EXTRAITs

............D'après la Fondation Internationale pour les TOC, les malades doivent remplir plusieurs critères avant de recevoir ce diagnostic: préoccupation excessive pour leur apparence, comportement répétitifs (vérifier et camoufler, se maquiller de façon compulsive), importance clinique (degré de détresse) et différence entre leurs symptômes et ceux d'un trouble du comportement alimentaire.............Ses recherches montrent que 6 à 20% des gens qui consultent des chirurgiens esthétiques souffrent de dysmorphophobie. Une opération peut apaiser temporairement leur angoisse, mais celle-ci réapparaît le plus souvent sous une autre forme. Une femme obsédée par son nez, par exemple, peut subir une rhinoplastie puis se focaliser sur ses cheveux trop fins..................Mes thérapeutes à l'hôpital McLean m'ont dit et répété que je n'étais pas là pour changer mes pensées. On nous expliquait que nous ne pouvions changer que nos actes.......

 

 

La dysmorphophobie, une angoisse excessive liée à l’apparence physique, a beaucoup de points communs avec les troubles du comportement alimentaire mais ne doit pas être confondue avec ceux-ci.

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La dysmorphophobie, une angoisse excessive liée à l’apparence physique, a beaucoup de points communs avec les troubles du comportement alimentaire mais ne doit pas être confondue avec ceux-ci.

L'été dernier, je n'avais pas le droit d'utiliser la salle de bain sans permission. Je n'avais accès à mon téléphone qu'une demi-heure chaque soir. Quand je m'en servais, mes thérapeutes me surveillaient de près pour s'assurer que je n'étais pas sur Snapchat, en train de prendre un selfie ou de zoomer sur des photos de mon visage.

J'étais à l'Institut des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) de l'Hôpital McLean, dans le Massachusetts. Je souffrais de dysmorphophobie depuis trois ans et de TOC depuis 15 ans. J'étais obsédée par une crevasse sur mon visage causée par une injection de cortisone pour traiter un kyste d'acné. Je ne pouvais pas passer plus d'un quart d'heure sans me regarder dans la glace. Ou, pour employer le terme spécifique à la dysmorphophobie et aux TOC, sans ritualiser.

Je connaissais bien ce genre de rituels. En cinquième, j'ai développé des phobies d'impulsions violentes (j'avais peur de poignarder ma mère) et sexuelles (j'avais peur d'agresser sexuellement mes camarades). Je ne savais pas qu'il s'agissait d'un TOC. J'étais terrifiée à l'idée d'être envoyée en prison, "démasquée" et mise sous les verrous. Je me suis mise à m'agenouiller en prière plusieurs fois par jour, en demandant à Dieu de faire disparaître ces pensées. Puis, j'ai cessé de prier et je me suis simplement agenouillée. Peu à peu, les génuflexions sont devenues de brèves révérences, une main au sol. Je l'ai fait si souvent qu'aujourd'hui je dois porter un corset pour faire du sport.

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Les phobies d'impulsions violentes ont disparu, et une autre obsession les a remplacées. A 17 ans, j'ai remarqué des taches claires et des points noirs dans mon champ de vision. J'ai tout de suite su qu'il s'agissait de corps flottants. J'ai pensé que j'allais devenir aveugle, que je ne pourrais plus jamais lire. J'ai commencé à passer tout mon temps enfermée. Je lisais dans ma penderie, sous un éclairage tamisé, et je ne me risquais dehors qu'à la nuit tombée.

Enfin, j'ai entamé une thérapie par l'exposition. Cela consiste à amener les patients atteints de TOC à affronter des stimuli angoissants — susceptibles de déclencher une réaction compulsive — pendant un certain temps. Une fois que le patient comprend qu'il ne va pas mourir en prenant l'avion, en tenant un couteau, en recevant une piqûre, il peut répéter cette action, et l'angoisse associée au stimulus finit par disparaître.

