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Olivier Rey, philosophe et mathématicien, vient de publier "Leurre et malheur du transhumanisme" aux Editions Desclée de Brouwer. Cet essai roboratif et salvateur, inscrivant le transhumanisme dans une filiation, historique et philosophique, ne prétend absolument pas à la neutralité. Un ouvrage à conseiller absolument !

Leurre et malheur du transhumanisme - ouvrage d'Olivier Rey
Leurre et maleur du Transhumanisme

Olivier Rey

Ed. Desclée de Brouwer

192 pages

Octobre 2018

 
 
Olivier Rey est chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), membre de l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques. Il a enseigné les mathématiques à l'École polytechnique et enseigne aujourd'hui la philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Il a publié plusieurs ouvrages dont deux romans - Le bleu du sang  (Flammarion 1994) ; Après la chute (Pierre-Guillaume de Roux Editions) et cinq essais : Itinéraire de l'égarement. Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine (Le Seuil, 2003) ; Une folle solitude. Le fantasme de l'homme auto-construit (Le Seuil, 2006) ; Le Testament de Melville : Penser le bien et le mal avec Billy Budd (Gallimard, coll. Bibliothèque des idées, 2011), ; Une question de taille (Stock, coll. Les essais , 2014) ; Quand le monde s'est fait nombre (Stock, coll. Les essais, 2016).
Olivier Rey s’intéresse également à la peinture, publiant notamment deux études consacrées respectivement à Edward Hopper et au Lorrain (revue Conférences).

Leurre et malheur du transhumanisme

Présentation par l'éditeur :

"Si c'est au nom d'un futur toujours meilleur que le monde a été transformé en un chantier permanent, nous sommes arrivés à un stade où le rapport entre les bénéfices du « développement » et ses nuisances s'avère de plus en plus défavorable. La perte de confiance dans le progrès doit alors être compensée par une inflation de ce qu'il est censé apporter : plus le monde va mal et menace de s'écrouler, plus il faut abreuver les populations de promesses exorbitantes.

Tel est le rôle du transhumanisme - et peu importe que ce qu'il annonce ne soit pas destiné à se réaliser. Lui accorder trop d'importance, c'est donc se laisser captiver par un leurre. Faudrait-il refuser d'y prêter attention ? Cela n'est pas si simple. Le transhumanisme nous trompe parce qu'il joue en nous sur des ressorts puissants. Se donner une chance de désamorcer la fascination qu'il exerce et le malheur qu'il propage, réclame de mettre au jour ce qui nous rend si vulnérables à ses illusions."

Notre commentaire

Dans son prologue, l’auteur confesse que c’est par hasard qu’il est venu à s’intéresser au transhumanisme. Après une participation isolée à un colloque abordant le sujet, un anonyme a écrit sur la page Wikipedia du philosophe qu’il s’intéressait de près à la question, ce qui l’obligea, au fil des sollicitations à s’y intéresser de près.
Pour lui, la manière dont il s’est retrouvé à écrire cet essai sur le tranhumanisme n’est qu’un reflet d’une situation plus générale. Le Transhumanisme est de plus en plus subit : "tel est donc notre lot, vivre dans un monde où certains hommes, pressés et jaloux, veulent que les humains laissent place à des êtres plus performants. Et dans cette galère, tout le monde se trouve, bon gré mal gré, embarqués. Sans doute sommes-nous nombreux qui préférerions rester à quai, mais enrôlés de force, nous ne pouvons traiter par le mépris les tempêtes qui s’annoncent. Ce n’est pas par joie que nous nous préoccupons du transhumanisme : nous y sommes contraints".

La position d’Olivier Rey ici n’est pas neutre. Bien au contraire, elle trouve son origine – selon les propres mots de l’auteur – dans ce que le médecin et scientifique Léon Kass appelait « la sagesse de la répugnance ». Le livre n’est cependant pas un pamphlet, c’est une opposition argumentée aux promesses portées par le transhumanisme.

Trois chapitres structurent l’ouvrage : 
  • Faut-il prendre au sérieux le transhumanisme ?
  • L'augmentation, perspective de l'homme diminué
  • Le transhumanisme, horizon de la modernité".
Notons que si les deux premiers chapitres sont très faciles d'accès, le troisième est plus ardu et nécessite une certaine culture philosophique préalable.

Olivier Rey se propose tout d'abord de prendre à la lettre les arguments transhumanistes pour mieux en montrer toute l’absurdité quand on les pousse au bout de leur logique, permettant aussi de savoir que penser des annonces mirobolantes des tenants du transhumanisme (par exemple, la mort de la mort...).
Trois types d'arguments sont employés par les tenants du transhumanisme pour couper court à toute discussion.
En premier lieu, nous asséner les avantages foudroyants que va procurer les avancées de la technologie. Sauf que devant cette présentation si avantageuse, des inquiétudes peuvent se faire jour.
Alors, changer la tonalité du discours  et dire qu'il n'y a là rien de nouveau sous le soleil, que la technologie concernée s'inscrit dans la continuité de ce que l'homme - et même la nature - font depuis la nuit des temps.
Enfin, pour ceux qui n'ont pas encore déposé les armes, employer ce 3ème type d'argument : inutile de discuter, de toute façon cette évolution est inéluctable(1).

Dans le deuxième chapitre, l'auteur nous explique pourquoi nous sommes si réceptifs au discours tranhumaniste,  à ces promesses de puissance et, finalement, pourquoi nous sommes si vulnérables à son endroit : c’est parce que l’homme moderne est diminué qu’il cherche à s’augmenter, c’est en raison de la perte de repères engendrée par la révolution industrielle qu’il aspire à devenir tout-puissant. "Il reste encore un lieu scandaleusement inexploité : le corps lui-même. Voilà le nouveau marché à investir, la "nouvelle frontière à conquérir". Pour cela, il est nécessaire de nous convaincre au préalable que notre corps est déficient, ridiculement peu performant, que nous sommes de pauvres choses qui réclament de toute urgence à être améliorées. Par chance, cela ne s'avère pas trop difficile. D'abord du fait de notre dépendance déjà immense à l'égard de la technologie, qui nous a fait perdre confiance en nos facultés propres. Ensuite, à cause du morcellement de la personnalité induit par les modes de vies contemporains, qui nous prédisposent aux appareillages de toutes sortes".

Enfin, en troisième partie, Olivier Rey propose  de considérer le transhumanisme comme l’aboutissement de la science moderne. En revenant ici sur l’héritage philosophique et théologique de l’humanisme et de la modernité, l'auteur montre comment le transhumanisme ne fait que perpétuer le péché originel des temps modernes : se rêver hyperpuissant alors qu’il faudrait mettre des limites à la puissance. Flatter l’individualisme alors qu’il faudrait assumer une communauté de destins.
Technologie et démocratie
"La technologie, au fur et à mesure qu'elle se complexifie et que le rythme de l'innovation augmente, marginalise et élimine nécessairement la démocratie. Plus la technologie est sophistiquée, plus la démocratie doit céder le pas à la technocratie. Et plus le rythme de l'innovation croît, moins la démocratie, qui a besoin de temps pour que les débats s'organisent, mûrissent et aboutissent, a de prise sur les événements : elle en est réduite, dans les faits, à entériner ce qui se produit sans elle. Voilà pourquoi, prôner le développement technologique sans limite, tout en prétendant que la démocratie saura prévenir les dérives et veiller à ce que les avancées profitent à toutes-et-tous, est une plaisanterie sinistre. Il est difficile de savoir ce qui domine dans ce genre de propos, entre un raffinement dans le cynisme, afin de désarmer par de belles paroles les oppositions, ou une stupéfiante niaiserie."
Vous l'aurez compris, pour Olivier Rey, la fascination pour le transhumanisme nous conduit au désastre. La surenchère technologique fait de nous des incapables. Incapables techniques, mais aussi incapables politiques, technologiquement séparés les uns des autres, sans cesse flattés dans des fantasmes de toute-puissance et encouragés dans l'individualisme rivalitaire, au mépris de l'existence collective.
"Pour être à la hauteur de ce qui vient, ce ne sont pas d'innovations disruptives, de liberté morphologique ni d’implants dont nous aurons besoin, mais de facultés et de vertus très humaines", conclut l'ouvrage.

Un livre à notre avis juste et salvateur, à la fois loin de l'apologie et de la calomnie,  inscrivant le transhumanisme dans une filiation, historique et philosophique.
Un ouvrage à lire d'urgence, qui encourage au débat !
 
En savoir plus sur le transhumanisme :
Le transhumanisme est un mouvement américain, apparu en 1957 au sein des milieux geeks, technologiques et scientifiques. On peut dire que sa véritable naissance remonte finalement à l'année 1990, et son essor planétaire en 1998 avec la fondation de l'association The World Transhumanist Association (WTA), avec David Pearce pour leader.
Le mouvement a pris sa forme actuelle avec la structure Humanity+ , dont le directeur executif est Natasha Vita-More.

Première déclaration du transhumanisme(2) (1999, modifiée en 2002)
1. L’avenir de l’humanité va être radicalement transformé par la technologie. Nous envisageons la possibilité que l’être humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l’accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacité de moduler son propre état psychologique, l’abolition de la souffrance et l’exploration de l’univers.
2. On devrait mener des recherches méthodiques pour comprendre ces futurs changements ainsi que leurs conséquences à long terme.
3. Les transhumanistes croient que, en étant généralement ouverts à l’égard des nouvelles technologies, et en les adoptants nous favoriserions leur utilisation à bon escient au lieu d’essayer de les interdire.
4. Les transhumanistes prônent le droit moral de ceux qui le désirent, de se servir de la technologie pour accroître leurs capacités physiques, mentales ou reproductives et d’être davantage maîtres de leur propre vie. Nous souhaitons nous épanouir en transcendant nos limites biologiques actuelles.
5. Pour planifier l’avenir, il est impératif de tenir compte de l’éventualité de ces progrès spectaculaires en matière de technologie. Il serait catastrophique que ces avantages potentiels ne se matérialisent pas à cause de la technophobie ou de prohibitions inutiles. Par ailleurs il serait tout aussi tragique que la vie intelligente disparaisse à la suite d’une catastrophe ou d’une guerre faisant appel à des technologies de pointe.
6. Nous devons créer des forums où les gens pourront débattre en toute rationalité de ce qui devrait être fait ainsi que d’un ordre social où l’on puisse mettre en œuvre des décisions responsables.
7. Le transhumanisme englobe de nombreux principes de l’humanisme moderne et prône le bien-être de tout ce qui éprouve des sentiments qu’ils proviennent d’un cerveau humain, artificiel, posthumain ou animal. Le transhumanisme n’appuie aucun politicien, parti ou programme politique.

Seconde déclaration (2012)
1. L’humanité sera profondément affectée par la science et la technologie dans l’avenir. Nous envisageons la possibilité d’élargir le potentiel humain en surmontant le vieillissement, les lacunes cognitives, la souffrance involontaire, et notre isolement sur la planète Terre.
2. Nous pensons que le potentiel de l’humanité n’est toujours pas réalisé dans l’essentiel. Il existe des scénarios crédibles qui permettraient d’améliorer la condition humaine de façon merveilleuse et extrêmement intéressante.
3. Nous reconnaissons que l’humanité fait face à de graves risques, en particulier dans l’utilisation abusive des nouvelles technologies. Il existe des scénarios envisageables qui conduisent à la perte de la plupart, voire de la totalité, de ce que nous tenons pour précieux. Certains de ces scénarios sont radicaux, d’autres sont plus subtiles.
Bien que tout progrès est changement, tout changement n’est pas un progrès.
4. L’effort de recherche doit être investi dans la compréhension de ces prospectives. Nous devons soigneusement débattre de la meilleure façon de réduire les risques tout en favorisant les applications bénéfiques. Nous avons également besoin de forums où les gens peuvent discuter de manière constructive de ce qui pourrait être fait et d’une organisation sociale où les décisions responsables pourraient être mises en œuvre.
5. La réduction des risques d’extinction humaine, le développement de moyens pour la préservation de la vie et de la santé, l’allègement des souffrances graves et l’amélioration de la prévoyance et de la sagesse humaine, doivent être considérés comme des priorités urgentes, généreusement financées.
6. Les décisions politiques doivent être guidées par une vision morale responsable et fédératrice (ndt : inclusive), prenant au sérieux la fois les opportunités et les risques, respectant l’autonomie et des droits individuels, faisant preuve de solidarité, et se préoccupant des intérêts et de la dignité de toutes les personnes à travers le monde. Nous devons aussi être attentifs à nos responsabilités morales envers les générations à venir.
7. Nous défendons le bien-être de toutes les intelligences, en y incluant les humains, les non-humains, les animaux, les futures intelligences artificielles, les formes de vie modifiées, ou toutes autres intelligences auxquelles les progrès technologique et scientifiques pourraient donner naissance.
8. Nous promouvons la liberté morphologique – le droit de modifier et d’améliorer son corps, sa cognition et ses émotions. Cette liberté inclut le droit d’utiliser ou de ne pas utiliser des techniques et technologies pour prolonger la vie, la préservation de soi-même grâce à la cryogénisation, le téléchargement et d’autres moyens, et de pouvoir choisir de futures modifications et améliorations.

Les différents courants transhumanistes
Parmi tous les courant transhumanistes, on peut distinguer ces deux principaux ; l'extropianisme et le singularitarisme.

Trois principaux mouvements autour du transhumanisme:
•    Les technos progressistes, regroupant une partie des extropiens et qui représentent la partie modérée du mouvement transhumanisme.
•    Les singularitariens, mouvement le plus extrémiste du transhumanisme défendu par Ray Kurzweil(3).
•    Les bios conservateurs, regroupant l'ensemble des mouvements  contre le transhumanisme.

Christophe Jacquemin

puce note Notes
  (1) Schéma bien connu, qui a d'ailleurs passablement été employé pour les organismes génétiquement modifiés :
1- les technologies de manipulation du génome des plantes ouvrent une nouvelle ère de l'agriculture. Elles vont permettre d'augmenter les rendements agricoles dans des proportions fantastiques, de faire pousser des céréales dans le désert, de résoudre les problèmes de faim dans le monde.
2- Les OGM n'ont rien de révolutionnaire, l'homme fait évoluer les semences depuis le néolithique, la sélection naturelle transforme elle-même les génomes depuis l'apparition de la vie sur terre. Nous sommes nous-mêmes des OGM, et si la nature avait eu peur de la transgénèse, nous n'existerions pas.
3- Que cela plaise ou non, les étendues ensemencées en OGM ne cessent d'augmenter sur la planète. Les opposants sont des passéistes qui, quoi qu'il arrive, seront vaincus, et les atermoiements n'ont d'autre effet que nous faire prendre du retard dans un mouvement qui est irréversible.

Schéma similaire pour vendre le transhumanisme :
1- Le temps est proche où apparaîtront des super-intelligences artificielles, des milliards de fois plus puissantes que la réunion de tous les cerveaux humains, où nos capacités pourront être augmentées de façon faramineuse par amalgame avec la machine, où le vieillissement et la mort seront éliminés...
2 - Les augmentations proposées ne font pas autre chose que prolonger ce qui se fait depuis longtemps. Le simple fait de s'habiller et de porter des chaussures constitue déjà une augmentation de notre corps, de nos pieds. Renoncer également aux lunettes qui améliorent la vue, aux montres qui ajoutent à notre corps une fonction, aux vaccins qui accroissent l'immunité, à la crème solaire qui augmente la résistance de la peau au soleil...
3 - De toute façon, quoique vous disiez, le mouvement vers le transhumanisme est inéluctable... En 2030, se produira ceci... , en 2045 arrivera cela... Vous êtes alors taxé d'être bioconservateur, alors qu'il faut être bioprogressiste. Rien n'est capable d'arrêter le progrès et les bioconservateurs seront balayés par l'histoire...

(2) Cette déclaration est une contribution de Doug Bailey, Anders Sandberg, Gustavo Alves, Max More, Holger Wagner, Natasha Vita More, Eugene Leitl, Berrie Staring, David Pearce, Bill Fantegrossi, Doug Baily Jr., den Otter, Ralf Fletcher, Kathryn Aegis, Tom Morrow, Alexander Chislenko, Lee Daniel Crocker, Darren Reynolds, Keith Elis, Thom Quinn, Mikhail Sverdlov, Arjen Kamphuis, Shane Spaulding, Nick Bostrom.

(3) "Pape du transhumanisme", Ray Kuzweil est depuis 2012 directeur de l’ingénierie et de la recherche chez Google, entreprise étant l'un des principaux architectes de la révolution "Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives" (NBIC).
Google soutient activement le transhumanisme, notamment en parrainant la Singularity University (dirigée par Ray Kurzweil...) qui forme les spécialistes des NBIC. Le terme "Singularity" désigne le moment où l'esprit humain sera dépassé par l'intelligence artificielle, censée croître exponentiellement dès les années 2045. Kurzweil est convaincu que les NBIC vont permettre de faire reculer la mort de façon spectaculaire dès le XXIe siècle. Signalons également que Google s'intéresse au séquençage ADN au travers de sa filiale 23andMe, dirigée par la femme de Sergei Brin, cofondateur de Google. Sergei Brin a appris qu'il avait de très fortes chances de développer la maladie de Parkinson - car il est porteur de la version mutée du gène LRRK2 - en faisant analyser son ADN par sa filiale.. Nul doute que le transhumanisme l'intéresse au plus haut point...