Dans Sérotonine, la femme n'est jamais un alter ego. Elle n'a pas le statut de sujet.

Misogyne, Houellebecq? L'affaire est plus complexe. Pour le narrateur de Sérotonine , les femmes sont la clé de tout. Elles seules, par leur amour, auraient pu le sauver de l'atroce ennui de vivre. Mais lorsqu'une femme ne se montre pas à la hauteur de l'idéal qu'il en a, l'adoration chez lui se retourne en haine brutale et en blasphèmes. La femme est un ange, ou une bête.

Au début du récit, il est enferré dans une relation avec une jeune Japonaise sexy et hautaine. Yuzu travaille dans la culture, méprise la vulgarité des classes populaires, tapote sans arrêt sur son smartphone, utilise quantité de produits de maquillage - le genre de femmes qui donne aux hommes la «sensation d'avoir acquis un produit frelaté dont la beauté ne parvient à se maintenir que par d'infinis artifices, artifices qu'ils en viennent vite à tenir pour immoraux». Yuzu passe ses nuits dans des parties libertines. Un jour, il tombe sur une vidéo porno qui la montre à l'ouvrage avec des dobermans et des bulls terriers. Mais c'est lorsqu'il comprend que cette femme est une pure calculatrice qu'il décide de fuir - après avoir renoncé à la tuer.

Tout au long du roman, le narrateur passe en revue les femmes de sa vie et les occasions de bonheur qu'il a manquées

Juste avant, tandis qu'il passait avec elle des vacances infernales de froideur, il se sentait déjà devenir une sorte de «serial killer civilisé», comme le séduisant Hannibal Lecter joué par Anthony Hopkins. Mais frappé d'impuissance et d'aboulie, le narrateur est incapable de passer à l'acte. Le corps vidé de désir, âme morte en sursis, il fantasme sur une jeune fille rieuse, fraîche, érotique, croisée dans une station-service. Dans ses rêves, les fesses «glorieuses» de cette fille réconcilient ses aspirations «romantiques» et ses pulsions «pornographiques». Innocente et indécente, elle le sauve sexe et âme. Mais elle n'est qu'un fantasme.

Tout au long du roman, le narrateur passe en revue les femmes de sa vie et les occasions de bonheur qu'il a manquées. La dernière en date, Claire, était une gentille poupée sexuelle à la beauté froide, une comédienne exploitée par le théâtre subventionné. Le narrateur la revoit. Claire est devenue alcoolique. Comme à son habitude, il manifeste une absence totale d'empathie. Il se rappelle que lors de leur séparation, le spectacle des vaches normandes autour de sa maison lui apporta «une consolation, presque une révélation»: à la différence de Claire qui s'accrochait à son improbable carrière d'actrice, les «vaches étaient, et cela leur suffisait».

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Autrement dit, les femmes devraient s'inspirer des vaches - figures maternelles et sacrées - pour savoir comment vivre et aimer. «La parole n'a pas pour vocation de créer l'amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu'elle se produit, alors qu'un informe babillage amoureux, parler à sa femme ou à son homme, comme l'on parlerait à son chien, crée les conditions d'un amour inconditionnel et durable». Selon Houellebecq, l'être humain n'est pas si différent des animaux. Sa capacité au langage et sa haute culture ne lui apportent aucun bénéfice moral. Même Proust et Thomas Mann, in fine, ne pensent qu'à se prosterner devant n'importe quel jeune corps désirable, écrit-il.

Seul le grand amour d'une femme pourrait sauver l'homme de l'insignifiance

En fait, seul le grand amour d'une femme pourrait sauver l'homme de l'insignifiance. À propos de Kate, son dernier amour de jeunesse, une fille exceptionnellement intelligente à côté de laquelle il se sentait «un petit garçon», le narrateur précise: «Les qualités intellectuelles n'ont guère d'importance dans une relation amicale, encore moins évidemment dans une relation amoureuse, elles ont bien peu de poids par rapport à la bonté de cœur.»

Kate, figure de femme rédemptrice. Sa voix était si fraîche qu'«on se sentait aussitôt lavé de toute souillure, de toute déréliction, de tout mal». Le narrateur n'avait jamais été si heureux. Mais il la trompera, vulgairement. La dernière fois qu'ils se voient, elle le regarde d'un regard «plein d'amour, mais aussi d'indulgence et de tristesse parce qu'elle a probablement déjà compris» qu'il va «la trahir». Dans ce dernier regard de Kate, comment ne pas voir celui du Christ à Judas dans le tableau de Giotto? Le mot «trahison» est répété trois fois. Leur «amour aurait pu sauver le monde», dit-il, mais il a «trahi l'amour». Il insiste: «J'avais eu un idéal et j'étais en train de le trahir.» Houellebecq, traître à ce en quoi il avait cru?

Le narrateur trahira aussi vulgairement Camille avec laquelle une dernière chance d'être heureux lui fut offerte. Elle était tombée amoureuse de lui quand il avait volé à son secours dans un élevage de poules industrielles - métaphores des femmes modernes. Camille a 20 ans et se comporte en femme «au sens pré-féministe du terme». Elle investit sa maison, la transforme en lieu habitable. Ils vont chez le boucher, chez le boulanger. Avec elle, il a vécu ce «rêve à deux» qui «transforme l'existence en un moment supportable». Rêve bourgeois, certes, mais transfiguré par cette jeune fille «naturellement accordée au monde» qui le bouleverse par sa capacité d'émerveillement devant les plaisirs simples et par la profondeur de son engagement envers lui.

Quête de douceur et de pureté

Après avoir quitté Yuzu, il retrouve sa trace. Camille est devenue mère. Elle vit seule avec son petit garçon dans une maison isolée. Pendant des semaines, le narrateur planque et les espionne à la jumelle, armé d'une Steyr Mannlicher. Il se sent à sa place, heureux. Il sait ce qu'il doit faire pour retrouver l'amour exclusif de Camille. «C'était lui ou moi.» Tuer l'enfant.

Dans Sérotonine, la femme n'est jamais un alter ego. Elle n'a pas le statut de sujet. Au fond, c'est un amour fusionnel, comme celui du petit enfant avec sa mère, que cherche le narrateur houellebecquien toujours en quête de douceur et de pureté. Mais cette quête au fil du temps s'est dévoyée. Cédant comme l'Occident tout entier «aux illusions de liberté individuelle», il a régressé au stade oral, obsédé par la cigarette et la nourriture. Le voilà devenu un petit pervers polymorphe, comme le pédophile qu'il espionne complaisamment. On dirait qu'ayant échoué à sauver le monde, il ne lui reste plus qu'à le salir. Au bout de ce roman obscur, demeure pourtant une lumière, celle du visage de deux femmes sans ressentiment.

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Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 27/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici