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CHRONIQUE - La «loi naturelle», si souvent invoquée lors des débats de société par les opposants d'une évolution, est-elle vraiment la boussole qui indique le chemin du bien commun ?

Comme dans le débat houleux qui eut lieu autour du mariage gay, de nombreux opposants à l'extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes invoquent la notion de «loi naturelle». Il est vrai que, depuis Thomas d'Aquin, la théologie catholique est dominée par l'idée qu'il existerait un ordre naturel des choses et que ce qui contrevient à cet ordre relève du «désordre», ce qui en fait a priori un mal. Aux yeux de l'Église, bien évidemment, l'homosexualité relève de la logique de ce désordre. Si elle n'est pas en tant que telle condamnable, pas plus que telle ou telle «autre pathologie», le fait de céder à des penchants homosexuels au lieu de les combattre serait en revanche une faute majeure, un péché mortel.

Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que les représentants de l'Église, à commencer par le Pape, déclarent que les enfants qui se découvrent homosexuels doivent être au plus tôt conduits vers un psychiatre. On ne saurait attribuer ce jugement à un quelconque «travers» du clergé, à une déviation par rapport à la doctrine originelle, puisqu'il s'agit au contraire d'un principe qui gît au cœur du cœur de cette théologie depuis la nuit des temps. Voici d'ailleurs ce qu'on peut lire sur ce sujet dans la dernière édition du Catéchisme de l'Église catholique, un ouvrage dont je rappelle qu'il n'est nullement un livre de vulgarisation, mais au contraire un condensé méticuleux de la doctrine officielle: «Les actes d'homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle.» (§2357).

«Il m'apparaît que tout ce que l'humanité a fait de grand depuis le siècle des Lumières est pour l'essentiel artificiel, antinaturel et que, du coup, c'est à la liberté éclairée autant que faire se peut par la raison et non à la nature de poser des limites»

Luc Ferry

C'est dans ce même esprit «naturaliste» que la famille ne saurait se composer que de trois acteurs: père, mère, enfant. Deux pères et deux mères n'y ont pas leur place. Fabriquer volontairement des enfants sans père est donc un crime de lèse-nature. Pour les mêmes raisons, les PMA qui autorisent l'être humain à se prendre pour Dieu en manipulant la vie sont encore aujourd'hui considérées par l'Église, y compris pour les couples hétérosexuels, comme absolument «contraires à la dignité humaine» (§2377). On peut ne pas partager ces idées, voire y être opposé (ce qui est mon cas), on peut même être chrétien sans être catholique, mais on ne peut certainement pas être catholique et reprocher à l'Église d'être sur ce point fidèle à elle-même comme à l'esprit du thomisme qui l'anime depuis le XIIIe siècle. Dans un récent entretien accordé au Figaro, Pierre Manent, un penseur catholique et traditionaliste, déclarait dans le même sens: «Recourir à la loi naturelle, c'est rappeler que nous ne sommes pas les auteurs souverains du monde humain.» Et d'ajouter qu'avec la «modernité» et les droits de l'homme nous avons la liberté sans la communauté, et avec le fondamentalisme islamiste, la communauté sans liberté, seule le christianisme parvenant à harmoniser liberté et loi naturelle. Je pense exactement l'inverse. Il m'apparaît d'abord que tout ce que l'humanité a fait de grand depuis le siècle des Lumières est pour l'essentiel artificiel, antinaturel et que, du coup, c'est à la liberté éclairée autant que faire se peut par la raison et non à la nature de poser des limites.

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Jamais nous n'aurions inventé ni la médecine moderne, ni la démocratie, ni l'État-providence qui protège les faibles et les handicapés si nous prenions la nature comme modèle. Car la logique de la nature, et sur ce point Darwin a raison, est celle de la sélection naturelle. Les faibles et les handicapés n'y ont aucune chance de survie. Comme le dit la sagesse africaine: «Si tu es poursuivi par un lion, nul besoin de courir plus vite que lui, il suffit de courir plus vite que ton voisin.» Et si d'aventure le voisin est affaibli, blessé ou âgé, il sera aussitôt balayé dans la compétition cruelle qu'impose la loi naturelle. La liberté est risquée, bien sûr, elle peut errer, mais les PMA doivent être régulées au nom de l'intérêt général et du bien commun saisi et défini par la raison, pas par la nature qui ne nous offre ici aucune boussole. Voilà pourquoi, dans le message de Jésus, je choisis la magnifique philosophie de l'amour, cet agapè qui ne relève en rien de la nature, mais qui nous invite au contraire à la corriger sans cesse.

Du reste, j'ai beau lire et relire l'Évangile de Jean, je n'y vois rien, hors l'épisode de la femme adultère, qui évoque ni de près ni de loin la morale sexuelle. On se souviendra même que, pour cette femme, Jésus demande le pardon, et s'il le fait, c'est au nom d'agapè, certainement pas en celui de je ne sais quelle introuvable loi naturelle.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 11/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici