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TRIBUNE - Le président Macron a découvert que la réalité lui résiste. Il paye cher ses erreurs. Souhaitons que vienne le temps de la maturité, qui ne se confond pas avec la facilité ou l'immobilisme dont la France a si longtemps souffert, argumente la philosophe.

 

Chantal Delsol.
Chantal Delsol. - Crédits photo : Crédit : Fabien Clairefond

«Malheur à la ville dont le prince est un enfant», a écrit Montherlant, adaptant une parole de l'Ecclésiaste: «Malheur à la ville dont le roi est un enfant.» Voilà l'une de ces vérités qui traversent les millénaires et les cultures. Rien aujourd'hui ne saurait autant nous convenir.

Qu'est-ce que le malheur pour une société? la dislocation de ses éléments, la séparation des groupes, la lutte des classes, les combats intérieurs. Scipion avait vu dans son rêve deux soleils dans le même ciel, disait Cicéron, mais le vrai scandale est de voir deux peuples dans la même république. Nous y voilà.

L'espèce de magie qui avait environné l'élection d'Emmanuel Macron tenait de l'enchantement et provoquait la fascination. Cela parce qu'un homme si jeune et si doué, porté si vite et aisément au siège le plus élevé que tant d'autres reluquent dans l'impuissance, ne pouvait manquer d'éblouir. Dans les contes de fées, le prince charmant ne captive que parce qu'il unit la grande jeunesse au grand pouvoir, alliance tellement séduisante qui suscite l'admiration.

Ainsi la presse a-t-elle pu dire au moment de l'intronisation de notre président qu'à ce moment-là il «marchait sur l'eau» - image bien parlante pour décrire le phénomène de séduction dont nous avons été témoins. La jeunesse habite l'avenir: un président si jeune ne pouvait que nous apporter la promesse et donc l'espoir, à nous vieille nation cacochyme. Sa désinvolture patricienne, son intelligence de mandarin surdoué, tout en lui brillait.

Un président hors sol

Pourtant, les Français ont senti très vite ce mépris même pas dissimulé, qui révélait la gloire de soi et le sentiment de toute-puissance, toutes choses qui ne sont pas des caractères d'adulte, ou bien d'un adulte resté enfant. Il croit que tout est possible, que sa parole suffit à créer la réalité. Il est narcissique, centré sur soi-même, voit le monde à ses pieds. La compréhension des limites vient avec la maturité. Qu'est-ce que la maturité en démocratie? C'est la connaissance du peuple, et la complicité avec lui. Pour cela, rien de tel que le mandat local. Un président devrait toujours avoir été maire préalablement. Le nôtre n'a d'électeurs que les élites urbaines qui lui ressemblent. Il est tout à fait hors sol, en apesanteur.

Les peuples ont besoin de reconnaissance. Il ne suffit pas de leur jeter du pain, et il est contre-productif de leur jeter du pain en ricanant.

On peut souligner, à juste titre, que nous avons des centaines de milliers d'emplois disponibles pour des chômeurs désoccupés - mais c'est de la morgue inutile que de proposer au chômeur de juste «traverser la rue» pour aller chercher l'emploi disponible.

On peut penser, à juste titre, que les Français sont les citoyens les plus gâtés du monde en termes d'allocations, de vacances et du reste, et que quelques-uns peuvent en profiter pour nourrir leur paresse, mais c'est arrogance que d'aller déprécier les Français à l'étranger en ridiculisant leurs défauts typiques. Aucune position d'autorité (de parent, de professeur) ne donne le droit de rabaisser ceux qui sont en situation d'obéissance: le faire est signe de fatuité. Un président qui ridiculise ses citoyens en raison de leurs défauts (même réels) manifeste qu'il n'est pas capable de dominer la hauteur de la fonction, qu'il la regarde comme un jeu où se déploie, par le dédain, sa puissance. Lundi, le président a dit regretter ce dédain, et vouloir changer d'attitude - mais cela suffira-t-il à convaincre?

» LIRE AUSSI - Charles Jaigu: «Mais si, la France périphérique se porte bien»

Une partie de l'œuvre de Paul Ricœur développe l'idée de reconnaissance. Sans doute ne suffit-il pas d'avoir lu Ricœur pour l'avoir compris. Les peuples ont besoin de reconnaissance. Il ne suffit pas de leur jeter du pain, et il est contre-productif de leur jeter du pain en ricanant. Car chaque citoyen tient à son honneur. Et, il faudrait le préciser abondamment, ce n'est pas seulement une question de communication: chaque citoyen, fût-il le plus mal loti par la nature et le plus vulgaire, possède une dignité et un honneur auquel il tient à juste titre. Il possède aussi un bon sens qui le met au même niveau que le gouvernant pour décider du destin commun - la démocratie est fondée là-dessus, ou n'est pas.

À force de vivre dans ce milieu où l'on trouve des repas à 200 euros, on finit par tisser des rêves

Pour gouverner, il faut estimer le moindre citoyen, ce qui n'est pas donné à tout le monde - méprisants s'abstenir. Or notre président est un technocrate qui croit qu'il faut être sachant pour avoir les bonnes réponses - d'où cette manie de vouloir  expliquer, comme si les citoyens étaient des élèves ou des enfants. Expression typique de notre mandarinat, incarnation désincarnée (si on peut oser cet oxymore) de notre élite à concours. Désincarnée, parce qu'à force de vivre dans ce même milieu où l'on trouve des repas à 200 euros, on finit par tisser des rêves, des images d'une société qui n'existe pas, et, au fond, des utopies. La grande fonction publique, dont notre président est l'un des fers de lance, prépare une cité radieuse où, à coups de taxes et d'interdictions coûteuses, des citoyens à la santé parfaite évolueront sur des nuages. Le peuple est rétif à ces utopies parce qu'il représente, lui, la pauvre réalité du monde. Une technocratie arrogante et omnisciente le ligote et le prive de son action à coups de normes envahissantes dictées par l'idéologie (principe de précaution, risque zéro), multipliant ainsi indéfiniment le prix de chaque chose, appauvrissant d'autant les couches sociales les plus défavorisées.

Ce qui manque au technocrate, c'est la réalité. Et c'est bien cette réalité qui est en train de leur éclater au visage.

Nous ne plaindrons pas le destin infortuné du prince adolescent, responsable de la disgrâce qui lui échoit. Mais quel dégât pour certaines réformes salutaires qu'il avait eu le mérite d'accomplir, et qui se trouvent dès lors menacées par sa condescendance! On peut seulement espérer que cette circonstance funeste ne nous condamnera pas, encore une fois, à notre congénitale immobilité, dont nous avons tant besoin de sortir.

* De l'Institut. Chantal Delsol dirige, avec Joanna Nowicki, le «Dictionnaire encyclopédique des auteurs d'Europe centrale et orientale depuis 1945», en préparation, qui sera publié en 2019 aux Éditions Robert Laffont.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 14/12/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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Commentaire delangue de bois 1er degré Abonné(e)

Le tableau est parfait. Et peut-être même, hélas, trop parfait

Ainsi:
1/ "Narcissique, il voit le monde a ses pieds". Je vous l'accorde, mais il est bien le seul a "voir le monde a ses pieds", car nous avons plutot vu "Hercule aux pieds d'Omphale"; ou pour être plus explicite, nous avons tous le souvenir d'avoir vu "le président de la République Française, membre permanent du Conseil de Sécurit, puissance nucléaire, etc," vautré et extatique aux pieds de Kiddy Smile, nous avons vu les photos des Antilles, nous avons vu la scène du perron "qu'ils viennent me chercher", nous avons vu et entendu ce "président" prendre publiquement la parole pour nier que son garde du corps (..qui a du "coffre"..) fut aussi son amant, etc,. etc. Imaginez-vous de Gaulle en pareille posture ?
2/ Quant à la bête à concours..; elle a été recalée 2 fois à Normale Sup. (mais "ses" discours sont écrits par un "nègre" qui, lui, est un vrai Normalien sachant écrire..) et sa "collaboration" avec Paul Ricoeur se résume à un rôle de porte taille-crayon..
3/ Notre prince est un enfant qui n'a pas encore réglé son OEdipe; un louveteau cocainé de Wall street. Full stop.