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ENQUÊTE - Avec leurs nouveaux services, Facebook, Google et les autres veulent s'assurer au plus tôt de la fidélité des plus jeunes.

Après les adultes, les enfants. Depuis quelque temps, Facebook et Google multiplient les initiatives à l'égard des plus jeunes, conscients que les adeptes en herbe d'aujourd'hui sont les consommateurs de demain. Le contexte est favorable: les enfants se familiarisent très vite avec l'univers du high-tech. D'abord en observant leurs parents, qui utilisent leur smartphone dans une quantité d'occasions, mais aussi en adoptant des produits spécialement conçus pour eux: tablette junior, ordinateur ludo-éducatif, casque audio, montre connectée, bracelet d'activités, etc. Et puis, passé un certain âge, tous possèdent leur smartphone. 35 % des enfants de 8 à 10 ans en sont équipés, et jusqu'à 85 % pour les ados de 12 à 17 ans, selon une enquête récente de l'Union nationale des associations familiales et de l'Association française des opérateurs mobiles.

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Il suffisait donc aux majors du Web de s'engouffrer dans la brèche. Facebook et YouTube sont interdits aux moins de 13 ans? Qu'à cela ne tienne, il y aura désormais un Facebook et un YouTube pour les enfants. À vrai dire, les restrictions d'âge n'ont pas empêché les plus jeunes de s'inscrire sur ces sites. Une fausse date de naissance et le tour est joué. Mais ce phénomène a pris de plus en plus d'ampleur. 81 % des parents interrogés par Facebook indiquent que leurs enfants commencent à utiliser les réseaux sociaux entre 8 et 13  ans. Pressée de répondre à cette situation, l'entreprise a donc lancé, fin 2017, Messenger Kids, une messagerie conçue pour les plus jeunes qui ne peut être créée que par un adulte inscrit sur Facebook. Des options permettent aux parents, à partir de leur propre compte, de choisir les contacts de leurs enfants.

La protection de la vie privée en question

Les dirigeants de Facebook affirment avoir développé cette application pour que les enfants gardent le contact avec leur famille et puissent communiquer par vidéo en utilisant des trucages amusants. Qu'importe s'il existe d'autres moyens, comme le courrier électronique, les messageries instantanées indépendantes comme Snapchat ou les applications de visiophonie du type Skype et FaceTime. L'alternative créée par Facebook s'inscrit dans une stratégie de conquête de parts de marché. «Si votre enfant utilise Facebook à 7 ans, il y a de fortes chances qu'il continuera à utiliser Facebook quand il sera plus grand», résume Josh Golin, directeur général de l'association Campaign for a Commercial-Free Childhood.

«Alors que tout prouve que l'utilisation excessive des réseaux sociaux a un impact négatif sur le bien-être des enfants et des adolescents, Facebook tente de les rendre accros dès l'âge de 5 ans»

Josh Golin, directeur général de l'association Campaign for a Commercial-Free Childhood

Messenger Kids est censé être particulièrement sécurisé, mais peut-on pour autant lui faire confiance ? Début octobre, une douzaine d'associations américaines se sont regroupées pour porter plainte auprès de la Commission fédérale du commerce. Selon elles, Messenger Kids bafoue les lois sur la protection de la vie privée et, plutôt que de préserver les enfants, les incite à adopter l'application à un plus jeune âge.

«Alors que tout prouve que l'utilisation excessive des réseaux sociaux a un impact négatif sur le bien-être des enfants et des adolescents, Facebook tente de les rendre accros dès l'âge de 5 ans», estime Josh Golin. Quitte à ce que leur addiction se développe encore plus à l'avenir. Une étude menée par l'éditeur Bitdefender montre que le temps passé sur les smartphones et les ordinateurs augmente avec l'âge, de trois heures par jour à l'âge de 5 ans à cinq heures par jour à l'adolescence.

Et puis, il y a toujours la question du traitement des données personnelles. Facebook s'engage à ne pas utiliser celles des enfants, mais que se passera-t-il une fois que l'enfant aura dépassé 13 ans, s'interrogent les associations? L'entreprise se défend en insistant sur les précautions prises au développement de Messengers Kids: «Nous avons écouté les familles et suivi les conseils d'experts en sécurité, explique un porte-parole. Et nous allons continuer à poursuivre nos recherches sur les relations entre la technologie et le bien-être des enfants.»

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En cherchant à capter un public de plus en plus jeune, Facebook suit les traces de Google, qui a lancé en 2015 une version pour enfants de son site de partage vidéo YouTube, baptisé YouTube Kids. Théoriquement, ce service permet aux parents de contrôler les vidéos regardées par leurs enfants. Mais l'an dernier, YouTube Kids a été visé par des plaintes lui reprochant de diffuser des vidéos publicitaires sans les identifier comme telles. Et puis, le service attire moins les enfants que l'original, pourtant contre-indiqué aux moins de 13 ans. En France, 95 % des 7-19 ans regardent des vidéos sur Internet, et YouTube est devenu le réseau social le plus fréquenté par les 13-19 ans, devant Facebook et Snapchat, selon une étude d'Ipsos.

De plus en plus, les enfants deviennent des producteurs de contenus, déballant leurs nouveaux jouets, testant des confiseries ou filmant leur visite de parcs à thème

D'ailleurs, les enfants ne se contentent pas de regarder des dessins animés, des clips musicaux et des démonstrations de jeux. De plus en plus deviennent des producteurs de contenus, déballant leurs nouveaux jouets, testant des confiseries ou filmant leur visite de parcs à thème. En raison de la monétisation des vidéos sur YouTube, l'Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique (Open) estime qu'il faudrait appliquer au site de partage de vidéos la loi sur le travail des moins de 16 ans.

Google est aussi très actif dans les écoles avec sa gamme d'ordinateurs à petit prix Chromebook, ses logiciels gratuits et son application spécialisée Google Classroom. Aux États-Unis, le groupe a réussi à détrôner Apple et Microsoft en séduisant la moitié des élèves du primaire et du secondaire. En quatre ans, la part de marché de ses ordinateurs est passée de 1 % à 58 %, selon le cabinet d'études Futuresource Consulting. Là encore, la stratégie consiste à habituer les enfants aux outils de Google (navigateur Chrome, logiciel de courrier électronique Gmail, stockage en ligne Google Drive, traitement de texte Google Docs, etc.) pour former des générations de futurs clients. «Si vous attirez quelqu'un très tôt sur votre logiciel système, alors vous obtenez très tôt sa loyauté et potentiellement pour la vie», observe Mike Fisher, analyste en technologie de l'éducation chez Futuresource Consulting.

Compétences contre connaissances

En outre, l'environnement créé par Google est accusé de changer radicalement la nature de l'enseignement: il privilégierait le recours à des outils et à des ressources extérieures, l'apprentissage de compétences techniques et la résolution de problèmes au détriment des connaissances académiques traditionnelles. Aux États-Unis, le New York Timess'interroge: «Le but des écoles publiques est-il de former des citoyens avertis ou des travailleurs qualifiés?»

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Le problème des technologies à l'école n'est pas nouveau: déjà, dans les années 1980 et 1990, Apple et Microsoft cherchaient à s'implanter chez les élèves. Mais à la différence d'Apple et de Microsoft, qui gagnent de l'argent en vendant du matériel ou des logiciels, Google tire l'essentiel de ses revenus de la publicité en ligne, notamment en ciblant ses utilisateurs à l'aide de profils élaborés à partir des données personnelles.

L'entreprise admet que les comptes créés dans un cadre éducatif lui permettent d'obtenir plusieurs données, en particulier «un nom d'utilisateur, une adresse e-mail et un mot de passe, mais peuvent également inclure une adresse e-mail secondaire, un numéro de téléphone et une adresse postale si l'établissement décide de fournir ces renseignements». Comme ses autres services, les outils pour l'éducation indiquent aussi à Google le type d'appareil utilisé pour se connecter, ses données de localisation, le numéro de téléphone et l'adresse IP de l'utilisateur, la manière dont il utilise les services. Mais l'entreprise affirme ne pas utiliser les informations personnelles recueillies à des fins publicitaires et même ne pas diffuser d'annonces sur ses services pour l'éducation. Jusqu'à quand?

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 15/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici