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PORTRAIT - L'hyper-PDG a fait de l'Alliance Renault-Nissan un leader mondial. Il paie aujourd'hui les deux faiblesses de son exceptionnelle réputation : le goût de l'argent et du pouvoir.

Lui, le passionné de l'histoire de l'Empire romain, aurait dû le savoir: les empereurs ont toujours à craindre les Brutus. Au sommet de sa gloire, Carlos Ghosn a été descendu en flèche lundi par un de ses plus fidèles, le patron exécutif de Nissan, Hiroto Saikawa. «Ce qu'il pense, je le pense ; ce qu'il fait, je le fais», avait dit Carlos Ghosn du dirigeant japonais, de six mois son aîné, quand il lui avait confié les rênes de Nissan fin 2016. Qui a trahi qui? Ghosn, s'il s'est rendu coupable des faits que lui reproche la justice japonaise? Ou Saikawa, en saisissant l'occasion de réaliser un inimaginable coup d'État?

Dans la sidération générale, le directeur général de Nissan a en tout cas commencé dès lundi d'instruire en public le procès de Carlos Ghosn, l'empereur de l'Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, tâchant d'en précipiter la chute en s'appuyant sur les deux faiblesses de la réputation de l'homme: le goût de l'argent et l'appétit pour le pouvoir. Ces deux angles d'attaque sont un fil rouge de la carrière de Carlos Ghosn, sauf que cela ne l'avait jusqu'ici jamais vraiment atteint. Et surtout pas au Japon.

Ce succès chez Nissan fait naturellement de Carlos Ghosn un patron en puissance de Renault. En 2005, il en devient le PDG tout en étant aussi celui du groupe japonais, et bien sûr de l'Alliance

C'est en effet au pays du Soleil-Levant que Ghosn a construit sa légende. En 1999, après dix-huit ans chez Michelin et trois années de «cost-killing» (réductions de coûts) chez Renault, le polytechnicien et ingénieur des mines débarque chez Nissan. Louis Schweitzer, le patron de Renault, lui a confié une mission impossible: redresser un Nissan en quasi-faillite qui ne doit sa survie qu'à son renflouement par le constructeur français. «Personne ne connaissait Renault, puisqu'il n'y avait aucune voiture Renault dans les rues japonaises. Et personne ne connaissait Carlos Ghosn!», témoigne un ancien du groupe nippon.

Ghosn emmène avec lui une toute petite équipe, qui a autant de mal à s'adapter à la vie japonaise qu'à remettre Nissan sur pieds. Mais la thérapie de choc infligée au groupe marche, et la renaissance de Nissan donne à Ghosn un statut de héros national au Japon, jusqu'à devenir un personnage de manga.

Ce succès chez Nissan fait naturellement de Carlos Ghosn un patron en puissance de Renault. En 2005, il en devient le PDG tout en étant aussi celui du groupe japonais, et bien sûr de l'Alliance Renault-Nissan. La structure est un peu baroque, mais elle fait progressivement ses preuves avec le développement rapide de Nissan puis, plus récemment, de Renault. Elle permet d'accrocher à l'attelage le russe Avtovaz et ses fameuses Lada, puis l'an dernier le japonais Mitsubishi.

L'allemand Daimler est également un partenaire solide. Et chaque étape franchie conforte un peu plus Carlos Ghosn. Qui d'autre que lui aurait pu construire un tel édifice, taillé à l'image de son propre profil, c'est-à-dire global? Carlos Ghosn, 64 ans, est comme il le dit un authentique «citoyen du monde», né au Brésil de parents libanais, et élevé en France. Le polyglotte a trois passeports et adore parcourir la planète. La gestion de son agenda est un chef-d'œuvre de précision qui emploie plusieurs personnes à plein temps et un rendez-vous se programme parfois plus d'un an à l'avance. Un mode de vie hyper-organisé qui correspond au caractère du patron: il ne tolère aucun retard et n'en a jamais lui-même.

Redouté et respecté

Carlos Ghosn est un animal à sang très froid, qui ne met aucun affect dans ses relations professionnelles au point d'appeler en toutes circonstances «madame» ou «monsieur» ceux qu'il côtoie depuis des décennies ou avec qui il a vécu l'épopée Nissan de 1999.

Carlos Ghosn est devenu un personnage de Manga après le redressement de Nissan.
Carlos Ghosn est devenu un personnage de Manga après le redressement de Nissan. - Crédits photo : Crédit : Collection Personnelle

Le personnage est déroutant. Comme sa physionomie qui d'une seconde à l'autre exprime, figée et fermée, l'autorité et la dureté, puis, animée et malicieuse, l'enthousiasme et l'humour. Ghosn est ainsi, redouté et respecté. Critiqué aussi. Il est devenu le symbole des patrons que l'on juge trop payés. Il faut dire que Carlos Ghosn gagne à la fois beaucoup chez Renault et chez Nissan: 7 millions d'euros à l'Ouest, 8,8 millions à l'Est. En France, la polémique sur le salaire du PDG de Renault est devenue un classique saisonnier, avec d'autant plus de retentissement que l'État est actionnaire du constructeur.

Dans un secteur automobile où les quelques patrons de grands constructeurs se jaugent les uns et les autres à leur feuille de paie, le PDG de Renault-Nissan estime avoir les performances qui vont avec sa rémunération. «Ne soyons pas naïfs: nous avons aujourd'hui à la tête de Renault le meilleur du monde pour ce poste», expliquait au Figaro en 2016 un administrateur du groupe, Patrick Thomas.

Carlos Ghosn a toujours jugé légitime sa rémunération. Le seul privilège dû à sa position qu'il a jamais admis, dans un large sourire, c'est d'avoir pu s'asseoir à la table des meilleurs joueurs de bridge du monde sans en avoir tout à fait le niveau!

Au-delà de leur dimension judiciaire, les événements de lundi à Yokohama résonnent comme un écho lointain, dans le temps et dans l'espace, des polémiques françaises. Le bras de fer qui s'était joué en 2015 entre Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, et Carlos Ghosn portait d'une part sur la rémunération de l'industriel et, d'autre part, sur l'intention que le ministre lui prêtait de se bâtir au travers de la complexité de l'Alliance Renault-Nissan une forteresse personnelle dont il serait inexpugnable. Trois ans plus tard, Hiroto Saikawa dénonce «une concentration du pouvoir entre les mains d'un seul individu».

La résilience de Carlos Ghosn est aujourd'hui soumise à une épreuve inédite, et vraisemblablement insurmontable

L'offensive de la justice japonaise et la rébellion de Nissan interviennent paradoxalement au moment où la France avait fini d'être fâchée avec Carlos Ghosn. La réconciliation avait été officiellement affichée il y a dix jours. L'itinérance mémorielle d'Emmanuel Macron avait fait halte à l'usine du losange à Maubeuge, et on y avait vu le chef de l'État applaudir l'annonce par Ghosn d'un nouvel investissement sur le site et l'arrivée d'une Mitsubishi sur les chaînes de montage.

Double symbole, industriel et politique. Et une consécration pour le PDG de Renault, heureux d'obtenir enfin la reconnaissance de son pays de cœur au moment où il pouvait revendiquer deux autres victoires: le rang de numéro un mondial des ventes de voitures acquis par l'Alliance et le fait d'avoir eu raison avant les autres, avec le pari fait sur la voiture électrique.

Plus dure est la chute. La résilience de Carlos Ghosn est aujourd'hui soumise à une épreuve inédite, et vraisemblablement insurmontable. Il y a quelques semaines, l'industriel, interrogé par Le Figaro sur la crise financière de 2008, racontait avoir «personnellement eu une période très faste en matière de crises, de drames et de tragédies!». Il énumérait la crise financière, la crise de l'euro, l'effondrement du marché européen, le tremblement de terre et le tsunami au Japon… Sans compter l'affaire des faux espions, en 2011, la plus douloureuse à ce jour pour Ghosn, qui l'avait amené à faire des déclarations sur le plateau du 20 heures de TF1 qui se sont révélées fausses.

Cette période, disait Carlos Ghosn, «c'était la totale. Oui, c'était faste! Intense. Mais intéressant aussi. J'avais le privilège d'être patron de deux entreprises. Résultat, quand cela se calmait sur un front, ça recommençait sur un autre. Dans ces moments-là, en fait, vous apprenez à apprécier les moments où vous n'avez qu'une seule crise à traiter!». On doute qu'aujourd'hui Carlos Ghosn apprécie la crise qu'il est en train de traverser.


Chronologie

1978: Diplômé de Polytechnique, il entre chez Michelin, dont il devient PDG pour l'Amérique du Nord en 1989

1996: Il rejoint Renault, comme directeur général adjoint

1999: Signature de l'acte fondateur de l'Alliance Renault-Nissan. Ghosn part pour Tokyo et pilote le sauvetage de Nissan

2002: Renault porte sa part dans Nissan à 44,3 %. Le japonais prend 15 % du capital du français, mais ses titres sont dépourvus de droit de vote

2005: Carlos Ghosn devient aussi directeur général de Renault, puis PDG en 2009

2010: Renault, Nissan et l'allemand Daimler mettent en place une coopération stratégique

2014: Création de quatre directions «convergées», dans l'ingénierie, la fabrication, les achats et les ressources humaines

2017: Carlos Ghosn laisse la direction générale de Nissan qu'il continue de présider. Il prend aussi la présidence de Mitsubishi, qui a rejoint l'Alliance

2018: Carlos Ghosn arrêté au Japon. Le conseil d'administration de Nissan doit se prononcer ce jeudi sur son limogeage.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/11/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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