PORTRAIT - Après le succès de son premier livre, paru après sa démission, l'ancien chef d'état-major des armées, vient d'en publier un deuxième au titre opportunément choisi, Qu'est-ce qu'un chef ? Petit précis d'autorité.

«Quand je suis remonté ce jour-là, dans ma voiture, à 19 heures, je me suis effondré. J'ai pleuré.» Quand iI parle de «ce jour-là», de ce premier jour du reste de sa vie où il a démissionné de ses fonctions de chef d'état-major des armées, le général de Villiers qui a commandé, de 2014 à 2017, la première armée d'Europe, le reconnaît sans peine: il a été touché au cœur, presque «tétanisé» par cette espèce de valse aux adieux à laquelle il a eu droit tout au long de la journée. «J'ai rarement eu une émotion pareille», reconnaît-il. Cette haie d'honneur de plusieurs centaines de militaires de tous grades venus saluer une dernière fois leur général, qui, après avoir été désavoué publiquement par le chef de l'État, quittait ses fonctions, il s'en souviendra toute sa vie. Un départ sans discours, ni prise d'armes. Avec pour solde de tout compte des applaudissements, de longues salves d'applaudissements, à trois reprises dans la journée. «De loin ma plus belle médaille, ma plus belle récompense. Après ça, tout le reste c'est bonus.»

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Pierre de Villiers est un militaire atypique. Loin des clichés, le frère cadet du souverainiste Philippe de Villiers est souvent où l'on ne l'attend pas. «J'ai un style», reconnaît-il. Nommé chef d'état-major par François Hollande, alors que l'on aurait plutôt imaginé que ce soit Nicolas Sarkozy qui le fit, s'exprimant d'une voix presque douce, défendant l'autorité mais aussi, ardemment, «la dimension humaine de l'armée» à ses yeux trop méconnue, le général assume sa singularité et combat les idées reçues. «On est des affectifs. Lyautey disait: “Quand j'entends les talons claquer je vois les esprits qui se ferment”», sourit-il en assurant «qu'il y a plus de liberté de parole» dans l'armée que dans le monde de l'entreprise.

Bachelier à 16 ans

Est-ce parce qu'ils ont apprécié sa droiture et sa - relative - liberté de parole que les Français ont plébiscité son premier livre, Servir (Fayard), ce «livre de convictions et de tripes», écrit dans la foulée de son départ et vendu 140.000 exemplaires? En tout cas, c'est à cette occasion et au fil d'une tournée de dédicaces dans une trentaine de villes de province que le général a compris qu'il y avait «un phénomène», un besoin d'autorité dans le pays. Comme si les valeurs prônées par l'armée revenaient à la mode, apparaissant paradoxalement «modernes», y compris chez les jeunes qui «avant, entraient chez nous pour de l'aventure, trouver un boulot, et maintenant, avant tout, pour servir une cause, trouver une fraternité d'armes. Un supplément d'âme aussi».

«On ne naît pas chef on le devient, en écoutant et en obtenant la confiance de ses subordonnés par la recherche de l'adhésion»

Général Pierre de Villiers

Ce constat a incité ce père de six enfants à reprendre la plume pour écrire son deuxième ouvrage qui vient de paraître: Qu'est-ce qu'un chef? (Fayard). Le général de Villiers y donne quelques clés, utilisables dans la vie civile, sur l'art d'être un bon chef. Une vertu qui se travaille car, martèle-t-il, «on ne naît pas chef on le devient, en écoutant et en obtenant la confiance de ses subordonnés par la recherche de l'adhésion. D'ailleurs autoritas, l'autorité, c'est faire grandir, élever vers, accroître».

Évidemment, en pleine crise des «gilets jaunes» - «le signe, peut-être, que certains Français cherchent de l'autorité - pas de l'autoritarisme - et de la considération», juge-t-il, cet ouvrage «tombe à pic». Pas question pour autant de critiquer le président de la République avec qui il a eu, dit-il, «un désaccord de fond» ou d'exprimer une quelconque amertume. Loyal, Pierre de Villiers précise: «Emmanuel Macron est chef de l'État, chef des armées et, en aucun cas, je n'affaiblirai mon pays au travers d'attaques ou de polémiques.» Pas question non plus d'imaginer pour lui un avenir politique, comme l'y a encouragé un représentant des «gilets jaunes» qui l'aurait bien vu à Matignon. «Je ne serai pas le général Boulanger, tranche-t-il, en souriant. Je suis un soldat, c'est mon métier. Les responsabilités m'intéressent mais pas le pouvoir.»

«Les responsabilités m'intéressent mais pas le pouvoir»

Général Pierre de Villiers

Une aptitude innée à diriger? Pierre de Villiers s'en défend. Quatrième d'une famille de cinq enfants «avec de fortes personnalités», il reconnaît cependant avoir appris de son père, ancien officier sous les ordres du général de Lattre de Tassigny - l'un de ses maîtres à penser avec Lyautey - puis maire et conseiller général, le «sens du mot servir». Ce sont ensuite l'armée et le football qui ont forgé sa personnalité. Bachelier à 16 ans, ayant rapidement intégré Saint-Cyr, de Villiers a connu la solitude des garnisons, «loin de la Vendée, de ses bases», tout occupé - à la grande époque du Pacte de Varsovie - à préparer «une guerre improbable».

Il a alors noué des «amitiés magnifiques», créant partout où il passait une équipe de football. Ah! le foot… Pierre de Villiers, qui a notamment combattu au Kosovo et à Kaboul, est intarissable sur le sujet. «C'est là que j'ai compris que la valeur de quelqu'un n'est pas liée à ses diplômes, à son milieu social mais à sa nature, assure-t-il. Le football m'a aidé à maîtriser mon stress, à avoir le sens du collectif. Il m'a aussi appris la défaite, la déception cruelle, les larmes dans le vestiaire. Et m'a permis de comprendre que c'est dans les grandes défaites que l'on construit les grandes victoires.» Aujourd'hui désormais dans le civil, Pierre de Villiers, qui a créé sa société de conseil en stratégie, a d'ailleurs décidé qu'il pouvait «enfin assouvir librement» sa passion en travaillant avec l'Union nationale des footballeurs professionnels…


Bio express

1956 Naissance à Boulogne (Vendée).

1975 Admis à Saint-Cyr.

1999 Commandant du bataillon d'infanterie mécanisée au Kosovo.

2006 Commande le Regional Command Capital en Afghanistan.

2014 Nommé chef d'état-major des armées.

2017 Démissionne et publie Servir (Fayard).

2018 Publie Qu'est-ce qu'un chef? (Fayard).

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 15/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici