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INTERVIEW - Pour Françoise Gaill, biologiste, les négociations sur la haute mer, qui auront lieu début septembre, sont «enjeu énorme. Il y va de l'avenir de la planète».

Les ressources génétiques seront un des points clés de la négociation sur la haute mer qui s'ouvre en septembre sous l'égide de l'ONU. Faute actuellement de règles pour gérer ce qui se passe dans les eaux internationales, donc hors des zones économiques exclusives, l'exploitation de cette ressource s'effectue sur la base du premier arrivé premier servi. La négociation a pour ambition d'élaborer des règles de gestion «équitables». Une question complexe dont nous parle Françoise Gaill, biologiste et aujourd'hui directrice scientifique de la plateforme Océan et climat, lancée en 2014 conjointement par des organismes de recherche, des ONG et la Commission océanographique intergouvernementale (COI) de l'Unesco, pour préparer la COP 21. En attendant que la question des océans possède une structure scientifique analogue à celle du Giec pour le climat ou de l'IPBES pour la biodiversité.

LE FIGARO. - Quelles sont ces ressources génétiques que l'on trouve dans les océans?

Françoise GAILL. - C'est, au sens large, tout ce qui est issu du vivant, animal ou végétal, et tout le matériel génétique de l'ADN ou de l'ARN. C'est gigantesque. Cela inclut ce qui ne se voit pas et peut ultérieurement, après modification ou synthèse par l'action humaine, aboutir à des éléments utiles à l'agroalimentaire ou à la pharmacie.

Quels sont les exemples d'utilisation de ces ressources génétiques?

Quand on a découvert les espèces qui vivent aux abords des sources hydrothermales profondes, une des grandes avancées a été ce que l'on appelle les enzymes thermostables. Elles sont produites par des bactéries qui vivent dans des conditions de chaleur extrêmes et qui sont capables de s'adapter. Une découverte très importante économiquement mais aussi pour le développement de la génomique environnementale.

Il y a eu également pas mal de choses sur le cancer et, à la station biologique de Roscoff par exemple, des travaux ont été menés à partir d'étoiles de mer. Il y a aussi des entreprises cosmétiques ou des laboratoires pharmaceutiques qui investissent beaucoup dans ce genre de recherche.

«Chacun peut aller se servir et faire ce qu'il veut de ce qu'il a trouvé, notamment le breveter»

Françoise Gaill

Y a-t-il une différence dans ce que l'on trouve entre la haute mer et les eaux territoriales?

Oui, car les conditions physico-chimiques ne sont pas les mêmes, ni les habitats. Dans la colonne d'eau, il y a une biodiversité inimaginable. Les sources hydrothermales dont on parlait à l'instant sont en dehors des eaux territoriales. Elles représentent une mosaïque de conditions physico-chimiques comportant une foultitude de produits à découvrir.

Quelle est la situation juridique aujourd'hui pour la haute mer?

Chacun peut aller se servir et faire ce qu'il veut de ce qu'il a trouvé, notamment le breveter.

Comment cela se traduit-il?

Il y a eu une publication dans la revue Science Advances au mois de juin par le centre de résilience de Stockholm en collaboration avec l'université du Canada. Les chercheurs expliquent qu'à ce jour, 38 millions de séquences génétiques ont été brevetées. Mais sur ces 38 millions, seules 13 000 sont associées à 860 espèces marines.

Sur cet ensemble de séquences, plus de 1 600 appartiennent à des espèces qui vivent à proximité des sources hydrothermales. C'est la raison pour laquelle les scientifiques réclament qu'on ne touche pas à ces sources qui sont par ailleurs très riches en minerai que certaines entreprises souhaiteraient exploiter.

Pour le reste, c'est incroyable que l'on ne sache pas d'où vient une grande partie des séquences génétiques. Les techniques permettent, à partir d'une simple goutte d'eau de mer, de tirer un profil génétique. Cela ouvre une infinité de possibilités.

Mais ces travaux montrent également que sur l'ensemble des séquences identifiées à partir de matériel marin, presque la moitié appartient aujourd'hui à BASF.

 

«L'enjeu est énorme. L'océan est le dernier espace naturel pas ou peu anthropisé»

Que font-ils de ce matériel génétique?

Ils prennent de l'ADN entier, voient s'ils trouvent des séquences génétiques d'intérêt. Parfois ils ont une idée de ce à quoi elles peuvent servir, mais cela peut aussi être une simple mesure conservatoire. Car, une fois qu'un gène est breveté, personne d'autre ne peut s'en servir. C'est ce que Craig Venter, un biotechnologiste américain, voulait faire avec le génome humain il y a vingt ans et que la communauté scientifique a réussi à repousser.

Qu'est-ce que ces négociations doivent apporter?

L'enjeu est énorme. L'océan est le dernier espace naturel pas ou peu anthropisé.

À nous d'inventer pour gérer cet espace commun. Entre les tenants du «on fait ce que l'on veut quand on veut» et les petits États insulaires qui, après avoir vu les grandes entreprises breveter à tour de bras, demandent que ces ressources soient considérées comme patrimoine mondial de l'humanité, il y a toute une gamme.

Dans une précédente convention, le sol océanique a été considéré comme patrimoine commun de l'humanité. Mais c'était une autre époque. Aujourd'hui, on se rend compte que cela entraîne des contraintes extraordinairement importantes. Il est donc hors de question que l'on gère la colonne d'eau de la même manière. De toute façon, il y aura un blocage total des pays les plus puissants (Chine, Norvège, Russie, Japon, États-Unis, Canada…). Il faudra trouver autre chose, l'océan bien commun de l'humanité est une piste. La convention pour la biodiversité a établi des règles sur les ressources génétiques, c'est un point de départ. Mais c'est une question très technique et très compliquée. Pour les juristes, il y a un boulevard. Mais je suis confiante, il y va de l'avenir de la planète.