Chapitre 10
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concepts partagés ne dépendent pas de l’identité d’un sentiment, mais de leur
signification objective pour l’action. Le con
cept est ainsi un modèle purement logique
de la signification. Il représente ce que l’esprit
apporte
à l’expérience par l’acte de
l’interprétation. L’autre élément, ce que l’esprit
trouve
, ou ce qui est indépendant de la
pensée, est donné. Le donné, par contre, ne pe
ut pas être exprimé en une langue parce
que la langue implique des concepts et parc
e que le donné est cet aspect de l’expérience
que les concepts ne donnent pa
s. La connaissance est la signification que l’expérience
peut avoir par l’action possible de l’esprit.
 
.............
 
Il n’y a au
cune contradiction entre la
relativité de la conn
aissance pour l’esprit et l’indépendance de son objet. La confusion
par rapport à cela est le produit de la th
éorie réprésentationnist
e de la connaissance,
autrement dit, de la ‘théorie
de copie de la pensée’, dans
laquelle la connaissance d’un
objet est comprise comme une coïncidence qualitative entre l’idée dans l’esprit et le
véritable objet externe. Pour Lewis la c
onnaissance ne copie rien mais concerne la
relation entre une certaine ex
périence et d’autres expérien
ces possibles. La connaissance
est exprimable non pas parce que nous part
ageons les mêmes données du sens mais
parce que nous partageons des concep
ts et des engagements catégoriels.
Pour lui, toute connaissance est conceptu
elle. Le donné, n’ayant aucune structure
conceptuelle propre, n’est
même pas un objet possible de
la connaissance. Ainsi le
« fondationnalisme » classique
du type empiriste est dire
ctement exclu. La tâche de
Lewis dans
Mind and the World Order
est en effet de trouver une solution pragmatique
au problème de l’induction de Hume ma
is sans faire appel à des principes
« fondationnalistes » comme
le sont les synthétiques
a priori
kantiens ou à l’idée même
de chose en soi. L’ordre que nous apport
ons à l’expérience rend la connaissance
possible sans que l’on ait beso
in de se baser sur quelque
chose qui se trouve en dehors
de l’expérience. La connaissance en tant
qu’interprétation correcte ne dépend pas du
tout d’une « similarité » supposée entre le ca
ractère phénoménal de l’expérience et le
« véritable » objet connu, parce que le car
actère phénoménal de l’expérience a une
fonction en tant que signe de son interp
rétation conceptuelle, c’est-à-dire, de sa
signification pour des expériences et des acti
ons futures. La questi
on de la validité des
prétentions de la connaissance est ains
i pour Lewis fondamentalement la question
d’importance normative de nos éval
uations empiriques pour l’action.
 
.....
 
Le suje
t connaissant n’est plus enfermé dans
le cadre d’une aperception purement théorique, mais il est avant tout un agent
connaissant qui fait usage de son système co
nceptuel pour agir sur le monde. C’est cette
dimension pratique qui sera creusée par Mi
chel Bitbol dans son approche pragmatico-
transcendantale de la mécanique quantique. Mais contrairement à Lewis, Bitbol soutient
que le donné n’existe pas en ta
nt que tel, mais qu’il est c
ontextuellement attaché à des
conditions instrumentales de mesure et à des structures théoriques anticipatives
orientées vers la prédiction de
s résultats de la pratique expérimentale. Avant d’examiner
l’approche de Bitbol, nous a
llons considérer le pragmatis
me transcendantal dans le
contexte philosophique de
la philosophie du langage.
 
......
 
.........
Ainsi dans une dé
duction généralisée qui prend co
mme « fait de la science »,
la situation donnée par la théorie quantique, le
point de départ doit être orienté vers les
stratégies d’action et d’anticipati
on de notre activité expérimentale.
L’unité de la synthèse présupposée par
la déduction transcendantale n’est plus
l’unité de la conscience subjective, que Ka
nt appelle l’aperception transcendantale. Il
s’agit maintenant d’une un
ité pragmatique intersubjective qui nous permet de
communiquer les résultats expérimentaux dans un langage familier d’organisation
objectal, dans un contexte de préparation
expérimentale spécifique et univoque, qui de
son côté correspond à l’outil mathém
atique prédictif-probabiliste;
Dans le cadre du pragmatisme transcendant
al, l’approche de Michel Bitbol qui,
sur le plan philosophique, pousse encore plus
loin l’interprétation de Bohr, introduit une
critique de la connaissance à l’intérieur même du pragmatisme transcendantal de la
communication proposé par K-O. Apel et H.
Habermas. Elle porte notamment sur le
refus de supposer en tant que principe
a priori
constitutif un substrat ontologique à
partir duquel nous pouvons communiquer avec sens
nos expériences. Le réalisme des
entités, même dans la version voilée donnée par B. d’Espagnat
229
, n’est même plus une
idée qui doit être présupposée comme conditi
on générale de l’expérience possible.
 
 
 
CONCLUSION  p473 -478
...
 478
L’interprétation de Michel Bitbol de la
théorie quantique nous a amené à considér
er que la rationalité
mathématique du
formalisme ne peut pas être
désengagée de notre situation en
tant qu’êtres agents dans le
monde.
 
Nous avons maintenant un cadre plus él
argi des diverses dimensions de l’
a
priori
. La perspective pragmatico-transcendantal
e nous a fait considérer au moins trois
dimensions: les
a priori
en tant que principes constitutifs de l’objectivité quantique
(dimension mathématique et dynamique) ; les
a priori
en tant que principes régulateurs
de la théorie quantique (dimension métaphysique) ; les
a priori
en tant que principes
performatifs de l’entreprise expérimentale (dimension communicative). Ces trois
dimensions ne sont pas si
indépendantes, elles
s’intègrent pour constituer le champ de
validation de notre pra
tique scientifique.
L’
a priori
constitutif de l’expérience est en
mécanique quantique attaché de façon inexorable à l’
a priori
de la communication qui
suppose comme base le langage ordinaire où le
s concepts doivent être articulés dans un
discours possible.
La raison quantique a donc
perdu sa pureté et est devenue une raison
pragmatique