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ENQUÊTE - Ils nous disent tout ou presque. La tentation de lire les visages est ancienne, et elle ne cesse de revenir par la littérature, la psychologie comportementale et bientôt par des algorithmes de plus en plus précis.

Allez donc vous faire faire le portrait par un morphopsychologue, vous en ressortirez tout chose, surpris par «le coup d'œil», et vous regarderez autrement, pendant quelques jours, les visages que vous croisez. Et puis vous reviendrez à vos vieilles habitudes. Car le visage est et n'est pas ce que vous êtes. Il est à la fois l'aveu et le mensonge, la fenêtre et le volet, la vérité et le masque. C'est cette contradiction qui rend l'exercice d'une lecture des traits du visage amusant, fascinant même, et toujours recommencé.

Reconnaître l'ami et l'ennemi

Pour nous prémunir de la tentation d'y croire trop, n'oublions donc jamais l'«effet Barnum», découvert par le psychologue américain, Bertram Forer, en 1948. Il avait demandé à tous ses étudiants d'évaluer la pertinence d'un texte décrivant leur personnalité. Ce portrait psychologique avait été jugé pertinent par une large majorité d'entre eux. Sauf qu'il s'agissait du même texte. Le professeur en avait donc conclu que l'esprit sélectionne toujours dans un portrait, même vague, des aspects qui lui conviennent.

On a beau se méfier, l'idée qu'un visage peut dévoiler une personnalité nous captive, tout simplement parce que notre cerveau est ainsi fait. Nous avons, au fond de notre boîte crânienne, une aire dédiée spécialement à la reconnaissance des visages. Et nous sommes programmés pour projeter notre attention sur la face des gens que nous rencontrons, plutôt que sur les silhouettes. Le but de l'opération, mise au point il y a quelques millions d'années déjà, est simple: reconnaître l'ami, repérer l'ennemi.

«La forme de nos visages laisse deviner certains traits de caractère. La volonté, l'effort, la souffrance, la patience, la sagesse ne nous habitent pas sans laisser de traces»

L'ambition de lire le visage de façon rigoureuse remonte à l'Antiquité. Mais c'est le scientisme qui lui a imprimé sa marque douteuse. Au XIXe siècle, le Suisse Johann Lavater invente la physiognomonie ; puis l'Allemand Franz Joseph Gall propose de déceler les personnalités par la palpation des bosses du crâne - c'est la phrénologie, enfin l'Italien Cesare Lombroso dresse le portrait type du criminel. Leur projet est, chaque fois, de déchiffrer les qualités morales et intellectuelles de l'individu à partir de la forme de son corps et de son visage, au-delà des seules informations qu'il donne de lui-même par sa parole ou ses actes. Lavater pensait que les yeux bleus sont preuve de faiblesse, que les lèvres charnues dénotent la paresse et que le front long abrite une indéniable intelligence. Ces pseudosciences ont passionné les beaux esprits - et notamment Balzac en son temps. Mais à partir des années 1920, les théories racistes ont discrédité pour de bon ces idéologies du faciès. On a compris depuis que le classement scientifique des visages sert les fantasmes d'une société totalitaire qui assigne à nos visages un destin.

Pourtant, on aurait tort de détourner vertueusement la tête. Et de ne pas reconnaître que notre vie affective peut s'imprimer sur notre visage. Que, réciproquement, la forme de nos visages laisse deviner certains traits de caractère. Froideur, éclat, distraction du regard, pour la première, orgueil du menton, force de la mâchoire, profilage du nez, épaisseur de la joue, forme des yeux, pour la seconde. La volonté, l'effort, la souffrance, la patience, la sagesse ne nous habitent pas sans laisser de traces.

L'intuition d'Aristote

Après-guerre, le psychiatre Louis Corman a repris ce sujet à nouveaux frais. C'est en s'occupant d'enfants autistes - et donc silencieux - qu'il a échaffaudé une nouvelle grammaire du visage. Il a eu la bonne idée de ne pas prétendre en faire une science. Mais la méthode Corman est laborieuse. Elle passe par des considérations anatomiques minutieuses pour en déduire un portrait psychologique souvent vague. Mais il y a des perles, des fulgurances. Elles donnent envie de prolonger le jeu des correspondances entre le psychique et l'anatomique, de prendre au sérieux les apparences.

«La forme de la mâchoire, par exemple, nous dit souvent beaucoup d'une personne. Vous pouvez comparer celle de Nicolas Sarkozy avec celle de François Hollande»

Janine Maréchalle, vice-présidente de la ­Société française de morphopsycho­logie (SFM)

Corman rejoint notamment l'intuition d'Aristote selon laquelle les trois dimensions de l'âme - instinctive, émotive, intellective - correspondent aux trois parties du visage - mâchoire, nez et yeux, front. Janine Maréchalle, disciple de Corman et vice-présidente de la Société française de morphopsychologie (SFM), explique: «Il s'agit bien sûr d'interpréter un visage en prenant en compte l'articulation de ses différentes parties. La forme de la mâchoire, par exemple, nous dit souvent beaucoup d'une personne. Vous pouvez comparer celle de Nicolas Sarkozy avec celle de François Hollande. Le menton tonique du premier dénote son aspiration à imprimer sa propre marque, là où le menton atonique du second indique son besoin de s'appuyer sur les autres.» Pour compléter «le portrait» que dressent les morphopsychologues, il faudrait ajouter l'interprétation de la gestuelle, et y ajouter un zest de «pathognomonie» - nouvelle discipline qui s'intéresse aux tic d'expressions du visage. Bientôt un logiciel nous le proposera peut-être.


Petit alphabet du visage

Les morphopsychologues combinent différents aspects de la face pour en déduire des prédispositions psychiques. Mais, chaque fois, il faut bien «cuisiner son portrait», qui est une synthèse très subtile entre des caractéristiques particulières…

• Profil

Observer le profil permet de distinguer la rondeur du crâne après l'oreille. Si cette partie-là est importante, l'activité imaginative est plus nette. La morphopsychologie distingue deux types psychologiques dominants. Le rétracté frontal, qui a le visage plutôt plat, «écrasé par une porte». Il cherche le contrôle, la maîtrise. Il cultive parfois le retrait. Il est fondamentalement sélectif. Le grand rétracté de front reste en deçà de ses possibilités.

Le rétracté latéral a le visage porté vers l'avant, en pointe, «à la façon d'un TGV». Les récepteurs nez, notamment, indiquent un élan vers l'extérieur, une curiosité forte, un goût du risque. L'adolescence est un moment fort de transformation latérale d'un visage au départ plutôt rond. Le rétracté latéral type est un fonceur qui fait d'abord et réfléchit ensuite.

• Trois en un

Le visage se décompose en trois étages: Le front ; les yeux, le nez et les pommettes ; la bouche, le menton et la mâchoire. Ils correspondent aux facultés d'abstraction, aux émotions tournées vers les autres et à la partie archaïque, ou animale - la sexualité, l'appétence pour la vie.

• Yeux

Ils indiquent la réceptivité et la faculté d'observation. Finesse des paupières et paupières tombantes suggèrent une sensibilité visuelle accrue.

• Nez

Récepteur de l'affectif. Plat ou petit, il est la marque d'une pudeur dans l'expression des sentiments. A l'inverse, un nez fort dénote un tempérament expansif ou volubile.

• Bouche

Plus elle est charnue, plus elle marque l'appétit de vivre. Plus elle est fine, plus elle souligne un tempérament sélectif - à combiner avec l'observation du profil.

• Menton, mâchoire

Un menton en galoche est un signe d'ambition. Elle indique un élan. La mâchoire forte, elle, construit l'action.

• Oreille

Elle se décompose en trois parties: idéelle (le haut), émotive (le milieu) et sensuelle (le lobe). L'oreille décollée et pointue donne une indication sur le goût de l'indépendance. Les créateurs du Dr Spock ou de Maître Yoda auraient-ils suivi un cours de morphopsychologie?

• Récepteurs

C'est la zone des échanges: les yeux, le nez, la bouche. Quand les récepteurs sont grands par rapport au cadre, le sujet absorbe beaucoup d'informations. Il est extraverti et plutôt changeant. Quand ils sont plus petits ou plus fins, le sujet filtre plus. Il est plus introverti, et conserve une fixité du jugement.

• Cadre

Un bâti osseux du visage plus large que haut exprime une forte capacité de résistance. Un bâti étroit dénote une fragilité. Il peut être étroit et projeté dans l'action, ou redressé dans la réflexion.

• Modelé

La surface de contour du visage. On évalue sa tonicité, sa finesse ou son épaisseur. Il peut être rond et charnu, exprimant l'enfance et l'hyper-réceptivité au monde extérieur, ou plat, exprimant la maturité, ou encore tonique, exprimant le dynamisme adolescent.

• Motivation

Déterminer le siège de notre motivation principale peut s'effectuer en combinant l'observation des trois étages du visage et le mouvement du profil. Préfère-t-on penser (front), aimer (yeux, nez), ou faire (mâchoire, bouche, menton)? Celui qui aime concevoir est moins intéressé par l'activité purement concrète. Est-ce la dominante affective? On cherche constamment des liens avec les autres et on aime les métiers d'équipe. L'étage inférieur est le propre de ceux qui ont besoin de construire des choses concrètes, de voir le résultat de leurs actions. Plus bâtisseurs que concepteurs.

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Alain Finkielkraut: «Des vies entières peuvent être résumées par un visage»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN - La question du visage a toujours intéressé Alain Finkielkraut, qui publie en cette rentrée un recueil d'entretiens tirés de son émission Réplique, Des animaux et des hommes. En lisant Levinas, Proust, il revient ici sur l'idée que la coprésence des visages, non voilés, est «un principe de notre civilisation».

À l'ère du selfie, le visage s'expose à tout bout de champ. Que pense le mécontemporain que vous êtes de ces autoportraits d'un nouveau genre?

À cette exposition narcissique omniprésente, je préfère les autoportraits sans complaisance du Tintoret, de Bonnard ou encore de Lucian Freud. Ces peintres guettent en eux-mêmes, comme dit Renaud Camus, «la montée irrésistible de l'ennemi, c'est-à-dire bien sûr de la mort […]. Car il serait bien naïf de croire que le visage (à commencer par le nôtre) est nécessairement ami. Seulement il est là où ça se passe, le site où survient ce qui survient - le forum ontologique».

Vous parlez de «peau à rides» dans «La Sagesse de l'amour».

«Peau à rides, dit Levinas, trace d'elle-même, présence qui, à tous les instants, est une retraite dans le creux de la mort…» Cette histoire inscrite dans la chair m'en dit plus que la couleur des yeux, le dessin de la bouche ou la forme du nez.

» LIRE AUSSI - Répliques, quand Finkielkraut pense contre lui-même

Le sujet du visage vous a intéressé il y a bien longtemps, quand vous avez découvert Emmanuel Levinas. Comment découvrez-vous cet auteur à l'époque mal connu?

«Le visage, ce n'est pas ce qui se voit, mais ce qui se dérobe»

C'était à l'été 1974. Je cherchais des livres pour les vacances. Je n'avais pas d'idée précise, je me promenais à l'étage «philo» des PUF, une librairie remplacée depuis par un horrible magasin de fringues, et je suis tombé sur Totalité et infini. En feuilletant l'ouvrage, j'ai découvert qu'il était question du visage de l'Autre, et que Levinas en donnait cette définition insolite: le visage, ce n'est pas ce qui se voit, mais ce qui se dérobe, c'est la résistance opposée par le prochain à son objectivation.

C'est ce qu'on pourrait appeler une expérience limite. Ce visage qui se charge d'un mystère, nous envoûte et nous arrête, cela n'arrive pas tous les jours…

Il n'y a rien de plus réaliste pourtant que la pensée de Levinas. Le visage qui déborde l'image plastique qu'il me laisse est l'insaisissable et, en même temps, il est le sans-défense. Cette autorité désarmée m'interdit d'envahir la réalité comme une force qui va, comme une végétation sauvage qui absorbe ou brise ou chasse tout ce qui l'entoure. Le face-à-face initial est éthique: l'esthétique et la psychologie viennent après. Le visage nous regarde et fait de nous, que nous le voulions ou non, ses obligés. Pourquoi bande-t-on les yeux du condamné à mort? Pour qu'il ne voie pas les armes braquées sur lui, dit-on. Je pense que c'est aussi pour éviter aux exécuteurs d'être regardés par leur victime.

Parmi les visages qui échappent, il y a le visage aimé…

«Malgré moi, pour un autre», dit Levinas: c'est la définition même de la passion. «La manière chercheuse, anxieuse, exigeante, que nous avons de regarder la personne que nous aimons…» dit Proust dans la Recherche. Et il ajoute que «notre attention en face de l'être aimé [est] trop tremblante pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au-delà d'eux, est-elle trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge ; on n'en a jamais que des photographies manquées.» Quand on aime, ça bouge, ça vit. Le visage de l'amante, ou de l'amant est toujours mobile, toujours changeant, toujours ailleurs.

«Le visage nous regarde et fait de nous, que nous le voulions ou non, ses obligés.»

N'avons-nous de certitudes que sur les visages qui nous sont indifférents?

La connaissance décrit, elle met à distance, elle objective. L'amour, bien au contraire, est un révélateur douloureux ou délicieux. Révélateur de quoi? De la transcendance de l'Autre.

En dehors de cas limites dont vous avez parlé, ne trouvez-vous pas que, bien souvent, ce que l'on voit est ce qu'il faut croire, pour paraphraser le proverbe américain «What you see is what you get»?

C'est vrai, des vies entières peuvent être résumées par un visage. C'est le cas de Monsieur Bertin, peint par Ingres. L'artiste, dans ce portrait, a trouvé le fin mot de l'énigme du personnage.

Le visage est aussi un enjeu démocratique fort. Dans L'Esprit des lois, Montesquieu explique que le despotisme met des «voiles sur le visage» des tyrans ou de certains de ses sujets. Le visage voilé est-il forcément le signe d'un régime d'oppression?

Le voile qui couvre tout le visage nous prive de l'expérience humaine fondamentale: avoir un vis-à-vis. Aujourd'hui, les tyrans se donnent à voir sans difficulté, ils multiplient même leurs effigies. En revanche, le voile des femmes reste soumis à l'impératif d'une pudibonderie punitive. C'est tout à fait contraire à notre civilisation, qui est fondée sur le principe de la mixité et de la coprésence des uns aux autres par le regard. Voiler le visage, ou l'escamoter au regard d'autrui, c'est vouloir tout autre chose, c'est ériger une civilisation fondée sur le principe de séparation. Nous ne pouvons ni ne devons l'interdire dans l'espace public, mais il est normal qu'on en soit offusqué. Le jour où sa présence ira de soi, la France ne sera plus tout à fait la France.

«Le voile qui couvre tout le visage nous prive de l'expérience humaine fondamentale : avoir un vis-à-vis.»

On ne pourra plus dédier, comme Baudelaire, une poésie à une passante…

«O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!»… C'est, en effet, l'expérience de la mixité. Nos regards se croisent, et on imagine qu'il pourrait se passer quelque chose. Aucun mot n'a été prononcé, aucun geste n'a été esquissé. Cela dit, il n'y a pas que le voile imposé par l'islam rigoriste qui interdit l'échange des regards. Les gens dans la rue avec des fils dans les oreilles, qui tapotent leur portable, ou qui téléphonent ne nous voient pas non plus. Ils ne sont plus là où ils sont. Et l'échange furtif évoqué par Baudelaire devient impossible. Ne réservons pas nos flèches aux salafistes ou aux Frères musulmans, car il y a, pour le moment, moins de hidjabs dans l'espace public que de nanas à portable.

La «nana à portable», on peut encore tenter de capter son attention…

Je n'y suis jamais arrivé!

À vous suivre, le visage, c'est un regard, n'est-ce pas aussi une voix?

«Je juge le visage d'une ­personne, mais ma conversation avec elle pulvérise ce jugement»

«Le visage parle», écrit Levinas. Mais il ne nous dit rien de sa voix. La voix est pourtant essentielle. On est pourtant surpris que d'un beau visage sorte une voix aigrelette à laquelle on a un mal fou à s'habituer.

Dans la vie quotidienne, il en va tout autrement. Nous classons, nous évaluons, nous notons les visages qui nous entourent. On se moque souvent de la morphopsychologie, mais on s'y livre comme Monsieur Jourdain à la prose…

On vit dans un monde de signes et on passe son temps à les interpréter. Et bien sûr, nous y mettons nos préjugés. Retenons qu'aucune interprétation des visages ne peut être définitive. Ce que j'aime dans la vie, c'est être détrompé. Je juge le visage d'une personne, mais ma conversation avec elle pulvérise ce jugement. Les apparences du visage sont parfois justes, mais elles peuvent être trompeuses. Il faut être toujours ouvert à cette possibilité, et toujours laisser une chance à la conversation.

Des animaux et des hommes, Stock-France Culture, 300 p., 20 €.