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Qu'on l'aime ou qu'on le cache, il y a toujours un point commun : c'est un élément intime que nous affichons en public. Le prénom, cette désignation individuelle à l’histoire relativement récente, est à ce point inscrit dans nos habitudes qu’on en oublie qu’il n’a rien d’anodin et que ses caractéristiques n’ont pas toujours été les mêmes. À l’heure où plusieurs choix de parents font l’objet de procédures judiciaires, plongeons dans ce que les prénoms nous racontent des changements de notre société.

Un constat s’impose : nous sommes beaucoup moins aujourd’hui à porter le même prénom qu’il y a un siècle. En 1900, parmi les 1707 prénoms recensés par l’Insee, le plus donné, Marie, représentait 11% des naissances. Cent ans plus tard, Léa l’avait remplacé en haut de la liste, mais ne représentait plus que 1% des prénoms donnés. Et en 2017, le lauréat Gabriel est même tombé sous la barre des 1%. Cette année-là, on recensait 13.000 prénoms différents, soit 7,6 fois plus qu’en 1900. Un pic a été atteint en 2012, avec plus de 13.643 prénoms recensés.

En 1900, 27 prénoms suffisaient pour nommer la moitié des nouveau-nés

Nombre de prénoms nécessaires pour couvrir la moitié des naissances

Cette multiplication n’est pas uniquement liée à la hausse du nombre de naissances. Elle s’explique en partie par des changements législatifs : pendant longtemps, les règles encadrant les prénoms étaient strictes. La loi du 11 Germinal de l’An XI - adoptée en 1803 - avait restreint les choix possibles aux «noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne». Il s’agissait alors de limiter les prénoms inspirés de la Révolution française tels que Maratine, en référence à Marat, ou Sans-Culotte. À cette époque, les prénoms connaissaient leurs premières années d’existence, en remplacement du nom de baptême issu de l’Église – les Jean, Marie, Jeanne et Catherine en constituant la majeure partie.

«Le prénom a changé de statut»

Un léger assouplissement de la législation intervient en 1966, autorisant notamment les prénoms régionaux. Mais c’est en 1993 que les règles changent fondamentalement : la loi du 9 janvier autorise le libre choix du prénom. Concrètement, l’officier d’état civil qui enregistre la naissance ne peut plus refuser d’inscrire les prénoms choisis. Seule limite, outre la langue française : si ceux-ci ou leur association avec le nom «lui paraissent contraires à l’intérêt de l’enfant», il peut en faire part au procureur. C’est ce qu’il s’est passé dans l’affaire de l’orthographe de Fañch.

La législation a permis l’éclatement des prénoms.

La part des 10 prénoms les plus donnés a été divisée par 5

Part des naissances couvertes par le top 10 des prénoms de chaque année

1900
image manquante

Toutefois, l’évolution juridique n’explique pas tout. «Le prénom a changé de statut», confirme le sociologue Baptiste Coulmont, qui se consacre à ce sujet depuis des années. D’abord, le cercle familial a évolué : il y a un siècle, l’enfant prenait généralement le prénom du parrain ou de la marraine, souvent un grand-parent. Au XXe siècle, le noyau familial s’est autonomisé, ce qui a fortement amoindri cette influence familiale.

Surtout, en parallèle, «depuis environ soixante-dix ans, les prénoms sont beaucoup plus utilisés qu’avant», analyse Baptiste Coulmont. À l’école, au travail, en badge de vendeurs, au café, sur les réseaux sociaux, dans les jeux télévisés, la publicité, les commerces, le prénom s’affiche et se revendique.

«C’est un changement. Auparavant, vous étiez Monsieur Dupont ou Mademoiselle Dupont, qui devenait Madame Durand au moment du mariage», explicite Baptiste Coulmont. Ainsi, pendant longtemps, «on donnait un prénom commun, et l’identification se construisait ensuite dans le cercle de la personne, son lieu de vie.»

De quoi expliquer les scores de naissances annuelles de Jean ou Marie : jusqu’au milieu du XXe siècle, ces prénoms traditionnels, donnés de génération en génération dans une France en grande partie rurale, écrasent les autres. Leurs versions composées également. Les tendances nouvelles laissent penser que de telles proportions et longévité ne seront probablement jamais égalées.

«Marie», la fin d’un règne

Part de Marie et de ses dérivés dans l’ensemble des naissances de filles.

  • En 1900, une fille sur 8 s’appelle Marie
  • 1955-1960 : Les prénoms composés (Marie-Christine, Anne-Marie,...) prennent leur envol.
  • 2000-2005 : Marie se confond progressivement avec les autres prénoms.
  • 2015 : Les prénoms rares forment la première catégorie de prénoms - et on vous l’explique plus loin.
 

L’usage nouveau des prénoms rend donc la différenciation nécessaire. Les Martine, Léa, Emma, Jean-Pierre, Antoine ou Julien qui nous lisent le savent : lorsque l’on porte un prénom commun de sa génération, les homonymes ne sont pas rares. «Le prénom, de plus en plus utilisé, a une fonction», celle d’identifier la personne, souligne Baptiste Coulmont. «Or aujourd’hui, pour remplir cette fonction, cela demande une certaine originalité.» Désormais, le prénom doit identifier, individualiser, à lui seul.

Les effets de mode, un classique

Pourtant, objecteront certains, les tendances écrasantes existent toujours : outre les prénoms indémodables depuis 1900 – Gabriel, Paul, Pierre, Louis, Juliette, Alice, Claire, Elise... – , les exemples sont légion de prénoms ayant connu une ascension fulgurante sous l’influence d’une mode. Ce phénomène n’a d’ailleurs pas attendu les époques récentes, même s’il s’est accentué :

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Un «projet» et un «fardeau» pour l’enfant

Comment expliquer ces effets de vague, malgré la tendance vers une plus grande liberté de choix et un besoin d’originalité ? Sans doute parce que derrière l’impression de choisir librement un prénom, les parents sont influencés à la fois par leurs rêves et leur environnement.

«Il y a autant de raisons que de prénoms possibles», estime François Bonifaix, psychanalyste et auteur de Le traumatisme du prénom. «Vous n’entendrez personne dire :  “J’ai choisi ce prénom parce qu’il est à la mode”.» Un prénom est «un résumé de ce qu’on espère» pour son enfant, de façon consciente ou inconsciente – et parfois différente entre les parents d’un même enfant. À ce titre, il est à la fois un «projet» et un «fardeau». «À un moment, dans votre vie, vous devez accepter votre prénom, et faire avec le projet des parents, ou à l’inverse composer en opposition à ce projet.» Ainsi par exemple, dans les années 1980, le rêve américain porté par des milliers de parents s’incarne dans prénoms très populaires comme Anthony. Plus récemment, la série Game of Thrones est devenue «un marqueur de réussite», dans lequel on veut inscrire son enfant en le prénommant Daenerys ou Arya.

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Ce choix d’un projet pour l’enfant explique que le prénom reste un marqueur social. «Comment faut-il s’appeler pour avoir une mention au bac ?», lit-on souvent. La question, caricaturale, renvoie à un fond réel : le prénom dit beaucoup, non pas de ce que l’on fera, mais de l’éducation qu’on aura reçue. «Le prénom, en lui-même, n’a aucun impact sur l’enfant. C’est la raison du choix qui explique ce que cet enfant va devenir», estime François Bonifaix. Il va toutefois orienter la perception des autres, souligne le psychanalyste.

Cette idée d’un «fardeau» est en partie partagée par Anne-Laure Sellier, chercheuse à HEC Paris en psychologie cognitive et sociale, qui va plus loin. Dans Le pouvoir des prénoms, elle rend compte d’une étude menée pendant six ans sur la façon dont notre cerveau associe un visage à un prénom. Concrètement, face à une personne inconnue et quatre prénoms équivalents proposés, le pourcentage des personnes interrogées qui devinent le prénom réel atteint 35 à 40%. Soit significativement plus que le seul facteur chance, qui est de 25%. «Quelque chose dans votre visage trahit votre prénom», assure la chercheuse. Pourquoi ? «Le cerveau fait des stéréotypes en permanence», or, le prénom est une «étiquette» qui nous influence et influence ceux qui nous perçoivent. Ainsi, explique Anne-Laure Sellier, nous avons tous une attente face à un prénom. Celle-ci peut changer, mais reste une constante : un Frédéric ou une Julie seront façonnés par les réactions face à eux, elles-mêmes façonnées par les attentes liées au prénom. «Le cerveau humain n’aime pas buter», et aime donc que la réalité corresponde à la pensée formulée. «Vous êtes tatoué de votre prénom. On vous marque d’une individualité que vous n’avez pas choisie et qui se révèle à l’âge adulte, lorsqu’on se détache de sa famille.»

C’est précisément l’absence d’un tel tatouage qui explique que Romarin, 27 ans, a toujours aimé son prénom, choisi par ses parents pour rappeler leur Sud-Ouest natal. «Pour tous les prénoms, on se fait un préjugé. Je trouve que celui de mon prénom, l’identité qu’il véhicule, d’une part c’est plutôt positif – une plante, quelque chose que tout le monde connaît – et surtout, ça ne renvoie à aucune autre personne. J’ai l’impression d’avoir pu me forger ma propre identité.» Il le reconnaît d’ailleurs: cela lui ferait «bizarre» de rencontrer un homonyme, comme s’il perdait son statut. La seule chose qu’il ne supporte pas, c’est d’ailleurs qu’on le renomme en Romain, par erreur. Pour éviter cela, «quand j’ai la flemme, au Starbucks par exemple, je donne mon deuxième prénom».

Revendication culturelle à l’état civil

Prénommé en hommage au Sud-Ouest, Romarin illustre également la volonté de s’identifier à une culture. Et la répartition géographique des prénoms s’en ressent, dans une société où l’on se déplace beaucoup : voilà longtemps que les prénoms ne sont plus le reflet systématique d’une région. À l’échelle régionale, le prénom

Loïc

, très populaire entre 1975 et 2000, constitue un bon exemple de cette circulation des prénoms. Cantonné à la Bretagne jusque dans les années 1980, il a essaimé en France jusqu’à être davantage donné dans d’autres régions, s’effaçant en Bretagne.

De même, les Erwan, Enora (bretons), Maelys (occitan) courent dans toute la France, tout comme les

Wilfried

(anglo-saxon),

Enzo

, Nino (italiens),

Medhi

,

Inès

(arabes) ou

Lola

(espagnol) ont fait leur trou. À l’inverse, les

Armel

(breton),

Maite

(basque),

Giulia

(italien) restent majoritairement limités à une région.

Pourtant, en Bretagne toujours, le recours aux prénoms bretons moins connus ne cesse de croître depuis les années 1980, selon l'analyse de Baptiste Coulmont, alors même que la pratique de la langue bretonne diminue. Logique, pour le sociologue : «Quand les gens parlaient breton, ils utilisaient un nom breton dans la vie de tous les jours, celui de l’administration importait peu. Mais aujourd’hui, le vrai prénom est celui de l’état civil : on estime que l’histoire personnelle doit s’y lire. Et une fois que les Bretons ont arrêté de parler breton, le prénom est devenu le dernier support breton qui reste.»

Idées nouvelles, tendances nouvelles

Selon le psychanalyste François Bonifaix, cette volonté d’inscrire une culture, voire une revendication, dans le prénom explique que de nouvelles tendances ne vont cesser d’apparaître. Il cite l’exemple de prénoms «laïcs», comme les Adam, Aaron ou Noé, très populaires actuellement, présents dans les trois religions monothéistes. «On verra assurément apparaître des prénoms vegans», sourit-il pour souligner combien le prénom incarne un choix de vie. L’idée que le prénom peut être un facteur d’intégration s’estompe également, selon lui, avec cette tendance à l’affirmation d’une identité culturelle combinée à la mondialisation qui le touche.

En attendant, parmi les tendances affirmées figure déjà la mixité. Pendant de nombreuses années, Dominique, Claude et Camille étaient considérés comme les seuls prénoms mixtes. Si les deux premiers ont presque disparu, Camille a conservé une bonne place parmi les naissances. Il a d’ailleurs été adopté comme surnom par les zadistes de Notre-Dame-des-Landes en raison de ce caractère mixte. Phénomène intéressant : un temps plutôt attribué aux garçons, il est devenu majoritairement féminin, avant de connaître de nouveau un rapprochement des courbes.

Des prénoms qui changent de genre

Répartition entre filles et garçons en part des naissances pour une année

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Plus globalement, il est de plus en plus fréquent d’attribuer un prénom plutôt masculin à des filles, et inversement. «Les prénoms sont de plus en plus asexués», confirme François Bonifaix. Alix, Jackie, Andrea, Louison et Charlie l’illustrent. C’est aussi ce qui vaut aux parents d’un Ambre et à ceux d’une Liam de faire face à la justice. Le phénomène n’est pas tout à fait nouveau, rappelle Baptiste Coulmont, même s’il prend une dimension nouvelle : «Le général Pierre Koenig s’appelait en réalité Marie. Il utilisait son troisième prénom.» La tendance actuelle résulte d’une influence double : celle d’une volonté d’originalité et d’une société où la division entre féminin et masculin tend à s’estomper.

La connotation met souvent davantage de temps à évoluer que les statistiques. «Très souvent, je suis prise pour un homme», nous confirme une Charlie née en 1990. La méprise est à ce point systématique qu’elle a envisagé d’ajouter une photo à ses e-mails. «Au collège, je n’ai pas du tout bien vécu mon prénom : à chaque début d’année, les professeurs le trouvaient bizarre. J’en voulais à mes parents.» Charlie a appris à aimer son prénom à la fin de l’adolescence, en partant faire des études. «Aujourd’hui je trouve ce prénom génial car il m’a forcée à lutter contre ma timidité, il m’a donné une force.» Elle aimerait en donner un du même type à ses enfants.

Mais plus encore que le fait de rendre un prénom mixte, c’est bien l’invention qui s’affirme. Celle-ci peut passer par une variation orthographique, un mélange de deux prénoms, le recours à un nom commun… «Le désir d’individualisation est très fort», confirme Stéphanie Rapoport, co-auteur de L’Officiel des prénoms. «Dès qu’un prénom monte, on voit des variations orthographiques apparaître.» L’exemple de Louane illustre ce mélange de racines multiple. On recense ainsi des Lilou-Anne, Leeloo, Lou-Anaïs.

Des parents de plus en plus inventifs

Exemple avec les prénoms Lou, Louane et leurs dérivés

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Stéphanie Rapoport établit un lien entre ce phénomène et l’ère d’Internet, dans une société où les prénoms et les cultures circulent. «Certains piochent volontairement dans des inspirations étrangères, d’autres, au contraire, veulent trouver un prénom caméléon, prononçable dans plusieurs langues.» Beaucoup de parents, en tout cas, entendent se distinguer. Les registres de l’Insee le montrent de façon implacable : la part des prénoms rares, c’est-à-dire donnés moins de 3 fois par an ou moins de 20 fois à un sexe depuis 1945, a explosé. Particulièrement depuis les années 2000.

En 2017, des «prénoms rares» ont été donnés à près de 55 000 enfants, soit 10 fois plus que le prénom le plus donné (Gabriel).

En somme, la notion de «prénom» n’a plus grand-chose à voir avec ce dont on parlait il y a un siècle. Et il est fort probable que les modes de demain se trouvent dans les prénoms rares d’aujourd’hui. Les psychologues soulignent pourtant sur ce point la plus grande facilité d’intégration observée avec un prénom commun. Tous les interlocuteurs s’accordent néanmoins sur le fait que c’est la personne qui va faire de son prénom une force ou un poids. Et si un prénom paraît parfois lourd à porter, en changer semble encore plus dur : très simple sur le plan juridique, l’acte reste très mal accepté socialement. Précisément parce que le prénom emporte avec lui bien plus qu’une carte d’identité.

Sources et méthodologie

  • Méthodologie : pour figurer dans le Fichier des prénoms de l’Insee, un prénom doit avoir été attribué au moins 20 fois à une fille et/ou à un garçon sur la période 1900-1945 puis sur la période 1946-2017 et donné au moins 3 fois pour une année de naissance donnée. Sinon il est regroupé dans la catégorie “Prénoms rares”.
  • Sociologie des prénoms, Baptiste Coulmont
  • Le traumatisme du prénom, François Bonifaix
  • Le pouvoir des prénoms,, Anne-Laure Sellier
  • L’Officiel des prénoms, Stéphanie Rapoport et Claire Tabarly Perrin
  • Fichier des prénoms de l’Insee, 1900-2017.
  • Le Carnet du jour du Figaro publie chaque année un classement des prénoms publiés dans les annonces de naissance.
    consulter le Top 20 2017
    notre Grand Angle sur le Carnet du Figaro, qui présente l’évolution des prénoms les plus représentés