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Les nouveaux rites de passage, une transmission expérientielle.
Fabrice Hervieu-Waneo
journaliste, auteur indépendant
 
Résumé :
Les rites de passage ont toujours été, dans les soc
iétés du Sud, comme d'ailleurs dans les sociétés
occidentales, un mode de transmission pour faire gr
andir la jeunesse et lui permettre de passer à
l'âge adulte. A côté de l'éducation offerte par la
famille et de l'instruction donnée par l'école, le
rite de passage représente un mode de transmission
original fondé sur l'expérientiel, sur la
traversée d'une expérience. Dans une société qui ma
nque de repères et semble en panne de
modèle éducatif, le rite de passage apporte des épr
euves vécues, chargées de sens, capables de
donner aux jeunes des sociétés du Nord un vrai baga
ge physique et éthique.

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Les rites de passage ont toujours été, dans les sociétés du Sud, comme d'ailleurs dans les sociétés occidentales, un mode de transmission pour faire grandir la jeunesse et la faire passer à l'âge adulte. A côté de l'éducation offerte par les familles et de l'instruction donnée par l'école, le rite
de passage représente un mode de transmission origi
nale fondé sur l'expérientiel, sur la traversée
d'une expérience.
L’adolescence, période des conduites à risque
Il faut d'abord donner une définition liminaire de
ce que l’on pourrait appeler rite de passage dans
notre société d’aujourd’hui. Quand on est adolescen
t, on se construit en soi, en famille, à l’école,
dans la ville et aussi par des dizaines d’expérienc
es. On fait certaines expériences seul, certaines
autres en compagnie de ses pairs, d’autres enfin so
us contrôle des adultes. Le rite de passage
n’est donc rien d’autre qu’une expérience, une épre
uve physique et morale porteuse de sens,
positive mais comprenant un certain niveau d’exposi
tion à la douleur, encadrées par des
éducateurs, qui à pour destination d’enrichir le je
une qui la traverse, et de lui permettre de grandir
à lui-même, pour mieux passer à l’âge adulte.
L’adolescence reste donc la période de toutes les e
xpériences. A cet âge, garçon ou fille, on veut
transgresser les interdits parentaux et braver les
recommandations sociales. Les jeunes
occidentaux d’aujourd’hui s’exposent donc régulière
ment à des expériences sauvages, des sortes
de rituels souvent incontrôlables. Mais cette expos
ition des jeunes au danger, ces conduites à
risque ont pour effet de retarder le cheminement ve
rs l’âge adulte.
 


Alors pourquoi des rites de passage dans le monde m
oderne d’aujourd’hui ?
Les jeunes générations sont de moins en moins prête
à quitter tôt l’adolescence. On part rarement
du domicile familial avant la trentaine, on met ent
re cinq et quinze ans pour devenir adulte. Dans
le but de décrire ce phénomène de flou identitaire,
les spécialistes ont même inventé ce terme
barbare mais explicite
d’adulescence
. C’est dire à quel point il est devenu difficile a
ujourd’hui de
se séparer de l’enfance. Au fur et à mesure, un déc
alage se creuse entre puberté physiologique et
maturité sociale. Sans boussole, les jeunes essayen
t alors de mieux structurer leur personnalité.
Sans plan de vol, les parents tentent de les aider
à réguler leurs conflits internes. L’argument est
pourtant désormais un marronnier pour les psycholog
ues : les adolescents ont un besoin impératif
de ritualisation pour garantir leur séparation. Sép
aration avec les parents. Séparation avec leur
ancienne enveloppe.
Ainsi, pour essayer de réenchanter l’univers d’une
génération parfois désenchantée, l’aider à
mieux trouver sa place dans le nouveau monde, on ne
pourra sans doute plus trop longtemps faire
l’impasse sur ces rites de passage qui fabriquent d
e l’humain. Notre responsabilité d’adulte est
entière, car les enfants ne sont que ce que nous le
s autorisons à être. Or, on le sait au moins
depuis l’après Mai 68, un enfant ne se construit qu
e face à des limites. Nous n’avons pas réagi
face au délitement des systèmes symboliques. Nous l
aissons complètement en friche le champ
des rites de passage. C’est pourquoi, sous nos yeux
, ils resurgissent empiriques, sauvages et
souvent négatifs.
Peut-on encore parler de rites dans la France (le m
onde occidental) de 2012 ?
Les rites que propose aujourd’hui la société adulte
aux jeunes sont largement expurgés de leur
contenu. Ce sont des coquilles vides de sens. Au ri
sque de choquer ou de décevoir, il ne semble
plus crédible de considérer le baccalauréat, le per
mis de conduire, la communion solennelle, le
premier compte en banque ou la première cigarette c
omme des rites de passage dignes de ce nom.
Pourtant, si l’on y réfléchit, ce sont bien ces mom
ents que nous appelons rites de passage. Ce qui
montre notre carence en rites puisque nous avons be
soin de coller ce mot à certaines réalités de
notre quotidien. Résultat, soit les jeunes s’accroc
hent aux dernières miettes laissées par les
adultes, soit ils osent toutes les ivresses ici et
maintenant.
Les jeunes veulent des épreuves fortes à traverser
L’incendie de voiture, la remontée de l’autoroute e
n sens inverse ou les exercices vulgaires et
débilitants du Jackass pour faire monter l’adrénali
ne, le jeu du foulard ou la prise de drogue pour
se mettre dans des états seconds, la pratique du sa
tanisme ou les raves, ces soirées clandestines,
que certains experts qualifient d’expériences initi
atiques... autant de risques pris par volonté de
se frotter au réel. En même temps, il existe une sé
rie d’attitudes symptomatiques d’un besoin de
se confronter à quelque chose de l’ordre de l’épreu
ve, du rituel, du tribal. Il s’agit ici de
l’apparition récente des scarifications corporelles
, notamment chez les très jeunes filles vers
12-13 ans (un phénomène minoritaire mais croissant)
, et aussi du piercing et du tatouage qui sont,
eux, beaucoup plus répandus.
A travers ces conduites, tout se passe en fait comm
e si les adolescents sentaient l’enjeu du rite,
mais ne réussissaient qu’à se mettre en danger. L’e
thnopsychiatre Tobie Nathan le confirme, je
cite : « Si les rites disparaissent, on observe che
z les jeunes de nos sociétés des comportements
 


que l’on pourrait considérer comme des rites de sub
stitution : initiation à la violence, à la drogue,
à la délinquance ou à l’intégrisme religieux. Comme
s’il existait une insistance sociale, une
rémanence de la fonction psychologique de rituels a
yant perdu leur fonction structurale ». En
substance, derrière ces passages à l’acte, les jeun
es veulent signifier aux parents et à la société
une idée pourtant très simple mais peu entendue : «
Aidez-nous à prendre notre place dans le
monde en nous offrant des épreuves fortes à travers
er ».
De leur côté, les parents eux aussi cherchent à rit
ualiser une vie moderne souvent sans relief ni
saveur : certains plantent un arbre à la naissance
de chaque enfant, d’autres laissent leurs
adolescents profiter de grands rassemblements de ma
sse type Journées Mondiales de la Jeunesse,
pour les catholiques. Les familles connaissent ces
dernières années des rituels festifs de plus en
plus codifiés, et font même parfois appel, comme c’
est le cas en Suisse, à des conseillers en rituel
pour les moments les plus importants de leur vie. E
n matière de rites, jeunes ou adultes, font donc
avant tout du bricolage.
Le rite initiatique, transmetteur de valeurs et de
sens
Si la demande de rituel est aujourd’hui soutenue da
ns nos sociétés développées, elle trouve aussi
ses sources dans l’histoire. Cette fonction culture
lle du rite de passage reste présente depuis des
millénaires dans la plupart des sociétés. Dans des
pays d’Afrique noire, d’Océanie, d’Amérique
latine, d'Asie du Sud bien sûr, mais aussi au sein
de nos campagnes françaises jusque vers les
années 1900. Dans les sociétés traditionnelles du S
ud de la planète, les rituels de passage ont
toujours eu une fonction très efficace d’ancrage da
ns sa culture d’origine. Ces cérémonies
initiatiques transmettaient une série de valeurs pe
rmettant aux initiés de se repérer très fortement
dans leur monde. Aujourd’hui encore, elles ont pour
but de rendre le jeune plus responsable, elles
installent en lui les notions de vie en collectivit
é et de fraternité d’âge. Elles fabriquent un group
e
lié et solidaire pour la vie. Bref, ces cérémonies
font passer le jeune à l’âge adulte.
La plupart des spécialistes des sociétés traditionn
elles le confirment : les initiations forment des
adultes aptes à assumer de grandes responsabilités.
Toute cérémonie rituelle qui se respecte
restaure, à un moment ou un autre, la confiance en
la vie, l’estime de soi, l’image de soi. Elle
confirme son appartenance identitaire. Elle libère
des potentialités enfouies, donne du sens à
l’existence et surtout transmet un savoir fait d’un
nouveau langage, de coutumes sociales et de
mythes fondateurs. Car si l’on gagne à devenir adul
te, ce statut d’adulte ne se gagne pas en un
claquement de doigts. L’historien du droit Pierre L
egendre le fait remarquer, je le cite : « En
Occident comme dans toutes les civilisations, l’hom
me doit naître une seconde fois –naître à ce
qui le dépasse, lui et ses parents. Séparer l’homme
humainement, c’est lui enseigner un au-delà
de sa personne, le conduire par la parole jusqu’aux
portes de l’Abîme, lui montrer par où passe le
désir de l’homme. Voyez les grands conservatoires d
’humanité, les écoles védiques, les Yeshivas.
L’adolescent apprend que le Veda, la Torah, la Réfé
rence ne dépendent pas de son bon vouloir ;
il expérimente que d’autres lui ont ouvert le chemi
n du savoir ; il comprend que lire et écrire
supposent qu’il se soumette à la Loi ».
De nombreuses cérémonies des sociétés du Sud vienne
nt attester comment l’épreuve physique et
morale, le rapport à une certaine douleur ont pour
résultat une plus grande mémorisation. Cette
mémorisation est une caractéristique essentielle du
rite. On le sait, la vie reste une succession
 


d’épreuves. Nous allons tous tomber malade, nous al
lons tous perdre nos parents, nous allons
tous voir partir nos enfants le jour où ils quitter
ont le domicile familial.
Dans ce contexte, un rite de passage vécu assez tôt
à l’adolescence revêt un caractère préventif.
Autrement dit, cette première épreuve vécu à 15, 16
ou 18 ans, parce qu’elle vous a ébranlé, vous
marque à vie, vous vous en souvenez comme une empre
inte indélébile. Et c’est le souvenir de
cette épreuve qui à défaut de vous permettre de sur
monter toutes les autres, au moins vous y
prépare. L’anthropologue David Le Breton l’explique
très bien : cette empreinte de l’épreuve lors
du rite rappelle à l’adolescent les obligations qu’
il a à l’égard des autres. Elle n’assure pas à
100% contre la transgression, elle assure que les t
ransgressions s’opéreront en connaissance de
cause. Ce qui est un gain énorme.
Toute proportion gardée, c’est un peu comme la diff
érence entre empêcher et interdire dans
l’éducation des enfants. Pour vous donner un exempl
e, dans le cadre d’une enquête sur le thème
« Peut-on éduquer sans punir ? », une mère de famil
le de cinq enfants témoignait de cette
subtilité dans les manières de faire. Elle déclarai
t : « Quand je demande à mes enfants de ne pas
regarder la télévision en rentrant de l’école, je p
ose un interdit mais je ne vais pas les empêcher
de le faire pour autant. Car je sais qu’ils continu
eront à regarder la télévision, tout en sachant
qu’ils transgressent, et qu’ils finiront, à terme,
par intérioriser la règle. Si on empêche au lieu
d’interdire, on prive l’enfant de la possibilité d’
intérioriser la règle ». Et bien le rite de passage
,
dans le meilleur des cas, vous permet d’intériorise
r la règle à vie.
En revenant à l’Histoire, pour la France, l’histori
en de la sexualité Jean-Louis Flandrin témoigne
de la Vendée du début du XXème siècle où l’on retro
uve des coutumes très vivaces comme le
maraîchinage, une sorte d’essai sexuel des jouvence
aux avant les noces accepté par la société, et
aussi comme le charivari dans de nombreuses régions
rurales, sortes de parodies rituelles
organisées par les jeunes du village lors du carnav
al. Constatons ensemble, comment cette France
du début du XXème siècle était plus libérale, au se
ns des mœurs, que notre France d’aujourd’hui.
L’essai sexuel c’est donner la possibilité à des je
unes de s’essayer sexuellement avant le mariage
pour voir s’ils sont « faits » l’un pour l’autre !
Il fallait oser y penser et adopter une telle coutu
me.
Le charivari, c’est, entre autre, confier l’organis
ation du carnaval, c’est-à-dire de la vie sociale d
u
village pendant trois jours, à des jeunes de moins
de quinze ans. Un choix là encore plutôt
audacieux. On ne le ferait pas de nos jours.
Sociétés du Sud, sociétés du Nord, le rite est donc
un patrimoine commun à l’humanité. On ne
peut en faire l’économie, pas plus aujourd’hui qu’h
ier.
Certains s’opposent au retour de pratiques considér
ées comme passéistes
J’imagine les réactions de certains parents, je les
cite : « On ne va pas revenir en arrière et élever
nos enfants sur le modèle des sociétés primitives »
! Un autre parent : « On ne va pas exposer nos
enfants à une violence de plus alors qu’ils sont co
nfrontés à la violence médiatique à longueur de
journée » ! Un autre encore : « On ne peut pas à la
fois
éduquer
, c’est-à-dire transmettre selon
une progression lente et régulière, et
initier
, c’est-à-dire organiser des sauts qualitatifs brut
aux où
chaque étape de la vie devient presque une métamorp
hose » !...
Vous vous en doutiez, les critiques sont nombreuses
face à cette proposition de réintroduire une
 


part de rituels initiatiques dans notre société. La
démarche n’apparaît pas naturelle, elle trouve
donc sur son chemin polémiques et contradicteurs. P
ourtant, en proposant l’expérience d’un rite à
leur enfant, les parents sont les premiers « bénéfi
ciaires ». Il s’agit bien d’une relation
gagnant/gagnant pour parler, une fois n’est pas cou
tume, comme les pédagogues américains. Car,
à côté de l’éducation classique donnée par la famil
le et de l'instruction offert par l’école, le rite
peut être vécu comme un pacte passé en famille, ven
ant parfois ressouder des liens distendus ou
conflictuels qui restent souvent le propre de l’ado
lescence.
Bien entendu, il ne s’agit pas d’aller importer le
« bois sacré » des Masaïs du sud Kenya en pleine
Seine-Saint-Denis. Cela n’aurait pas de sens. Il es
t au contraire question de s’inspirer de ce que
certaines cultures ont inventé de meilleur, et de l
e faire sans placage, en bonne intelligence, en
sachant revisiter avec finesse les concepts et les
pratiques. Mais il n’y a aucune raison pour que
ce qui marche pour les adolescents du Sud, ne soit
pas opérant pour ceux du Nord. Si tant est que
l’on s’en donne les moyens.
Pour répondre aux arguments des détracteurs, on peu
t expliquer que le rite ne prévoit jamais de
violence gratuite, mais plutôt de l’endurance et de
la résistance à l’effort. Que l'on sache, quand
on décide d’escalader une haute montagne, on expose
son corps à de la douleur et de l’endurance.
On peut aussi expliquer qu’il y a un moment de renc
ontre subtil, une maïeutique qui peut
prendre, entre éducation et initiation. Ces nouveau
x rites de passage ne pourront trouver sens
dans la société française que s’ils font l’objet d’
un minimum de consensus, que s’ils sont décidés
collectivement et considérés comme capables d’appor
ter plus d’humanisme et de cohésion
sociale, autant de critères qui nous font cruelleme
nt défaut aujourd’hui.
Un exemple parallèle, le profane qui choisit d’entr
er en franc-maçonnerie notamment parce qu’il
ressent un manque de liens humains dans la société,
un climat de
déliance
généralisé, agit
justement dans un contexte où « certains individus
ressentent un besoin accru de reliance, ils
aspirent à une reconstruction des fratries et des f
raternités ».
Au cœur du rite, le collectif prend le pouvoir. Non
la dictature d’un quelconque prolétariat
jeuniste, non la domination d’un banal et dangereux
gourou sectaire, non la fabrication d’un
nouveau microcosme fermé sur lui-même sans soucis d
es règles collectives du type
Loft story
,
mais bien la joie et l’aventure du partage simultan
é, de l’appartenance à un tout. Pour que,
comme on a coutume de le dire en Afrique, vive le t
emps des frères de cases. Selon la tradition,
au village, dans les pays au Sud du globe, ces frat
ernités d’âge préparent la cohésion sociale de
demain, elles serviront de société d’aide mutuelle.
Surtout, elles permettent de dépasser la simple
organisation clanique. Les classes d’âge permettent
d’universaliser les rapports entre individus de
parentés et de conditions différentes. Tous égaux d
evant les lois sociales. Un maillage au sein
d’un tissu complexe de solidarités dont les jeunes
des pays occidentaux manquent cruellement et
que ceux des pays du Sud commencent à oublier.
Un exemple. Le service militaire avait certes d’inn
ombrables défauts, mais il avait au moins pour
seul mérite, de l’aveu d’une grande majorité de Fra
nçais, de réaliser un minimum de brassage
sans considération de classes sociales. S’il est bo
n qu’il ait disparu, on a un peu "jeté le bébé avec
l’eau du bain", et il fallait imaginer de le rempla
cer tout de suite par un service civil obligatoire
pour la classe d'âge masculine et féminine. Dans un
e société en panne de cohésion sociale et en
 


manque d’idées neuves, un service civil ou civique,
pas seulement réservé à une minorité comme
c'est le cas aujourd'hui, ne permettrait-il pas de
redonner aux jeunes générations un moyen de
contribuer à la société, de s’engager pour des caus
es d’intérêt général, de favoriser une certaine
reconquête de la citoyenneté ? Une contribution de
type civile devrait pouvoir s’intéresser plus
particulièrement à des champs comme ceux de la soli
darité, de la santé, de l’école, du troisième
âge, de l’écologie, de la citoyenneté, etc. Mais le
s politiques ont raté ce rendez-vous avec un rite
de passage fort, pourtant très accessible, parce qu
’adapté à notre univers culturel républicain.
Des rites modernes adaptés à notre époque
Quel parent ne rêve pas en effet que son enfant se
dépasse en traversant des expériences qui
l’enrichissent ? Il faut donc s’intéresser à des ri
tes modernes et proche de nous : le pèlerinage que
certains enseignants organisent sur les lieux d’un
champ de bataille historique, reconstitution à
l’appui, pour faire prendre conscience des atrocité
s de la guerre. Le « outdoor education » au
Royaume-Uni où des adolescents sont « lâchés » en f
orêt, doivent retrouver leur chemin et ainsi
apprendre l’autonomie et la vie de groupe. Le jeûne
alimentaire laïc, ainsi que la plus militante
grève de la faim, pour expérimenter la privation d’
eau et de nourriture dans sa chair. La
préparation pour devenir matador de taureau dans un
e école de formation en défiant la mort à
chaque descente dans l’arène...
On peut commencer modeste. Comme par exemple dans l
e cas du spéculateur et philanthrope
George Soros qui raconte que l’art de la survie res
te la principale leçon transmise par son père.
Son père qui lui demanda entre autre, alors qu’il n
’avait que onze ans, de se débrouiller pour le
retrouver dans une station de sports d’hiver située
à plus de cinq heures de voyage par train et par
bus sans argent ni téléphone portable à l'époque !
On peut aussi être plus audacieux, inverser nos
perspectives, et décrypter la symbolique cachée pou
r voir dans le pyromane des cités un
volontaire pour traverser l’épreuve du feu, dans le
fugueur un adepte spontané du voyage
initiatique, dans le jeune drogué un expérimentateu
r de substances, dans l’anorexique un
explorateur des capacités mystiques du jeûne... Plusi
eurs témoignages de jeunes ayant vécu des
expériences de ce type se croisent et montrent comb
ien tous ont été transformés en profondeur
par ces différents rites de passage.
Un formidable outil éducatif pour les parents
Dans le cas de conduites gênantes, déviantes, délin
quantes, dangereuses, que proposent
d’habitude la société, les enseignants, les famille
s ? Faute d’outils, tous manquent cruellement
d’imagination. Il s’agit soit de la punition ou de
la prison et on est là dans la sanction forte. Soit
de la réparation, ce qu’on appelle les travaux d’in
térêt général, et on est dans la sanction molle.
Soit des campagnes de sensibilisation donneuses de
leçons de morale et on est dans la prévention
molle. Sanction molle, sanction forte, prévention m
olle... reste la prévention forte. Avec le rite
de passage on a l’avantage de se situer en effet da
ns le cadre d'une
prévention forte
.
Forte parce que c’est un événement marquant, préven
tion parce qu’on l’a vu, il permet de
prévenir la prise de risque. Bref, le rite nous per
met de quitter cette posture quasi automatique de
la sanction, ce piège du système punition/récompens
e, ce qui devrait être une fabuleuse
respiration éducative pour les parents. Prendre con
science de l’importance de cet apport, doit être
l’occasion pour chaque adulte, parent, enseignant o
u éducateur, de s’interroger sur sa capacité à
 


inventer des rites pour notre temps susceptibles de
faire écho à la jeune génération. Nous
proposons une vingtaine de pistes concrètes dans le
livre
Une boussole pour la vie. Les nouveaux
rites de passage
, mais on pourrait bien sûr en inventer d’autres. O
n peut s’arrêter sur deux d’entre
elles.
On peut donc évoquer la réintroduction de duels d’h
onneur à l’ancienne, au fleuret, pour essayer
de canaliser la violence dans les quartiers diffici
les en s’appuyant sur cette valeur d’honneur
déterminante chez les jeunes. On peut ensuite s'int
éresser au sauvetage en montagne, en haute
mer ou lors d’incendie à grande échelle, où il s’ag
it de risquer sa vie pour en sauver une autre.
L’exemple du duel d’honneur, rite de passage modern
e
Hier, à compter du XVIème siècle, quand les premier
s duels d’honneur s’exporte d’Italie vers la
France, on souhaitait laver une insulte lancée à so
i ou à sa famille, défendre l’honneur bafoué
d’une femme, effacer une accusation portée à tort,
ou porter secours à quelqu’un de plus faible
que soi. Aujourd’hui, les spécialistes de l’adolesc
ence savent à quel point
se faire respecter
devient une constante dans les propos et les compor
tements de la jeune génération, surtout chez
ceux qui passent à l’acte, et pas seulement dans le
s agglomérations difficiles. S’il y a une
motivation qui revient presque comme une obsession
chez la plupart, c’est bien le respect, la
réputation, l’honneur. Aujourd’hui, pour les mêmes
raisons qu’hier, les crimes ou les querelles
pour l’honneur ne se comptent plus dans certaines c
ommunautés adolescentes.
Pour mémoire, après la deuxième moitié du XIXème si
ècle, donc presque hier, dans les
universités des Etats allemands, les duels entre ét
udiants étaient encore très vivaces mais, yeux et
corps protégés, le risque de blessure mortelle étai
t contrôlé et presque jamais atteint.
Identité, hiérarchie, reconnaissance, chacun cherch
e sa juste place d’autant plus fortement qu’il se
voit souvent privé de la plus élémentaire d’entre e
lles à l’école, dans la famille, dans l’espace
urbain, en entreprise. Il ne faut donc pas considér
er à la légère une quête d’honneur qui constitue
le dernier véritable capital individuel qu’il reste
, chacun étant en plus garant du capital collectif
de son groupe d’appartenance au regard des autres g
roupes de jeunes, comme le montre le
sociologue David Lepoutre. La réintroduction d’un d
uel d’honneur symbolique, qui viendrait
prendre lieu et place des bagarres et autres rixes
de rue improvisées, semble prendre tout son sens
auprès de jeunes imprégnés d’une forte codification
des relations humaines. En canalisant la
violence, ce « duel » aurait pour fonction de répar
er l’honneur perdu, d’éviter les règlements de
compte personnels, la loi du talion et les représai
lles familiales ou en bande, et surtout à terme de
faire baisser le caractère endémique de la violence
dans certaines villes. Selon les règles du duel
d’antan, le perdant aurait obligation d’accepter au
tomatiquement sa défaite sans discussion, les
deux duellistes considérant alors que l’affaire est
soldée une bonne fois pour toutes sans que
personne n’ait le droit de revenir dessus à moins d
e transiger la loi, et de perdre la face devant
toute sa communauté.
En partant du postulat qu’ils aient retrouvés leurs
lettres de
noblesse républicaine
, qu’ils soient
devenus légaux et acceptés socialement par tous, le
s duels d’honneur symboliques pourraient
prendre une forme assez proche de leurs ancêtres d’
hier. Chacun de leur côté, les deux duellistes
bénéficieraient pour commencer d’une courte initiat
ion aux arts de l’escrime. Ensuite, l’offensé
pourrait choisir deux témoins, les envoyer à son of
fenseur qui les mettrait à son tour en rapport
 


avec deux de ses proches. Les quatre témoins, de di
x ans plus âgés que l’offensé pour faire office
de grands frères, ayant dans un premier temps comme
devoir de tenter l’arrangement, d’établir
ensuite s’il y a bien matière à duel, et si oui de
fixer les conditions du combat. Etant entendu que
les participants bénéficieraient d’une tenue sécuri
sée.
On pourrait ainsi imaginer deux niveaux de combat.
En cas d’insulte légère, l’utilisation soit d’un
fleuret d’escrime sportive sécurisé munie d’une poi
nte laissant une trace de peinture de couleur
rouge. En cas d’offense plus lourde : un fleuret no
n sécurisé dans le cadre strict d’un combat au
premier sang, c’est-à-dire interrompu dès la premiè
re blessure de l’un ou l’autre des adversaires.
Notamment pour que l’affaire soit un peu plus prise
au sérieux par les jeunes. Sur le terrain, qui
devrait toujours être neutre, donc jamais dans l’en
vironnement proche du domicile des
combattants, et situé en forêt et en public, la mis
sion des témoins consisterait à veiller à l’égalité
des chances (trente pas de distance entre les adver
saires placés dos à dos), à prendre la décision
de l’issue du combat et à signifier à haute et inte
lligible voix dès le premier combattant touché :
« Vous avez, dès à présent, obtenu réparation, mess
ieurs ! »
L’exemple du sauvetage en mer, autre rite de passag
e moderne
Il y a des rites qui touchent au sacrifice : on peu
t ainsi s’appuyer sur le sentiment humanitaire en
général assez partagé par la jeune génération, en m
ettant les jeunes en situation extrême d’avoir à
sauver des vies humaines. Dans le sauvetage en mer,
il s’agit de don de soi, de risquer sa vie à
chaque instant, mais aussi de la formidable gratifi
cation de sauver une vie. Chaque année en
France, avec leurs collègues professionnels confirm
és, des jeunes filles et garçons de 18-20 ans
portent ainsi secours à plus de 10 000 personnes, e
t en sauvent près de 600.
En plus de la satisfaction sans égal que représente
ce moment où l’on préserve une vie, le
sauvetage est une formidable école d’humilité. Il e
nseigne le courage, on intervient parfois au
péril de sa propre vie. La disponibilité, on peut f
aire des sorties jour et nuit, 24h/24, si l’on est
de
garde. Le bénévolat, on opère dans un cadre associa
tif sans salaire, à part pour les permanents. La
gratuité, l’intervention de sauvetage d’une personn
e n’est pas facturée quel que soit le temps
effectué. L’effort physique, avec des heures passée
s en mer ou sur le rivage souvent par très
mauvais temps. La force, car souvent un noyé peut s
e débattre sous l’effet de la panique. Le
contrôle de sa peur, avec l’obligation de faire fac
e à des situations uniques de danger. Bref, le
dévouement à une cause avant tout humaine.
Mélange trouble d’altruisme et de dépassement de so
i-même, le sauvetage s’apparente à un rite
de passage d’une nature toute particulière. On a ic
i réunis tous les ingrédients du rite : la coupure
avec la vie quotidienne, le partage d’une expérienc
e intense en équipe, l’exposition non gratuite
au danger, l’épreuve forte qui vous fait grandir. T
ous les témoignages montrent qu’on n’est plus
le même jeune homme, ou la même jeune femme, après
un sauvetage : c’est emblématique du
rite, car le rite de passage, comme son nom l’indiq
ue, vous fait changer de statut. Bref, cela
marche. Cela marche déjà pour les 500 jeunes qui s’
inscrivent comme sauveteurs en mer chaque
année en France.
Après avoir passé un an auprès des sauveteurs du re
morqueur l’Abeille Flandre au large de Brest,
l’écrivain Hervé Hamon évoque cet instant privilégi
é de l’intervention, cette transition entre
 
A

profane et sacré, où il n’est plus question de spor
t ni de victoire, je le cite : « S’installer dans u
n
monde seulement défini par ce qu’on a résolu d’y en
treprendre, et savourer, quelque temps, cette
cohérence provisoire. Au moment du sauvetage (...), i
l est un instant où tout bascule, où rien ne
t’entrave, où tu es conduit pas ta volonté nue ».
Les rites ont-ils leur place à l’école ?
Notre étude évoque jusqu’ici des rites de passage q
ui pourraient prendre forme en famille ou plus
largement au sein de la société. Certains spécialis
tes de l’enseignement plaident par ailleurs pour
la réintroduction et l’invention de nouveaux rites
de passage à l’école. Ils soulignent que ces
rendez-vous, quand ils existent, changent l’atmosph
ère d’un établissement, favorisent une
sociabilité de travail, et contribuent à l’émergenc
e d’un sentiment d’appartenance à une
communauté chez les élèves.
En outre, une analyse historique élémentaire montre
combien la tradition scolaire laïque française
s’enracine sur un ordre sacré. Il n’y a donc pas de
contradiction entre le maintien du caractère laïc
de l’école, et la volonté de marquer une certaine s
olennité dans son agenda. L’enjeu reste ici, à la
fois, de restaurer l’autorité des maîtres, ce dont
ils ont bien besoin, sans jouer la carte de la
sanction, et de redonner aux élèves le goût de l’éc
ole par des gestes, des rendez-vous, des étapes,
des cérémonies, des célébrations, des moments de vi
e en commun hauts et forts en couleur.
Parce qu’il va bien au-delà des interdits et obliga
tions dressés dans le règlement intérieur de
l’établissement, le rite réalise la synthèse entre
discours et action, méthode à laquelle les jeunes
sont très sensibles. Le rite permet à l’école d’att
eindre de nouvelles finalités, plus collectives et
plus solidaires. Il contribue à reconstruire le sen
s dont le système éducatif a tant besoin.
Répondre à la panne de nos modèles éducatifs
Tobie Nathan, l’ethnopsychiatre, le montre bien, «
les systèmes éducatifs modernes,
démocratiques par nature, ceux-là mêmes qui postule
nt que tout être correctement éduqué
deviendra un citoyen responsable, se révèlent au bo
ut du compte impitoyablement sélectifs et
inégalitaires. Alors que les systèmes initiatiques
qui paraissaient inégalitaires au premier regard
finissent par intégrer toutes les personnes, même s
i c’est dans des niches spécifiques ». Dans une
société qui manque de repères et semble en panne de
modèle éducatif, cette approche a pour
objectif de donner des clés aux adultes en leur mon
trant combien le rite de passage apporte des
expériences vécues, chargées de sens, capables de d
onner aux jeunes un vrai bagage physique et
éthique.
Fabrice Hervieu-Wane
Journaliste et auteur indépendant
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