<<<<<

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

FIGAROVOX/ENTRETIEN - L'universitaire américain* analyse le rôle joué par les réseaux sociaux dans la révolte des «gilets jaunes». Cette fronde témoigne de la perte de pouvoir des médias traditionnels et des gouvernements, qui ne maîtrisent plus l'agenda politique et social.

LE FIGARO. - La mobilisation des «gilets jaunes» n'aurait pas été possible sans Facebook. Ce mouvement témoigne-t-il des bouleversements démocratiques que pourraient provoquer les réseaux sociaux à l'avenir?

Yascha MOUNK. - Oui. Il y a deux ou trois décennies, nous vivions encore dans un monde de communication où un émetteur s'adressait à de nombreux destinataires. Pour pouvoir toucher un public de masse, il fallait avoir accès aux médias traditionnels. Cela a donné un pouvoir de contrôle considérable à un petit nombre de personnes. L'émergence d'Internet et des réseaux sociaux a fait exploser cet oligopole. Nous vivons maintenant dans un monde où les communications sont multiples. Le statut Facebook d'une personne anonyme peut déclencher une révolte de masse. La distance entre le peuple et les élites s'est réduite. Cela ne favorise ni ne désavoue la démocratie, mais cela affaiblit les détenteurs actuels du pouvoir et engendre une plus grande instabilité politique.

Ironie de l'histoire, Emmanuel Macron s'appuyait lui aussi sur les réseaux sociaux et la communication, au détriment des corps intermédiaires. Le numérique s'est retourné contre le «nouveau monde»…

Les réseaux sociaux réduisent l'écart entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas. Il n'y a donc rien de paradoxal dans ce contraste apparent. Quand Emmanuel Macron était simplement un ministre qui envisageait de créer un mouvement politique improbable, les outils numériques l'ont aidé à se mettre sur un pied d'égalité avec les partis traditionnels. Ils lui ont permis d'identifier des partisans, d'organiser des rassemblements et de mener sa campagne avec succès. Maintenant qu'il est président de la République, avec tous les attributs du pouvoir qui sont associés à cette fonction, les réseaux sociaux renforcent naturellement la position de ses opposants: de la même manière qu'il a pu mener une campagne présidentielle sans une organisation traditionnelle, ceux-ci peuvent organiser de grandes manifestations sans l'aide d'organisations traditionnelles telles que les syndicats.

Beaucoup d'observateurs reprochent aux réseaux sociaux d'avoir amplifié le phénomène des «gilets jaunes», voire de l'avoir créé. N'ont-ils pas simplement rendu enfin visible une colère que la majorité des médias traditionnels et des politiques ne voulaient pas voir?

«Les mouvements peu structurés doivent finalement devenir des organisations plus traditionnelles pour avoir un impact politique réel.»

Ces deux choses peuvent être vraies en même temps: les réseaux sociaux ont clairement rendu visible une colère qui était là depuis longtemps. Ce faisant, ils ont clairement contribué à créer le mouvement des «gilets jaunes». La question la plus importante est de savoir si ce type de mouvement mal organisé peut réellement aider à résoudre les problèmes qu'il a révélés. Sur ce point, il est encore difficile de trancher. Mais l'expérience d'autres mouvements, y compris celui de Macron, montre que les mouvements peu structurés doivent finalement devenir des organisations plus traditionnelles pour avoir un impact politique réel. Nous ne savons pas encore si le mouvement des «gilets jaunes» parviendra à se transformer en ce sens et s'il contribuera ainsi à résoudre les problèmes qu'il a mis en évidence ou au contraire s'il les aggravera.

Les médias traditionnels ne sont-ils pas en train de perdre une grande partie de leur capacité à contrôler la diffusion des idées ou des messages qui résonnent dans l'esprit des gens ordinaires?

«Les rédacteurs en chef sont passés du rôle de créateurs d'agenda à celui de chasseurs de tendances.»

C'est déjà le cas. On peut le constater par la quantité de nouveaux médias que les jeunes consomment. Ils regardent plus YouTube que la télévision, et ils s'informent certainement plus à travers Facebook et d'autres réseaux sociaux qu'avec Le Mondeou Le Figaro. Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg. La transformation la plus importante est dans la maîtrise de l'agenda. Il y a vingt ans, les rédacteurs en chef surveillaient les dépêches des agences de presse, décidaient de ce qui était important et donnaient ainsi le ton au débat national. Maintenant, ils regardent ce que les gens disent sur Twitter, puis demandent à leurs journalistes de réaliser des articles ou des reportages qui reflètent ces conversations. Ils sont passés du rôle de créateurs d'agenda à celui de chasseurs de tendances.

Twitter et Facebook représentent, selon vous, une mutation fondamentale dans l'histoire de l'humanité au même titre que l'imprimerie. En quoi?

J'ai longtemps été sceptique quant à cette comparaison. J'y voyais une forme de chronocentrisme: la tendance de chaque génération à penser que les progrès techniques de son époque sont uniques. Mais plus je réfléchis sur ce qu'est Internet, plus je pense qu'il y a ici une césure profonde. Prenons un exemple: une dizaine d'années après l'invention de l'imprimerie, seules quelques centaines de personnes possédaient un livre imprimé et pareille technologie n'existait que dans une petite partie de l'Allemagne. En revanche, une dizaine d'années après l'invention de Facebook, cette plate-forme compte déjà deux milliards d'utilisateurs actifs aux quatre coins du monde (à part, peut-être, en Corée du Nord). Nous pouvons donc dire qu'une transformation fondamentale est en train de se produire sous nos yeux. Et je pense que nous pouvons déjà prédire que cela favorisera les forces du changement et du désordre par rapport à celles du calme et de la continuité. Mais à ce stade, je ne suis pas disposé à aller plus loin dans le jeu dangereux de la prédiction. Tout comme il aurait été insensé pour un citoyen de Mayence d'essayer de prédire en 1494 l'impact de l'invention de l'imprimerie sur les siècles à venir, il serait insensé pour nous de prédire aujourd'hui quel sera l'impact de l'émergence d'Internet au cours des prochaines décennies.

* Maître de conférences au Center for European Studies de Harvard. Auteur du «Peuple contre la démocratie» (Éditions de L'Observatoire, 2018), essai qui a suscité un vif débat.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 18/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici