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CHRONIQUE - Au fil d'un livre stimulant mais discutable, Jérôme Besnard nous emmène pour une balade littéraire dans l'imaginaire de la droite, de Chateaubriand à Fillon. Une quête sans issue ?

«On va vous jouer un coup terrible, on va vous priver d'ennemi.» On connaît ce mot célèbre d'un diplomate russe à son homologue américain, à la veille de l'effondrement de l'Union soviétique. Le coup a atteint par ricochet la gauche européenne, cette social-démocratie qui s'est retrouvée sans utilité à partir du moment où le patronat n'avait plus peur des rouges. Et la mort de cette gauche européenne a à son tour privé d'air sa vieille ennemie de droite, longtemps soudée par le rejet des «socialo-communistes».

On le voit partout sur le continent, la démocratie-chrétienne est en train de mourir ; et en France, le même phénomène se joue, même si les mots ne sont pas les mêmes: la mort du PCF a été suivie par celle du PS, qui semble entraîner, inexorablement, la désagrégation de la droite française, qu'elle soit libérale ou gaulliste, ou chrétienne-sociale. Ces quilles qui tombent les unes sur les autres emportent le jeu entier avec elle, dans un «strike» sans pitié, ainsi que le fameux clivage droite-gauche pourtant deux fois séculaire dans la patrie de la Révolution française.

C'est ce moment historique que choisit un jeune essayiste audacieux, Jérôme Besnard, pour se pencher sur le fantôme de la droite et tenter d'en définir les contours. Il est vrai que René Rémond, lui-même, lorsqu'il découpa la droite entre ses trois familles, légitimiste, bonapartiste et orléaniste, croyait alors lui aussi qu'il faisait seulement œuvre rétrospective, persuadé que la droite ne se remettrait jamais de sa compromission avec Vichy.

La droite conservatrice, qu'elle soit incarnée par Louis-Philippe, Chambord, Poincaré, de Gaulle, voire Fillon, est chaque fois victime de son alliance avec le centre libéral

Besnard n'a pas la rigueur ternaire de Rémond. Son étude sur la droite se passe de typologie. On sent qu'il hésite entre une histoire classique, de la droite politique, et une analyse plus iconoclaste, de la droite littéraire. Il oscille entre René Rémond et Alain-Gérard Slama. Mais il ne choisit jamais et écrit deux livres à la fois, qui se croisent, et parfois se recoupent, lorsque la droite littéraire affronte la droite politique ; il s'embrouille avant de nous embrouiller. Il remonte le temps avec Louis-Philippe, Napoléon III, Thiers, Chambord, Poincaré, de Gaulle, Giscard - mais il snobe Pétain et Pompidou, couple maudit qui aurait ravi les gaullistes anti-pompidoliens! - qu'il entrecoupe d'écrivains, de Chateaubriand aux Hussards en passant par Saint-Exupery.

«La droite est un songe», écrit-il en ouverture. C'est son livre qui reste un songe. On le suit de chapitre en chapitre, mais on ne sait toujours pas à la fin où il va. On pioche pourtant ici ou là des analyses fines, des réflexions fort bien tournées, des citations opportunes, mais c'est l'ensemble qui pèche. Il nous dit avec raison que «la droite incarne une vision de l'histoire nationale» et ne réduit pas la France à «un plébiscite de tous les jours ou la patrie des droits de l'homme», mais ne creuse guère cette piste prometteuse. Il considère que la droite est «insaisissable sur le plan politique» et beaucoup plus facile à appréhender «sur le plan intellectuel et esthétique» ; or la suite de son ouvrage atteste qu'il aurait pu renverser cette opposition. Il a saisi que «soumise dès la Restauration aux vents contraires du catholicisme le plus réactionnaire et du rationalisme économique, la droite française n'a pas su réconcilier ces antagonismes en un conservatisme que d'aucuns qualifient d'impossible» ; mais, considérant sans doute cette dialectique trop banale, il n'en fait pas le fil rouge de son livre. Dommage.

La droite littéraire tire les conservateurs vers la réaction ; le centre libéral les tire vers les progressistes de gauche

Son fil rouge s'impose pourtant à lui; il retrouve partout ce conflit fondateur et ne peut que constater que la droite conservatrice, qu'elle soit incarnée par Louis-Philippe, Chambord, Poincaré, de Gaulle, voire Fillon, est chaque fois victime de son alliance avec le centre libéral. Il y a une loi que Besnard ne dégage pas et qui pourtant ressort de ses démonstrations: la droite littéraire tire les conservateurs vers la réaction ; le centre libéral les tire vers les progressistes de gauche. Les conservateurs n'ont pas de mal à écraser la réaction littéraire ; mais ils sont vaincus par le centre libéral qui les noie sous les eaux du progressisme.

Cette règle a une version philosophique, celle qu'égrène un Jean-Claude Michéa de livre en livre, à savoir que ce marché que la droite révère, s'avère le plus redoutable destructeur des valeurs traditionnelles, au nom de l'hédonisme consumériste. Mais elle a aussi une part tactique, lorsqu'on voit les centristes libéraux et orléanistes trahir à chaque génération les leaders conservateurs, qu'ils s'appellent Chambord, Poincaré, de Gaulle ou Fillon, qui ont pourtant tous porté un projet de réconciliation des droites, autour de l'union des valeurs conservatrices et les aspirations économiques libérales. Besnard insiste à juste titre sur l'ultime trahison de Fillon, lors de la dernière élection présidentielle, par l'entourage d'Alain Juppé, Édouard Philippe et Gilles Boyer en tête, qui ont obtenu un copieux plat de lentilles à Matignon.

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Besnard ne donne pas le moyen d'échapper à cette malédiction. Pourtant, l'époque la lui sert sur un plateau. La fin du communisme a renvoyé le libéralisme dans son camp d'origine, la gauche. Un libéralisme mondialiste, multiculturaliste et libre-échangiste, par haine des frontières et des limites, porté par les démocrates américains, et leurs imitateurs européens, dont Emmanuel Macron est le porte-drapeau en France, et qui n'est pas le libéralisme à la Raymond Aron ou Tocqueville, mélange très français d'économie de marché, de rigueur budgétaire et de colbertisme.

- Crédits photo : Crédit : Editions du Cerf

La mondialisation sape les bases économiques des classes moyennes ; et sape donc les bases sociologiques du combat entre démocratie-chrétienne et social-démocratie. Le président Macron n'a pas tort de voir dans la bataille entre «populistes» et «progressistes», le clivage d'aujourd'hui ; c'est d'ailleurs le vieux droite-gauche revisité. Et c'est le seul qui permette à la droite transfigurée de retrouver à la fois ses valeurs historiques - enracinement et traditions - et un électorat populaire qui ne demande, pour la première fois depuis le général de Gaulle, qu'à lui revenir. Si, à la manière désinvolte et littéraire de notre auteur, la droite ignorait ou méprisait cette dernière chance, elle n'y survivrait pas.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 15/11/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici