>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

ENTRETIEN - Un important et ambitieux colloque international consacré à l'auteur de L'Archipel du Goulag se déroule d'aujourd'hui à mercredi à Paris à l'Institut et à la Sorbonne. La professeur de philosophie politique, qui compte parmi ses organisateurs, explique la portée et l'actualité de l'œuvre du grand écrivain russe.

LE FIGARO.- Soljenitsyne, immensément connu de son vivant en France en raison de son destin et de son œuvre, semble peu lu par les jeunes générations. Comment pourrait-on présenter ce géant à un jeune homme de 20 ans qui ignorerait tout de lui ou presque?

Chantal DELSOL.- Les totalitarismes sont des régimes en creux: tout y est négatif. Le Polonais Jozef Tischner disait: «Il ne restera du communisme que la lutte contre le communisme.» C'est pourquoi l'apport de Soljenitsyne, en tant que dissident majeur, est si important. Il atteste de l'existence historique d'un monstre (les dizaines de millions de morts et de vies brisées, la misère et la faim voulues par le pouvoir, et l'exécution spirituelle des peuples). Mais surtout il manifeste, à la face de tous, ce dont est capable un homme écrasé par un régime de terreur: une endurance, un courage, une persévérance dans l'adversité, qui sont des vertus spirituelles. Il montre qu'un homme seul peut se lever contre un régime tout-puissant et absolument cynique. Son exemple est rassurant pour l'humanité: en comprenant tout ce qu'il a été capable d'accomplir, un jeune étudiant se dit que lui aussi le pourrait. À condition bien sûr d'aimer la liberté et la vérité plus que soi-même. La vie de Soljenitsyne est un modèle pour des jeunes gens jetés dans des sociétés matérialistes et narcissiques: un être humain peut se donner entièrement à autre chose qu'à lui-même, et ainsi se grandir au lieu de se diminuer. C'est une leçon puissante pour notre temps.

L'histoire de Soljenitsyne est une leçon de choses pour l'histoire française, à l'usage des jeunes générations

Enfin, l'histoire de Soljenitsyne est une leçon de choses pour l'histoire française, à l'usage des jeunes générations. Qu'elles n'oublient jamais le degré de mensonge dans lequel notre société était tombée: le nombre impressionnant de Français qui glorifiaient le régime soviétique pendant que des dissidents comme Soljenitsyne vivaient sous la terreur. Ici en France, tout a été fait pour nier la réalité soviétique. Je n'oublierai jamais avec quels arguments carrément dégoûtants un de mes oncles, communiste français, a essayé de me faire croire queL'Archipel du Goulag avait été écrit par la CIA…

Lesquels de ses ouvrages recommander au lecteur qui souhaiterait le découvrir?Et lesquels suggérer au lecteur qui souhaiterait approfondir sa connaissance de son œuvre?

Soljenitsyne n'est pas un grand styliste, comme Tolstoï ou bien l'immense Grossman. Même si ses romans sont vivants et attachants. Mais c'est surtout un historiographe merveilleux. Il est capable de reconstituer presque au jour le jour des périodes historiques oubliées par la force des choses (le totalitarisme, comme toute autocratie, est maître de l'histoire et la constitue à son gré, c'est-à-dire dans le mensonge qui l'arrange). Naturellement, le texte de L'Archipelreprésente une description inoubliable de la réalité totalitaire. Mais un ensemble commeLa Roue rouge, qui raconte les épisodes révolutionnaires et les événements politiques et sociaux qui ont eu lieu en Russie avant 1917, est une mine précieuse et un ensemble passionnant. On y voit comment sombre un pouvoir lâche et affolé, comment la rue prend le dessus sur des parlementaires sans ressources, ou ce qui peut se passer dans la tête d'un tsar généreux et dévot, mais dont le tort est d'être face à son peuple un non-contemporain. L'œuvre est immense, et tous les goûts peuvent s'y retrouver. Néanmoins, dans l'ignorance encore complète il vaut mieux commencer par les premiers textes, courts et incisifs, déjà porteurs de toute la symbolique future,Une journée d'Ivan Denissovitch et La Maison de Matriona.

L'œuvre de Soljenitsyne est bien sûr marquée par sa lutte contre le totalitarisme soviétique. Que conserve-t-elle d'actuel, plus de 25 ans après la chute de l'URSS?

Nous ne pouvons pas le réduire à la lutte contre le totalitarisme, parce que, ce faisant, il a profondément compris, avec un temps d'avance, à quelles nouvelles rivalités nous allions être confrontés. L'Occident a mis trop longtemps à sortir du conflit démocratie/totalitarisme. Nous avons été persuadés par exemple que la Russie, débarrassée du totalitarisme, allait devenir démocratique par le fait même. Et nous avons pensé la même chose de tous les pays que nous aidions à se débarrasser de dictateurs, comme la Libye. Soljenitsyne a vu dès son expulsion d'URSS en 1974 que nous étions entrés dans un autre clivage, si nouveau que nous ne savons même pas comment l'appeler: modernes versus anti-modernes? Progressistes versus conservateurs? Mondialistes versus populistes? C'est probablement cela qu'on n'a pas pardonné à Soljenitsyne: avoir récusé la sacralisation de la démocratie moderne, et avoir annoncé de nouveaux clivages qui ne sont rien moins qu'inquiétants pour les élites intellectuelles d'aujourd'hui.

L'écrivain a été très attaqué. Des accusations malveillantes à son égard ou des malentendus altèrent-ils aujourd'hui encore son image?

Soljenitsyne fustige notre matérialisme et notre éloignement de la spiritualité

Dès son arrivée en Occident, il fustige nos carences et même nos perversions en les comparant avec celles du régime dont il vient de s'échapper. La chose est moins étonnante si on regarde les textes des dissidents centre-européens, comme Kundera et Havel, qui font exactement la même analyse. Il faut croire qu'il y a là quelque chose de sensé, en tout cas qu'il vaut la peine de prendre en considération. Mais la réaction des Occidentaux a été violente: qui est cet homme que nous accueillons et qui commence par nous critiquer? Aussitôt on l'a rattaché à la lignée des slavophiles russes, contempteurs de l'Occident décadent. Et comme, ce faisant, il rejoignait un courant conservateur, les Français qui dans ces cas-là sont les rois de l'amalgame, l'ont traité de réactionnaire et de défenseur de l'autocratie. En réalité Soljenitsyne est un conservateur libéral, il chérit le personnage de Stolypine, réformateur mal aimé et mal compris du début du XXe siècle qui chercha à façonner une monarchie constitutionnelle ; il admire les systèmes décentralisés.

Quels étaient les vertus et les vices que Soljenitsyne reconnaissait à l'Occident?

Il fustige notre matérialisme et notre éloignement de la spiritualité - c'est bien ce que nous reprochent en général les Russes anti-occidentaux, qui traduisent cela comme une décadence. Cette critique passe par une condamnation de notre positivisme juridique (est bon ce que le droit permet et mauvais ce que le droit défend) qui marque un oubli de la conscience personnelle. Ce que Soljenitsyne aime chez nous, c'est ce qui ressemble à la Russie rurale (en tout cas à l'idée qu'il s'en fait, et pour cela il est tout à fait tolstoïen): les communes suisses capables de s'auto-administrer, par exemple.

«Alexandre Soljenitsyne, un écrivain en lutte avec son siècle.» Parmi les intellectuels éminents qui interviendront au cours de ces trois jours figurent notamment Natalia Soljenitsyne, Georges Nivat, Hélène Carrère d'Encausse, Pierre Manent, Jean-Claude Casanova, Alexandre Sokourov et Michel Crépu. Le programme du colloque international peut être consulté sur le site centenairesoljenitsyne.fr. Entrée libre mais inscription indispensable.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 19/11/2018.