J'avais peur de la lumière vive, qui aggravait l'effet des corps flottants. Je suis donc restée debout dehors à lire Hunger Games à mon nouveau thérapeute, qui m'avait confisqué mes lunettes teintées. Huit ans plus tard, je peux marcher, lire et conduire en étant exposée directement à la lumière du soleil. J'avais donc confiance en l'efficacité de la thérapie par l'exposition.

Mes thérapeutes à l'hôpital McLean m'ont dit et répété que je n'étais pas là pour changer mes pensées. On nous expliquait que nous ne pouvions changer que nos actes.

Début 2018, je suivais des cours d'écriture d'invention dans le cadre d'un Master d'arts et j'étais sous antidépresseurs (inhibiteurs spécifiques du recaptage de la sérotonine) depuis huit ans. Je passais aussi chaque seconde éveillée à m'inquiéter de mon apparence. Je ne pouvais pas m'en empêcher.

Même lorsque j'étais en train de manger, de parler ou de cuisiner, j'éprouvais un malaise. Je mettais parfois un moment à en identifier la cause. Ah, oui. La crevasse. Mais cette sensation était toujours présente. L'angoisse ne me quittait jamais.

Chaque jour, je passais des heures à scruter mon reflet. J'envoyais des photos de mon visage à mes amis pour avoir leur avis. Je comparais des photos d'avant l'apparition de la crevasse avec des photos d'après. J'accostais des inconnus en leur demandant d'examiner ma joue. Vous la voyez? Vous la voyez, non? S'ils ne remarquaient rien, je me sentais furieuse et trahie: j'étais certaine qu'ils me mentaient. S'ils voyaient quelque chose, je plongeais dans la déprime pour plusieurs jours.

Cet été-là, je devais travailler comme animatrice dans mon ancien camp de vacances, que j'adorais. Mais j'ai compris que j'en étais incapable. Je ne pouvais pas passer un jour de plus à faire semblant de mener une vie normale. Je devais d'abord me soigner.

La cinquième édition du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux classe la dysmorphophobie dans les TOC. D'après la Fondation Internationale pour les TOC, les malades doivent remplir plusieurs critères avant de recevoir ce diagnostic: préoccupation excessive pour leur apparence, comportement répétitifs (vérifier et camoufler, se maquiller de façon compulsive), importance clinique (degré de détresse) et différence entre leurs symptômes et ceux d'un trouble du comportement alimentaire.

Même si la dysmorphophobie a beaucoup de points communs avec ces troubles, c'est une pathologie distincte. Le Dr Katherine Phillips écrit ainsi dans son livre The Broken Mirror ("Le Miroir brisé"): "Du fait de leur différences, il est important de faire la distinction entre dysmorphophobie et troubles du comportement alimentaire et de les diagnostiquer séparément."

La dysmorphophobie peut concerner le poids et la taille, mais elle porte en général sur d'autres aspects du corps. Notre spécialiste ajoute: "Si la personne se focalise sur ses hanches, son estomac ou ses cuisses mais pas sur son poids en général, et qu'elle n'a pas de comportement alimentaire anormal ou d'autre symptôme d'un trouble alimentaire, je diagnostique une dysmorphophobie."

Je savais que c'était un trouble tenace, très difficile à soigner. Les psychologues constatent qu'il ne peut pas non plus être éliminé grâce à la chirurgie esthétique. "Les traitements inefficaces incluent la chirurgie, la dermatologie et tout autre traitement non-psychiatrique", poursuit-elle. Ses recherches montrent que 6 à 20% des gens qui consultent des chirurgiens esthétiques souffrent de dysmorphophobie. Une opération peut apaiser temporairement leur angoisse, mais celle-ci réapparaît le plus souvent sous une autre forme. Une femme obsédée par son nez, par exemple, peut subir une rhinoplastie puis se focaliser sur ses cheveux trop fins.

D'une certaine manière, je comprenais le problème. Mais je persistais à vouloir une opération de comblement dermique.

Je me suis renseignée sur les options possibles. Il y avait le Juvederm, le Voluma et le Restylane, qu'une femme rencontrée sur un forum consacré à l'acné me recommandait. J'ai pris rendez-vous, mais j'ai paniqué quand on m'a proposé une injection.

J'ai aussi envoyé ma candidature à plusieurs programmes de thérapie consacrés aux TOC dans tout le pays. Deux d'entre eux traitaient aussi la dysmorphophobie. En mars, l'Institut des TOC de l'hôpital McLean m'a envoyé une lettre d'admission. J'ai terminé mon année universitaire et me suis installée à Orchard House, une maison victorienne de trois étages, séparée du complexe hospitalier principal par un petit chemin. Je suivais chaque jour quatre heures de thérapie par l'exposition. J'avais pour instructions de tenir mon téléphone selon un angle qui exagérait le creux sur ma joue. Après l'avoir examiné pendant 30 secondes, je devais me concentrer sur une autre activité: lecture, écriture, cuisine...

Les premières semaines, je ne voyais pas l'intérêt. J'avais l'habitude d'observer mon visage sous des angles peu flatteurs. Je le faisais depuis des années. En quoi cela allait-il changer quoi que ce soit? Quand je reposais mon téléphone après avoir scruté la crevasse, je ne pouvais penser à rien d'autre. Cette vision était comme marquée au fer rouge dans mon esprit.

"Je me demande si les pensées obsessionnelles peuvent provoquer un syndrome de stress post-traumatique", s'est un jour interrogé l'un de mes amis, lui aussi patient à l'Institut. Il luttait contre des phobies d'impulsion de viol et de meurtre de femmes. C'était au déjeuner. Nous mangions du riz gluant, assis tous les huit à la même table. J'ai pensé aux phobies d'impulsion violentes que j'avais eues en cinquième, aux taches sombres des corps flottants sur le ciel bleu, à mon reflet dans la vitre d'une voiture.

Mes thérapeutes m'ont dit et répété que je n'étais pas là pour changer mes pensées. On nous expliquait que nous ne pouvions changer que nos actes. À terme, si le nombre de rituels diminue, les pensées peuvent changer aussi. Chaque semaine, nous tracions le triangle cognitif sur un tableau. Les trois côtés du triangle représentaient nos pensées, nos comportements et nos sentiments. Sur les trois, nous n'étions responsables que d'une chose: nos actes.

La seule chose que je pouvais contrôler, c'était le nombre de fois où je me regardais dans la glace. Et ils me rendaient la tâche très compliquée.

J'ai parlé à ma thérapeute de mon projet de comblement dermique. Elle m'a rappelé que les patients dismorphophobiques qui se font opérer pour changer leur apparence regrettent souvent l'intervention ou trouvent une nouvelle partie de leur corps sur laquelle se focaliser. Elle était sûre qu'il m'arriverait la même chose.

J'ai quitté McLean à la mi-août, au bout de neuf semaines. Même si je n'étais pas totalement à l'aise avec mon apparence (ce n'était d'ailleurs pas le but, assurait ma thérapeute), je ne me regardais plus que cinq fois par jour dans le miroir, au lieu de cent. Je m'efforçais de vivre en accord avec mes valeurs, un des fondamentaux de la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT), essentielle dans le traitement des TOC et de la dysmorphophobie. Mon besoin constant d'être rassurée s'était aussi apaisé.

Avant mon séjour à l'hôpital, je demandais à tous ceux que je rencontrais ce qu'ils pensaient de mon visage. Le léger soulagement que je ressentais à chaque compliment ne durait jamais longtemps et il m'en fallait toujours davantage.

Les patients dismorphophobiques qui se font opérer pour changer leur apparence regrettent souvent l'intervention ou trouvent une nouvelle partie de leur corps sur laquelle se focaliser.

Un mois après, dans un moment de panique, j'ai pris rendez-vous avec le chirurgien esthétique le plus proche. J'ai fait taire la petite voix dans ma tête qui me rappelait de ne jamais prendre de décision sous le coup de l'émotion. Je me suis rendue au cabinet un vendredi. J'ai dû éclairer mon visage avec la lumière de mon téléphone pour que l'assistante du chirurgien, qui allait me faire l'injection, comprenne de quoi je parlais.

Elle a délimité la zone concernée, dont elle a fait remarquer qu'elle était de la taille d'une gomme, avec un feutre violet. Ça faisait comme une constellation de points sur ma peau. Elle a appliqué une crème anesthésiante et a quitté la pièce pendant 20 minutes. A son retour, elle m'a tendu une balle antistress. J'en ai demandé une deuxième. Elle n'en avait pas, mais peut-être qu'un implant mammaire ferait l'affaire? Très bien. J'ai pressé la balle dans une main et l'implant grumeleux et luisant dans l'autre.

"Ça va piquer un peu", a-t-elle prévenu.

J'ai tressailli et pris une brusque inspiration. J'ai eu peur que ça ait tout gâché: le produit s'était peut-être diffusé dans une autre partie de ma joue. Mais l'assistante n'a rien dit. Elle s'est reculée. Les infirmières souriaient.

"C'est déjà différent?"ai-je demandé. Elles ont acquiescé. J'ai pris le miroir. A part des points violets, je ne voyais rien. Je le leur ai dit, et j'ai ajouté: "C'est sans doute bon signe." J'ai tourné la tête selon l'angle familier, qui tendait la peau de ma joue droite pour en révéler l'irrégularité. Je voyais toujours la crevasse, mais elle était moins prononcée. J'ai fêté ça en allant au restaurant, où j'ai mangé un cheeseburger à la fourchette pour ne pas risquer de mordre dedans trop vigoureusement et de faire migrer le produit.

Néanmoins, ni mon humeur ni mes rituels n'ont changé. Les jours suivants, j'ai examiné mon visage sous toutes sortes de lumières différentes. Je suis allée exprès à la banque: dans le hall d'entrée, il y a une pancarte invitant les clients à "rencontrer les actionnaires de leur coopérative de crédit". En dessous, il y a un miroir. J'avais toujours détesté mon reflet dans ce miroir, qui couvre toute la longueur du mur. Si je me plaçais d'une certaine façon, deux sources d'éclairage différentes (la lumière extérieure et l'éclairage artificiel du bâtiment) accentuaient ma crevasse. Je me suis approchée avec circonspection. Post-intervention, ma joue était un peu plus lisse, même si, en me tournant vers la gauche, je voyais un petit creux là où le produit ne s'était pas diffusé. La marque n'avait pas disparu. Avant mon séjour à l'hôpital, ce constat m'aurait dévastée. Mais je me sentais étonnamment bien. J'ai pris une grande inspiration et j'ai résolu de relire toutes les notes que j'avais prises durant l'été. A l'évidence, la psychiatrie était plus efficace qu'une intervention esthétique, même si j'avais mis très longtemps à l'admettre.

J'avais peur que certaines personnes se sentent offensées par cet article, à l'idée qu'une femme soit bouleversée par une marque sur son visage au point de dépenser des milliers de dollars en traitement psychiatrique. Mais justement: la dysmorphophobie a beau concerner le corps, elle reste une maladie mentale. Nous savons maintenant que les troubles du comportement alimentaire n'ont rien à voir avec la vanité. Il nous faut faire preuve de la même compréhension envers la dysmorphophobie.

Il y a de grandes chances pour que mon obsession se transfère sur une autre partie de mon corps. Je suis presque sûre que je vais développer un nouveau TOC au cours de ma vie. J'ai accepté l'idée que mon existence soit en grande partie définie par les rechutes et les rémissions. Mais mes années sans symptômes ont compté parmi les plus heureuses. Je me sens reconnaissante de ce moment de répit.

Ce blog, publié à l'origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.

 

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