au sol, se retrouve en mesure de l’étrangler, mais ne le fait pas ! Autrement dit, il renonce à cette jouissance-là. C’est à ce moment que les réalisateurs laissent entendre que s’inscrit pour le jeune meurtrier, l’interdit du meurtre. C’est en effet ce que laisse supposer le scénario du film puisque que l’on voit, après cette scène, le jeune revenir de sa cavale et reprendre avec ce père son apprentissage. Ainsi nous voyons comment la transmission de la nécessité d’un moins-de-jouir s’inscrit le plus souvent de passer par la confrontation à un autre concret. Autrement dit, cette nécessité d’une soustraction de jouissance passe par la génération du dessus, mais surtout par la façon dont cette génération s’est elle-même soumise à cette nécessité.

Effets d’une délégitimation

28Il nous faut donc insister sur la structure du cas de figure qu’induit la délégitimation d’aujourd’hui que nous avons évoquée plus haut. Schématisons quelque peu : ce n’est pas que nous avons à faire à un Nom-du-père forclos (psychose) ni à un père faible (hystérie), ni non plus à un père auquel la mère fait la loi (perversion), mais bien plutôt à un père repoussé aux confins, maintenu dans les marges, toujours bel et bien là, mais inopérant, désavoué, sans voix. Le suspens qu’introduit la délégitimation généralisée de la place qui a la charge de transmettre la nécessité d’une soustraction de jouissance suffit à maintenir ce père comme en roue libre, à l’empêcher de s’engager corporellement dans son rapport à l’enfant. Il restera comme sans se mouiller, se satisfaisant d’être là sans vraiment interférer – du fait de ne pas intervenir ou au contraire d’intervenir sans arrêt –, comme en suspens, dans l’attente d’une légitimité qui ne viendra pas, comme si son acte était d’emblée hypothéqué par le discours social ambiant – ce que nous appellerons l’Imaginaire social, tel celui des grecs en attente de vents favorables et habitués aux sacrifices pour être bien vus des dieux.

29Ce qu’un tel comportement induit chez l’enfant ou chez le jeune, c’est donc l’absence d’articulation avec le père réel. En 1972 – déjà ! –, au congrès de l’École freudienne de Paris  [8][8]M. Safouan, « De la fonction du père réel », dans Études sur…, Moustapha Safouan se demandait : « Qu’advient-il du sujet quand la signification phallique est seule à se produire au cours de son histoire, quand aucune médiation paternelle réelle ne vient remanier les effets imaginaires de la métaphore paternelle ? » En ce cas, c’est comme s’il n’y avait pas d’articulation avec le père, pas de rencontre, et donc aucun remaniement possible puisqu’il n’y a plus de rencontre. Et Safouan d’avancer :« Eh bien, il en résulte l’Œdipe inversé. Non pas l’Œdipe inversé comme composante normale dans le complexe, mais en tant que Ruth Brunswick y désigne le ressort pathogène dernier dans le cas de l’homme aux loups. »

30Autrement dit, ce cas de figure rejoint justement ce que l’on désigne par les états limites, puisque même Lacan avait parlé de l’homme aux loups comme d’un borderline[9][9]« … ce cas borderline qu’est L’homme aux loups », énonce-t-il…. Mais Safouan de poursuivre encore : « Nul doute que, pour ce dernier, son père était Dieu : ce vers quoi devait tendre ses efforts pour être. Il voulait être un “monsieur comme papa”. D’où une attente phallique qui ne l’a pas seulement mis dans une position féminine, mais qui l’a poussé vers une identification active avec sa mère allant jusqu’à la reproduction de ses symptômes. » Et plus loin, Safouan évoque la particularité structurale du sujet (l’homme aux loups) qui réside en ceci : « L’attente du phallus était à la mesure de la force avec laquelle il avait répudié, forclos, la menace de castration, c’est-à-dire qu’elle était sans borne » et l’auteur d’ajouter encore dans une note : « Cette forclusion se distingue de celle de Schreber, en ce qu’elle constitue un mécanisme de défense et non pas un défaut primordial du symbolique comme tel [10][10]M. Safouan, op. cit., p. 135.. »

31Nous voilà donc face à une forclusion d’un autre tabac que celle décrite habituellement sous le terme de forclusion du Nom-du-Père. Si celle-ci implique l’absence du signifiant d’exception qui dans l’Autre va permettre que se limite la jouissance et, à ce titre, constitue un défaut primordial du symbolique comme tel, ici le tableau est différent puisque la forclusion est mise en œuvre par le sujet lui-même pour se défendre contre la menace de castration. Autrement dit pour échapper à assumer en son nom propre l’exigence du renoncement à la toute-jouissance que métaphorise l’accomplissement des désirs incestueux. Il n’est donc pas difficile de penser que ce cas de figure puisse résulter de la conjonction d’un double mouvement, celui d’un père réel qui ne soutient pas la rencontre et celui d’un sujet qui « en profite » pour désavouer la pertinence de son intervention. On devra même ajouter que la fréquence de ce cas de figure sera d’autant plus grande que l’issue de ce face à face sera laissée ouverte car plus le sujet pourra éviter la confrontation avec le père réel, plus il aura tendance à désavouer son intervention. Mais paradoxalement, c’est un jeu à « qui gagne, perd », car plus le sujet aura des chances de sortir vainqueur de ce slalom, plus il se retrouvera vaincu pour ce qui est de sa capacité à désirer.

32Si l’effet dans les deux cas est une forclusion, dans le cas de la psychose, il s’agit en quelque sorte d’une forclusion essentiellement passive puisque le sujet est contraint de faire avec un environnement marqué par des carences symboliques. Mais dans le cas de figure que nous évoquons, la forclusion s’avère être plutôt la réponse du sujet à l’absence de rencontre avec une figure de père réel qui serait en mesure de fournir le mode d’emploi. Donc conjonction de la démission du père réel et du désaveu par le sujet non pas du Nom-du-Père, mais de son actualisation par un père réel. Voilà ce qui signe une forclusion que l’on pourrait qualifier d’active puisqu’elle est d’abord l’effet du choix du sujet [11][11]Il conviendrait ici de se demander s’il ne faut pas faire…, même si elle est aussi, dans le même mouvement, réponse à un environnement qui laisse le sujet en plan pour faire face aux conséquences de ce qu’implique le désir humain.

33Car si la seule manière de limiter la jouissance, c’est de la coordonner avec un signifiant, c’est bien au travers de la rencontre avec un autre réel que doit se réactualiser ce que l’opération de la métaphore paternelle est censée avoir déjà réussi.

34Ceci d’ailleurs oblige de penser un peu plus loin le dispositif dans lequel le père réel, plutôt que de possibiliser l’impossible pour le sujet, désactive son intervention et, de ce fait, ne fait que redoubler – sans introduire de l’écart – l’exigence de jouissance supposée à la mère, en fait au premier Autre du seul fait du langage. En ce cas, il s’annule comme tiers et laisse le sujet non seulement livré à la jouissance de l’Autre mais c’est comme s’il l’y poussait dans un mouvement de rétroversion. C’est comme s’il faisait reflamber la possible jouissance de l’Autre au lieu de permettre l’accès, via la jouissance phallique à une jouissance Autre.

35Ce constat de l’absence de rencontre – nous l’appelons une forclusion de la rencontre – comme organisant une nouvelle modalité de ce qui n’est plus alors qu’un pseudo lien social, n’est-ce pas ce que suggère avec beaucoup de talent le film Elephant de Gus Van Sant. Prenant appui sur le tragique fait divers de la tuerie de Colombine, le réalisateur choisit une mise en scène qui rend très bien compte de ces évitements en série : au collège, les élèves vont et viennent sans que ne se signe aucune confrontation ; le proviseur appelle dans son bureau mais ne dit rien, l’éducateur soutient une discussion homo-hetero qui n’est rien d’autre qu’une collection d’avis donnés les uns après les autres, la professeur de gymnastique se contente de rappeler la consigne qu’il faut venir en short, l’étudiant en photographie parcourt les couloirs du lycée et s’adonne à son occupation sans échanger avec personne, tout cet univers transpire le clean et la pléthore de possibles mais se contente d’enregistrer les va-et-vient d’un chacun. Et comme le dit très bien le critique Patrice Blouin, « dans ce monde nouveau, contemporain, chaque être est un vecteur solitaire, portant avec lui son système personnel d’abscisse et d’ordonnée, son rythme et sa mesure. Rien d’établi ni de fixe ne préexiste à sa mise en marche. Il n’existe d’autre monde communique celui que découvre l’entrecroisement progressif de ses différents parcours. Toute scène vécue est dès lors susceptible de se répéter, à chaque fois portée par un nouveau point de vue, sans qu’on puisse préférer un angle à un autre ni les hiérarchiser entre eux. Dans le lycée d’Éléphant, personne n’est coné dans une cellule mais tous semblent prisonniers de leur propre liberté de mouvement, condamnés à errer éternellement dans cet enfer relatif en se frôlant à peine de l’épaule. Le mal ici n’est pas un accident fortuit mais la résultante de ce mode de fonctionnement. Il suffit en effet que deux trajectoires individuelles cessent un instant de se longer harmonieusement pour qu’elles s’entremêlent et forment un nœud de fixation. [… ] Clôturés sur eux-mêmes, jusque dans l‘étreinte amoureuse, ils ne sont plus aptes à réintégrer le grand ballet collectif. Ils tueront leurs camarades pour mettre un terme à l’incessant glissement des corps [12][12]P. Blouin, Plume d’éléphant, in Cahiers du cinéma n° 583,… ».

36Cette forclusion de la rencontre se présente donc comme le résultat d’un double processus, l’un à charge du sujet, l’autre à charge de celui qui a la fonction de soutenir son adresse. Il ne faudrait pas pour autant assimiler ce cas de figure à celui de la psychose – fût-ce en la qualifiant d’ordinaire [13][13]Nous faisons ici allusion à un diagnostic « nouveau » qui prend…. À ce titre nous soutenons que la forclusion de la rencontre – ne pourrions-nous pas en ce cas de figure parler de forclusion du père réel ? – n’est que la réponse d’un sujet – pour paraphraser la formulation de Lacan à propos du petit Hans – laissé en plan par les carences symboliques – non seulement de l’entourage – mais aussi du social [14][14]À cet égard, nous pensons aussi au destin de Richard Durn et à….

Notes

  • [1]
    J.-P. Lebrun, Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du social, Toulouse, érès, 1997 et Les désarrois nouveaux du sujet (ouvrage collectif), Toulouse, érès, 2001.
  • [2]
    Par exemple, La mutation du lien social, dans numéro spécial du CREAI, Centre interrégional pour l’enfance et l’adolescence inadaptée, Provence, Alpes, Côte-d’Azur et Corse, sur « Le lien social en question », novembre 2003.
  • [3]
    A. Lazartigues, « La famille contemporaine “fait”-elle de nouveaux enfants ? », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 2001, n° 49, p. 264-276.
  •  
  • [4]
    Ch. Melman, L’homme sans gravité, entretiens avec J.-P. Lebrun, Denoël, 2003.
  • [5]
    A. Ehrenberg, Les fatigués d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1999.
  • [6]
    S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, Aubier, 1984, p. 91.
  • [7]
    C. Soler, L’inconscient à ciel ouvert de la psychose, Presses universitaires du Mirail, 2002, p. 96.
  • [8]
    M. Safouan, « De la fonction du père réel », dans Études sur l’Œdipe, Paris, Le Seuil, 1974, p. 131.
  • [9]
    « … ce cas borderline qu’est L’homme aux loups », énonce-t-il dans la séance du 19 décembre 1962, séminaire IX, L’angoisse, inédit.
  • [10]
    M. Safouan, op. cit., p. 135.
  • [11]
    Il conviendrait ici de se demander s’il ne faut pas faire équivaloir ce fonctionnement au déni, puisqu’il est dans le même mouvement prise en compte et refus d’inscription. Nous gardons ce point à notre avis crucial et prometteur pour un développement ultérieur.
  • [12]
    P. Blouin, Plume d’éléphant, in Cahiers du cinéma n° 583, octobre 2003, p. 15.
  • [13]
    Nous faisons ici allusion à un diagnostic « nouveau » qui prend de l’ampleur dans certains de nos milieux. Faisant suite à celui de psychose non déclenchée, il a le vœu de rendre compte d’un ensemble de faits cliniques que d’autres mettent sous l’étiquette d’états-limites. Nous réservons pour un travail ultérieur l’examen attentif de cette prétendue avancée. Indiquons simplement – et trop rapidement – ici trois points : 1. l’effet de qualifier de sujet psychotique – fut-il ordinaire – n’est pas à négliger et nous laisse plus que perplexe; 2. en contraignant à un choix « ou névrose ou psychose », cette étiquette en obture une autre qui mériterait pourtant qu’on lui donne droit de cité : la perversion ordinaire ; 3. Ce diagnostic fait précisément l’impasse sur l’articulation au social dont nous essayons de démontrer la pertinence.
  • [14]
    À cet égard, nous pensons aussi au destin de Richard Durn et à la tragique tuerie de Nanterre en mars 2002. Nous renvoyons à notre intervention restée inédite au Congrès international sur les psychoses de Bruxelles en novembre 2001, « Richard Durn ou les morts pour le dire ».