RÉCIT - Adeeb Joudeh, dont la famille garde la lourde clé du Saint-Sépulcre depuis près de huit siècles, est accusé d'avoir vendu sa maison située dans la Vieille Ville de Jérusalem à une organisation de colons israéliens.

De notre correspondant à Jérusalem

Sa clé date de l'époque des croisés. Elle fut confiée à sa famille par le sultan égyptien al-Salih Ayyub en 1244. Aussi longue que lourde, la pièce de bronze a la forme d'une flèche avec à sa pointe un anneau. Le sésame ouvre chaque matin dès 4 heures et ferme chaque soir sur les coups de 19 heures, le saint des saints du christianisme. Adeeb Joudeh est le gardien des clés du Saint-Sépulcre qui abrite le lieu de la crucifixion et la tombe présumée de Jésus-Christ. Un honneur qu'il partage avec Wajeeh Nuseibeh, l'homme chargé de verrouiller les vastes battants en bois de l'édifice. Dans cet univers codifié où chaque détail a son importance, Adeeb Joudeh ne manque pas de faire remarquer que le rituel régissant depuis des siècles les relations entre les deux familles musulmanes en charge des clés et de la porte du Saint-Sépulcre a été modifié en 1967. «Avant, un membre de la famille Nuseibeh venait chercher la clé au domicile de mon grand-père. Désormais, elle est mise à l'abri, sous ma responsabilité, durant la fermeture nocturne dans la cour de l'Église», dit le préposé.

Adeeb Joudeh tient aussi à préciser qu'il est le titulaire du Sceau du Saint-Sépulcre, en vertu d'un décret du sultan Soliman le Magnifique. Le samedi de la Pâque orthodoxe, les ecclésiastiques pénètrent dans la chambre du tombeau de Jésus pour s'assurer qu'aucun matériau inflammable ne s'y trouve. La porte du tombeau est scellée avec de la cire puis Adeeb Joudeh y appose son sceau. À sa réouverture aux pèlerins, un faisceau lumineux inonde l'édicule. C'est le rite du feu sacré.

Cheval de Troie

Adeeb Joudeh a coutume de dire que le Saint-Sépulcre est sa «seconde maison». Issu d'une ancienne et grande famille de Jérusalem descendant, selon lui, en droite ligne du Prophète, il avait également une autre demeure qui, celle-ci, lui appartenait réellement. La vente de cette vaste propriété située entre la porte d'Hérode et le dôme du Rocher dans une ruelle empruntée par les fidèles allant prier le vendredi sur l'esplanade des Mosquées lui vaut aujourd'hui d'être cloué au pilori. Le gardien des clés du Saint-Sépulcre est accusé d'avoir indirectement vendu la maison à une organisation de colons israéliens. Certains Palestiniens réclament qu'il rende les clés, ou du moins qu'il les remette à un de ses proches.

«Lorsque le banquier Khaled Atari s'est présenté, j'ai consulté les autorités palestiniennes et des notables de la ville qui m'ont donné leur feu vert. On m'a dit que je pouvais lui faire confiance»

Adeeb Joudeh

Adeeb Joudeh ne nie pas les faits mais plaide la bonne foi. Il dit avoir été «trahi» par son acheteur, un courtier palestinien qui a ensuite revendu le bien à des Israéliens. «Je cherchais à me séparer de cette propriété depuis des années mais je ne trouvais pas d'acheteur. Lorsque le banquier Khaled Atari s'est présenté, j'ai consulté les autorités palestiniennes et des notables de la ville qui m'ont donné leur feu vert. On m'a dit que je pouvais lui faire confiance», explique-t-il pour sa défense.

L'affaire est révélatrice des tensions, des pressions mais surtout des tentations qui courent le dédale de la Vieille Ville revendiquée par les Palestiniens et les Israéliens. Les Palestiniens et avec eux la communauté internationale ne reconnaissent pas la légalité de l'occupation de Jérusalem-Est depuis la guerre des Six-Jours en 1967. La position officielle israélienne est de présenter Jérusalem comme une ville unifiée où juifs comme musulmans sont libres de s'installer où bon leur semble. Le camp des colons juifs ne cache pas sa volonté de s'implanter coûte que coûte à proximité de l'ancien Temple pour rendre une partition impossible. Il s'ensuit des parties de Monopoly dont les colons sortent souvent vainqueurs grâce à l'appât du gain. Les transactions sans commune mesure avec la valeur des biens s'opèrent via des hommes de paille, des sociétés écrans et des comptes off-shore. Dans cette affaire, le courtier palestinien aurait servi de cheval de Troie.

Une réputation ternie

Haute de trois étages avec une surface au sol de 500 mètres carrés, l'ancienne maison du gardien des clés est occupée par des Israéliens depuis un mois. À son entrée, un cerbère de nationalité américaine refoule les visiteurs. Selon le quotidien Haaretz, qui a consulté le registre foncier, Khaled Atari a acheté la maison en avril dernier et transféré le même jour la propriété à une société enregistrée dans les Caraïbes, nommée Daho Holdings, avant que celle-ci finisse dans le giron de l'organisation Ateret Cohanim, dont les projets sont soutenus par la droite nationaliste actuellement au pouvoir en Israël.

Décrit comme un proche de Majid Faraj, le chef des services de renseignements de l'Autorité Palestinienne (AP) et d'Adnan Husseini, le gouverneur palestinien de Jérusalem-Est, Khaled Atari, qui avait ses entrées à Ramallah, la «capitale» de l'AP, est pour sa part devenu invisible. Il s'est fendu d'un communiqué pour se décharger de toutes responsabilités dans le scandale. Quant au gardien des clés, sa réputation est ternie. «C'est un mauvais coup pour ma famille et pour les Palestiniens», se navre-t-il. Quelques jours plus tôt, l'imam de la mosquée al-Aqsa du mont du Temple venait de renouveler sa fatwa interdisant la vente de biens aux Israéliens et menaçant d'excommunier «quiconque transfère furtivement un bien aux juifs».

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 10/11/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici