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PORTRAIT - Cette jeune femme de 36 ans, membre d'une brigade anti-criminalité (BAC) de nuit dans les Yvelines, était devenue l'une des figures emblématiques du ras-le-bol des policiers en France. Le Figaro l'avait rencontrée en janvier dernier.

Maggy Biskupski, une fonctionnaire de police de 36 ans - qui avait créé l'association Mobilisation des policiers en colère après l'attaque au cocktail Molotov de deux voitures de police entre Viry-Châtillon et Grigny en octobre 2016 - a été retrouvée morte lundi soir avec son arme de service à son domicile de Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines. La piste du suicide est privilégiée, selon une source proche de l'enquête.

Employée à la brigade anticriminalité (BAC) des Yvelines, elle était visée par une procédure menée par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour être sortie de son devoir de réserve au lendemain de l'attaque de Viry-Châtillon. «Après l'épouvantable attaque de Viry-Châtillon, Maggy Biskupski s'était engagée pour porter la voix des policiers en colère», a réagi le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner sur Twitter. «L'enquête judiciaire nous éclairera. Ce soir notre tristesse est profonde», a-t-il ajouté.

 

Le Figaro avait longuement rencontré Maggy Biskupski à son domicile en janvier 2018. Voici le portrait que nous lui avions consacré dans nos colonnes:

En 2006, alors âgée de 23 ans, Maggy Biskupski était encore assistante de direction dans ses Ardennes natales. Une existence paisible qui va connaître un virage à 180 degrés. Un soir, après avoir visionné le reportage Cinq femmes à l'école de police, son vieux rêve de gosse la rattrape: elle veut intégrer la police nationale. «Ça m'avait toujours trotté dans la tête, j'avais un côté garçon manqué», explique en souriant la jeune femme, dont le père est d'origine polonaise. «Cette fille de la campagne» - comme elle aime se décrire - travaille aujourd'hui pour une brigade anti-criminalité (BAC) de nuit dans les Yvelines. Elle est la seule femme d'une équipe de dix policiers, sur le pont de 20h50 à 5 heures du matin. Ils touchent une indemnité de 98 centimes d'euro par heure de travail la nuit. «Une misère» pour la jeune femme, qui vit en colocation dans un petit pavillon du département.

Maggy Biskupski cite les pièges à souris dans son commissariat, les locaux à moitié inondés quand il pleut, l'odeur d'égouts «infâme» dans le vestiaire et surtout le manque d'effectifs et de véhicules

Au cours des derniers mois, Maggy Biskupski est devenue l'un des porte-voix d'une profession en pleine souffrance, où 1133 suicides ont eu lieu depuis vingt-cinq ans. «Je dis ce que j'ai sur le cœur. Mon malaise, c'est celui de tous les policiers de France», confie-t-elle. À ses yeux, l'agression de Viry-Châtillon, le 7 octobre 2016, a été «la goutte d'eau». À l'époque, deux véhicules de police sont pris d'assaut par un groupe d'individus cagoulés et munis de cocktails Molotov. Deux policiers en ressortent gravement brûlés. Suite à cette agression, Maggy Biskupski crée l'association «Mobilisation des policiers en colère», qui va la faire connaître. «Quand on ne sait plus vers qui se tourner, on va dans la rue», détaille celle qui ne croit plus en l'action des syndicats de policiers. La récente agression de Champigny l'a fait revenir sur le devant de la scène médiatique.

Mais la trentenaire, qui n'est pas une adepte de la langue de bois, en dérange certains. En novembre 2017, elle a été convoquée par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), qui lui a reproché de ne pas avoir demandé l'autorisation de parler dans les médias. Avec son langage direct et imagé. «L'épée de Damoclès que j'ai au-dessus de la tête, ce n'est rien comparé à la souffrance des policiers», minimise la jeune femme qui peut compter sur un soutien massif de ses collègues. «Je reçois une trentaine de messages chaque jour de toute la France», souffle-t-elle entre deux cigarettes. «On te soutient, merci pour tout ce que tu fais», indique un message s'affichant sur son smartphone, qu'elle ne lâche presque jamais.

Les maux de la police nationale, Maggy Biskupski pourrait en parler pendant des heures. Elle cite pêle-mêle les pièges à souris dans son commissariat, les locaux à moitié inondés quand il pleut, l'odeur d'égouts «infâme» dans le vestiaire, mais surtout le manque d'effectifs et de véhicules. «On a parfois aucune voiture entre 20h50 et 23 heures, on ne peut intervenir nulle part», déplore-t-elle. Avant de poursuivre: «La police, c'est le système D, on fait au mieux avec ce qu'on a.» Les nuits de Maggy Biskupski et de ses collègues masculins - qu'elle décrit comme «adorables» - sont ponctuées d'interpellations, de bagarres et parfois de guet-apens. Le dernier date d'il y a un mois. Un chariot est posté à l'entrée d'un virage dans une cité des Yvelines. La voiture de la BAC ralentit pour le contourner. C'est alors qu'une pluie de pierres, des tirs de mortier et même une boule de pétanque s'abattent sur le véhicule. «Tu finis par t'habituer à ce qu'une partie de la population te déteste», explique la policière, fataliste.

«On interpelle toujours les mêmes délinquants. Parfois on les recroise dès le lendemain !»

Maggy Biskupski

Outre les conditions de travail difficiles, la jeune femme déplore surtout une «réponse pénale insuffisante». «On interpelle toujours les mêmes délinquants. Parfois on les recroise dès le lendemain!», s'exclame-t-elle, en évoquant le «sentiment d'impunité» d'individus souvent mineurs. Elle pointe également du doigt «la politique du chiffre», qui contraint les policiers à atteindre un quota mensuel d'interpellations. «On a l'impression d'emmerder le citoyen lambda qui s'est mal garé plutôt que les vrais délinquants», s'agace-t-elle. Quant aux accusations auxquelles la police fait parfois face, Maggy Biskupski y répond du tac au tac, à coup de formules qui font mouche. Les contrôles au faciès? «Moi, je contrôle ceux qui sont dans la rue la nuit dans les Yvelines», rétorque-t-elle. Les violences policières? «Une partie de la population est violente, on ne va quand même pas interpeller les gens avec une tulipe à la main», répond la jeune femme, qui explique en avoir assez d'entendre tous les jours: «Tu es flic donc tu es raciste.» Maggy Biskupski a réponse à tout et semble imperturbable. Mais lorsqu'on évoque le 13 juin 2016, elle marque un temps d'arrêt. Le ton se fait soudain plus grave, comme si l'armure de la policière se fissurait le temps d'un instant.

Ce soir-là, à Magnanville (Yvelines), deux policiers - Jean-Baptiste Salvaing et sa compagne Jessica Schneider - sont assassinés à leur domicile par le terroriste islamiste Larossi Abballa. Le tout sous les yeux de leur petit garçon de 3 ans. Le soir même, Maggy Biskupski se porte volontaire pour garder la maison, qu'il faut surveiller. «J'étais avec un stagiaire. On est resté dans le noir pendant huit heures car l'électricité du quartier avait été coupée», se souvient-elle. Les deux policiers éclairent alors la maison avec les phares de leur voiture de fonction. La scène comporte encore tous les stigmates de l'attaque. «Au petit matin, une voisine nous a apporté du café pour nous soutenir, ça m'a marquée», explique-t-elle, encore émue. Mais Maggy Biskupski est une battante. «Se sentir utile, faire son travail, ça n'a pas de prix», conclut-elle, prête à affronter une énième nuit agitée.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 10/01/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici