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CHRONIQUE - Quand l'auteur de Sapiens délivre son ordonnance pour les temps qui viennent : médecine politiquement correcte qui allie mondialisme et culte des minorités.

Il est partout. Célébré à New York, consacré à Berlin, glorifié à Paris. Il est le best-seller mondial, l'homme aux millions d'exemplaires vendus, le penseur le plus important du XXIe siècle! Il s'appelle Yuval Noah Harari mais son nom, trop exotique sans doute, est bien moins connu que le titre du livre qui l'a révélé: Sapiens. Avec cette plongée dans le passé de l'humanité, notre auteur vulgarisait et popularisait les études savantes de l'historiographie contemporaine qui privilégie les «histoires mondiales», au détriment des anciens «romans nationaux.»

Cette mode intellectuelle n'est pas tombée par hasard: elle est le produit d'une idéologie partie des campus californiens et qui a conquis les universités occidentales, de Paris à Berlin, d'Ottawa à Tel-Aviv. Le marché mondial, unifié par le consensus libéral de Washington, et par la technologie d'Internet (partie aussi de Californie!), avait besoin d'un récit mondial, comme l'unification des marchés nationaux au XIXe siècle par le chemin de fer et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes avait eu comme corollaire les grands récits nationaux de Michelet à Mommsen: les historiographes du roi marché mondial ne se sont pas fait prier. Proudhon nous avait pourtant avertis il y a longtemps: «Qui dit humanité, veut tromper.» Notre Harari n'est pas le meilleur ni le seul ; seulement le plus connu.

Proust disait déjà qu'on écrivait toujours le même livre. Dans son dernier ouvrage, Harari reprend donc sa thématique «humanitariste», mais, cette fois, pour traiter des «grands défis contemporains». Il le fait sans surprise ni talent. On croit souvent lire un article du Point(libéral de droite) ou un éditorial du Monde (libéral de gauche). Les problématiques de notre époque, réchauffement climatique ou intelligence artificielle, sont mondiales ; elles ne peuvent donc être appréhendées qu'au niveau mondial.

Harari se gausse des «récits» nationaux et religieux, sans se rendre compte qu'il nous sert un autre «récit», celui des minorités, ethniques, religieuses, féministes et LGBT, qui tyrannisent depuis des années les peuples occidentaux

On connaît la ritournelle. Jacques Attali nous la serine depuis trente ans. Elle baigne les discours d'Obama, de Macron ou de Merkel. Il n'y a qu'une seule humanité et qu'une seule civilisation. Nos prophètes humanitaristes n'en démordent pas: la guerre des civilisations est un mythe. Tous les hommes d'aujourd'hui ont les mêmes médecins et le même dollar. Il est amusant de voir les progressistes de notre temps reprendre la vieille thématique de la Civilisation, graal unique et sacré, qui avait servi de fondement aux colonisateurs européens pour conquérir les terres des «sauvages» afin de «conduire tous ces peuples dans l'obscurité à la Lumière», comme disait avec lyrisme Victor Hugo.

Mais alors qu'à l'époque cette Civilisation unique et admirable était dérivée de l'universalisme chrétien, et portée par «le fardeau de l'homme blanc», sa version contemporaine se moque des religions, et dénonce l'homme blanc comme un persécuteur de minorités éternellement opprimées. Harari agit comme tout étudiant d'aujourd'hui dans les campus californiens ou canadiens: il nous délivre son «identité» ; il ne nous cache rien de sa judaïté ni de son homosexualité. Il est vrai que cela donne le chapitre le plus réussi du livre, lorsqu'il couvre de sarcasmes le complexe de supériorité du «peuple élu» et tourne en dérision une orthopraxie juive qui pousse parfois son respect des rituels jusqu'au grotesque.

Pour une fois, l'auteur sait manifestement de quoi il parle et ne se contente pas de réciter son bréviaire politiquement correct. Une désacralisation salubre qui démolit autant le chauvinisme juif que l'antisémitisme qui continue de croire que les Juifs contrôlent le monde - les deux se soutenant l'un l'autre. Cela fait songer à Voltaire brocardant le catholicisme et donne la tonalité générale de l'ouvrage: pour ce qu'il a de mieux, c'est du Voltaire sans le talent littéraire ; pour ce qu'il a de pire, c'est du Attali sans l'arrogance.

Harari ne comprend pas les mots d'indépendance nationale, de liberté des ­peuples, de grandeur, petit esprit ­étriqué enfermé dans un matérialisme hédoniste

Comme Voltaire, il considère que les religions sont des superstitions ridicules, des «fake news» crues depuis mille ans. Comme Attali, il juge les nations aussi dépassées que les tribus d'antan. Pour lui, comme pour toutes nos élites mondialisées, les peuples doivent se fondre dans un grand magma mondial. Comme eux, Harari ne tolère pas la résurgence des nations et des attachements religieux, qu'il couvre de mépris.

Il met dans le même sac Louis XIV, Napoléon, et Hitler et Staline. Poutine, Orban et tous les autres tenants de la «démocratie illibérale» sont couverts d'opprobre. Harari se gausse des «récits» nationaux et religieux, sans se rendre compte qu'il nous sert un autre «récit», celui des minorités, ethniques, religieuses, féministes et LGBT, qui tyrannisent depuis des années les peuples occidentaux.

Harari considère que les hommes sont uniquement guidés par leurs sentiments, et non par la raison ; manière de délégitimer le suffrage universel, surtout quand les électeurs osent voter pour le Brexit ou Trump. Il exprime un existentialisme radical: aucune «essence «ne trouve grâce à ses yeux, ni nationale, ni religieuse, ni sexuelle. Il est l'intellectuel organique - un parmi beaucoup d'autres - de cette société «fluide» que nos élites mondialisées veulent imposer à des peuples qui s'accrochent à leurs identités et à leurs essences. C'est un historien qui s'enferme dans une vision économiste du monde: «Après l'anéantissement de leurs armées et l'effondrement de leurs empires, Allemands, Italiens et Japonais jouissaient de niveaux d'abondance sans précédent. Dès lors, pourquoi sont-ils entrés en guerre?», s'interroge-t-il benoîtement.

- Crédits photo : Albin Michel

Il ne comprend pas les mots d'indépendance nationale, de liberté des peuples, de grandeur, petit esprit étriqué enfermé dans un matérialisme hédoniste. Pourtant, même lui a besoin de spiritualité et de transcendance. Alors, il va la chercher dans les méditations des cultes orientaux. À lire ses dernières pages, on se croit revenu dans les années 60, lorsque les Beatles, alors au faîte de leur gloire, se laissaient entraîner par quelque gourou dans des exercices de méditation transcendantale. Au moins, ils avaient l'excuse de la jeunesse et du talent.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 11/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici