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..... Érik Orsenna : «François Mitterrand se co-créait en lisant» ...

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INTERVIEW - À l'occasion de la dispersion chez Piasa, à Paris, les 29 et 30 octobre, d'un millier de livres modernes et intimes de l'ancien chef de l'État, son ex-conseiller culturel commente cette bibliothèque qu'il ne connaissait pas.

Les 29 et 30 octobre, un millier de livres modernes et intimes de François Mitterrand vont être dispersés chez Piasa, à Paris. «De ma vie de commissaire-priseur c'est un cadeau magnifique. Un tableau transmet un regard. Mais un livre transmet un savoir», se réjouit Frédéric Chambre, qui a convaincu Gilbert Mitterrand de lui confier cette bibliothèque reçue en héritage à la mort de sa mère, Danielle Mitterrand, qui en a relié la plupart des ouvrages. Une vente unique. «Jamais on n'a vu au catalogue une telle collection d'un souverain en exercice», souligne le libraire et expert Jean-Baptiste de Proyart. Ses livres le racontent. Mais comment, jusqu'où?

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Pour Le Figaro, Érik Orsenna, romancier, académicien, Prix Goncourt pour L'Exposition coloniale, conseiller culturel de François Mitterrand de 1983 à 1986, a accepté de commenter cette bibliothèque qu'il ne connaissait pas, et sa dispersion. Une mise en lumière édifiante des livres et du pouvoir à travers Mitterrand, dont il fut l'écrivain de l'ombre. Et des dangers courus par les démocraties quand leurs dirigeants se coupent du roman.

LE FIGARO. - Comment avez-vous pris la nouvelle de la vente de la bibliothèque personnelle de François Mitterrand?

Érik ORSENNA. - Notre bibliothèque est notre vraie maison et l'on peut toujours regretter la destruction de quelque chose qu'on aime. Et pour François Mitterrand, elle l'était plus que pour tout autre. Les livres étaient l'une de ses deux passions avec l'architecture. C'était pour lui son imaginaire, le squelette de sa pensée, son rythme, sa distance - son refuge et sa protection - face à l'actualité. L'emploi du temps d'un homme politique, et a fortiori d'un chef d'État, est haché sans arrêt. Les livres étaient pour Mitterrand son retrait.

Je l'ai vu, lors de voyages, s'extraire ainsi du monde, des courtisans. Les livres étaient son recueillement au double sens de recueillir et de se protéger, le repli permettant de réfléchir et d'être soi. Comment peut-on se forger une opinion et organiser les changements dont la société a besoin, si on n'a pas ce repli? La lecture est une co-création. Mitterrand se co-créait en lisant. En tant qu'écrivain lui-même, il était trop proche des livres pour s'en libérer complètement, avoir son style à lui. Mais on lui aurait arraché les livres, il mourait!

Regrettez-vous que le catalogue de la vente se présente par ordre alphabétique et non par ordre chronologique?

Je le regrette, oui! La chronologie, c'était le portrait d'une pensée, d'une vie.

«Pour Mitterrand, ce cheminement intellectuel de livre en livre était aussi une promenade physique, réelle, puisqu'il n'aimait rien tant que d'aller acheter ce qu'il lisait»

Érik Orsenna

Avez-vous appris quelque chose de lui dans ces trois cents pages?

Trois cents pages? Le catalogue est déjà un livre. C'est la bibliothèque infinie de Borges (sourire). Et oui, il m'a appris beaucoup. Car on ne garde dans sa bibliothèque que ce qui nous est cher. En outre, pour Mitterrand, ce cheminement intellectuel de livre en livre était aussi une promenade physique, réelle, puisqu'il n'aimait rien tant que d'aller acheter ce qu'il lisait.

Il allait évidemment chez les bouquinistes, mais aussi dans cette librairie formidable rue de Vaugirard qui porte un nom inouï, Le Pont traversé. Ces promenades étaient un double miroir. Sa liberté des doubles portes. Comment peut-on se choisir la vie la plus contrainte, la plus exposée qui soit, en ne s'acharnant pas à se préserver des coins d'ombre?

La duplicité est ce qui ressort de cette collection, où l'on découvre de nombreux écrivains «de droite» comme Chardonne, Rebatet, Drieu La Rochelle, Brasillach, Henriot…

Il y a un point clef: la littérature est le lieu où il n'y a pas, pour lui, de distinction politique. Mitterrand n'était pas du tout d'accord avec Chardonne, mais il l'admirait. Il n'était pas du tout d'accord avec Céline, mais il l'admirait aussi. Et il pouvait être d'accord avec des tas de gens de gauche dont il n'aimait pas le style littéraire, plein de bons sentiments. C'est sûr qu'il préférait Constant et Chateaubriand à Victor Hugo.

«Est-ce que, dans les temps à venir, le pouvoir se dissociera du livre ? C'est un élément vertigineux pour nos démocraties. Le livre, c'est la réflexion, le temps et, encore une fois, la co-construction»

Érik Orsenna

Mais peut-on dissocier le lecteur assidu du dirigeant politique?

Lui, en tout cas, dissociait. Mais ce que je trouve très intéressant est que vous consacriez une double page à une bibliothèque au moment où il y a Trump aux États-Unis. Si l'on vendait sa bibliothèque, il y aurait deux livres peut-être. Or, l'Amérique est l'un des seuls endroits au monde où littérature et pouvoir sont liés (Thomas Jefferson fut le plus grand collectionneur de livres de son temps avec 6500 ouvrages. De nombreux autres présidents américains se distinguèrent: George Washington - 1000 livres -, Franklin D. Roosevelt - 15.000 -, Lincoln, Truman, Bill Clinton, NDLR).

En dehors de la question du populisme, il y a cette relation aux lettres… Est-ce que, dans les temps à venir, le pouvoir se dissociera du livre? C'est un élément vertigineux pour nos démocraties. Le livre, c'est la réflexion, le temps et, encore une fois, la co-construction. Or, nos démocraties sont remises en cause de tous ces points de vue: c'est de la consommation, de l'extrême rapidité et de la réaction. Est-ce qu'il peut y avoir une démocratie de l'immédiat? La réponse est non. Par conséquent, la question posée par vos deux pages, en dehors de François Mitterrand, est absolument centrale: comment un dirigeant se forge-t-il une pensée et comment des citoyens se forgent-ils une opinion? Voyez les derniers sondages sur les «vrais présidents». Deux noms ressortent: de Gaulle et Mitterrand. Je suis frappé de voir que le temps de lecture diminue, qu'on le passe sur les écrans et que c'est du temps de moins avec soi-même. Est-ce que c'est une époque qui s'achève? Remplacée par quoi? Je suis alerté et passionné par la question de l'immédiateté. Et cette vente permet de se pencher dessus.

Tout de même, on peut s'étonner que ses lectures intimes aient été à l'inverse de son action.

C'est vrai. Sa double vie, c'était les livres, et pas seulement cette formidable histoire d'amour avec les Pingeot.

«Je pense que pour un pays comme la France, il faut quelqu'un qui ait des liens avec les livres et avec les territoires. Emmanuel Macron remplit le premier point, il doit encore avancer sur le second»

ÉriK Orsenna

On y trouve peu de poésie et surtout des romans.

Passionnant. Vous prendriez la bibliothèque de François Hollande, je suis sûr qu'il n'y aurait pas de fiction, mais de la sociologie et de l'économie. Or, ma conviction, très corporatiste, est qu'on ne comprend pas le monde sans la fiction. De tous les ouvrages sur l'Amérique latine, aucun ne dit autant la réalité que Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez (proposé en édition originale avec envoi dans la vente). La fiction donne des vérités vivantes. Céline, dans les romans, est humain parce que ce genre littéraire est humain. Au contraire du pamphlet, où il est inhumain. Donc il est ambigu.

Or, celui qui pense qu'il n'y a pas d'ambiguïté ne peut pas diriger. Et c'est François Hollande. Pour lui, lire un roman, c'est perdre du temps. On voit ce que ça a donné. Le paradoxe du roman est double: c'est un mensonge qui va plus loin que la vérité. Et c'est un détail qui dit le général. Mitterrand est un immense personnage de roman. Quel privilège insensé j'ai eu de l'avoir côtoyé de près pendant toutes ces années! Et puis il m'expliquait la France. À moi qui suis moins économiste que géographe, au cours de nos voyages en hélicoptère, il m'a fait aimer follement mon pays. La géographie est la grammaire du territoire. Et je pense que pour un pays comme la France, il faut quelqu'un qui ait des liens avec les livres et avec les territoires. Emmanuel Macron remplit le premier point, il doit encore avancer sur le second.

Exposition publique les 26, 27 et 28 octobre. Vente les 29 et 30 octobre chez Piasa, 118, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 09/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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Un lecteur de droite nommé François Mitterrand

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RÉCIT - La vente de la bibliothèque de l'ancien chef de l'Etat confirme son goût pour les éditions originales et les écrivains de droite.

Le 10 mai 1981 alors que la France vote pour départager Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, ce dernier ne reste pas à Château-Chinon à attendre les premières estimations ; il prend sa voiture pour se rendre à trente kilomètres de là, à Montigny-sur-Canne. Il connaît bien le manoir de Pron et son propriétaire, le libraire Gérard Oberlé. Il veut acheter quelques ouvrages anciens qui l'intéressent: Flaubert, Alphonse Daudet.

Toute sa vie, Mitterrand aura glané des livres, acquis des éditions originales ou rares, des grands papiers. À ceux-ci sont venus s'ajouter des titres envoyés par les amis, les admirateurs, surtout après son élection à la présidence de la République. Et les cadeaux. Antoine Riboud lui a offert les 33 volumes des Hommes de bonne volonté, Pierre Bergé un Gracq, et Banier un Rémy de Gourmont (pour son anniversaire). Mais l'essentiel, il l'a acheté à Paris chez Loliée, Blaizot ou à la librairie Gallimard au cours de ces promenades impromptues qui ont fait la légende du président bibliophile. Durant sa vie, François Mitterrand a constitué un fonds de plus de 20.000 volumes, dont il se défit en 1990 en faisant don à la médiathèque de Nevers. Il n'en garda qu'un millier, les plus précieux, les plus chers à son cœur.

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Mais il est permis de penser, en parcourant le catalogue de la vente qui aura lieu les 29 et 30 octobre prochains chez Piasa, que là se dessine le vrai portrait d'un homme modelé par le commerce des écrivains. Un amateur de littérature mais aussi de beaux ouvrages comme en témoignent les fiches consciencieusement glissées dans les livres, indiquant la date d'acquisition et le prix, et parfois une remarque: «Maurice Barrès, la Colline inspirée ed. or. Je l'ai achetée 850 fr. chez Loliée en 1964. Le même était coté toujours chez Loliée 2800 fr. en janvier 1969.»

Un goût du grand style

Ce catalogue raconte donc aussi l'histoire d'un homme. Terre des hommes lui a été offert par sa sœur dans les années 1930. L'arrivée des Nourritures terrestres dans sa bibliothèque remonte aux années 1940. Les Giono et les Aragon aux années 1960. L'entrée à l'Élysée et particulièrement la période de la cohabitation (86-88) seront propices à l'enrichissement du fonds ; l'achat de l'édition originale d'Amants heureux amants… (Larbaud) date de 1985, comme de nombreux romans de Giraudoux et Mauriac et celui de Gone With the Wind (Autant en emporte le vent), acquis chez Espagnon et Le Bret, de 1990.

Bien sûr l'homme d'État est là, comme l'atteste la conservation d'une longue lettre autographe du général de Gaulle à Francisque Gay (1956), qui voisine avec des écrits de Clemenceau, de Mendès France, des lettres de Golda Meir, un carton d'invitation du président Allende mais aussi les Mémoires de Margaret Thatcher ou de Mikhaïl Gorbatchev. Le plus intéressant dans ce registre: une édition originale de Démocratie française (1976) avec cet élégant envoi de Valéry Giscard d'Estaing: «En souvenir de notre débat de 1974 qui portait aussi sur la démocratie française et qui en a respecté les règles.»

On sourit en imaginant l'admiratrice de Castro encollant consciencieusement et sans sourciller le meilleur des écrivains de la collaboration

Ces volumes, témoins de son parcours politique ou de sa passion pour la littérature, Mitterrand ne s'est pas contenté d'en faire l'acquisition. Il les confia à des relieurs renommés. Les livres de Jean Anouilh furent reliés par Duhayon. L'Histoire de l'armée allemande de Benoist-Méchin par Mercher, Vipère au poing par Alix. Mais l'un des principaux artisans de l'embellissement de la bibliothèque de la rue de Bièvres ne fut autre que son épouse, Danielle Mitterrand. À tout seigneur tout honneur, elle s'est attachée à relier la plupart des livres du président. Ainsi La Rose au poing relié «maroquin vert motif d'un poing tenant une rose, découpé au trait dans une pièce de maroquin noir et collé sur le plat supérieur».

Si on lui doit la reliure d'une dizaine de titres signés par son mari, celle du Voyage en Italie de Chateaubriand ou du Rire de Bergson, elle s'est aussi occupée d'un ouvrage de Brasillach, Comme le temps passe, («dos à nerfs et coins de maroquin rouge»), Rebatet, Les Deux Étendards, («coins de maroquin noir»), Drieu, Drôle de voyage («coins de maroquins havane») ; on sourit en imaginant l'admiratrice de Castro encollant consciencieusement et sans sourciller le meilleur des écrivains de la collaboration. Son bibliophile de mari lui aura cependant épargné les écrits de Philippe Henriot. On ne trouve pas trace dans le catalogue de livres du propagandiste abattu par la Résistance, mais de deux poèmes autographes, dont l'un contient ce vers qui devait plaire à François Mitterrand: «Je songe quelquefois au destin qui vous ment»…

Sa bibliothèque contient le minimum de ce qu'un militant socialiste est en droit d'attendre de son champion

À partir de 1972, le premier secrétaire du Parti socialiste tint une chronique dans l'hebdomadaire L'Unité. Il y commentait l'actualité mais évoquait aussi les écrivains qu'il aimait et qu'il fréquentait, Lamartine, Garcia Marquez, connu par Neruda, Debray, Malraux, dont il avouait s'être dépris après l'avoir tant aimé. Le 29 octobre 1976, il relata sa présence à Médan pour la traditionnelle journée d'hommage à Zola: «J'avais à mon tour évoqué l'homme, et le créateur que le temps replace à son rang pas si loin de Balzac, et loin devant Barrès moins le style.»

Les lecteurs de L'Unité savaient-ils que pour Mitterrand le style, c'était tout. Les idées, peu de choses. On ne s'étonnera donc pas qu'il n'ait conservé dans sa dernière bibliothèque aucun livre de Zola, mais une quinzaine d'éditions originales de Barrès. C'est le paradoxe de ce fonds. Il contient le minimum de ce qu'un militant socialiste est en droit d'attendre de son champion: Jaurès et Blum, Jacquou le Croquant, et Hôtel du Nord. Si Sartre et Beauvoir sont absents, Duras est là, avec un envoi tout à sa manière: «Pour Danielle Mitterrand, pour François du même nom. De la part de la Marguerite de vos amis, Duras. François je voudrais faire un entretien avec vous où on se dirait des blagues et autres choses entre les blagues. Mais vous voudrez pas, alors…»

Antigaullisme

Cependant peu d'amis du premier cercle - on aperçoit tout de même un Charles-Roux, un Guimard. Aragon est à l'honneur, mais plutôt l'auteur de La Semaine sainte et de La Diane française que celui des Communistes.

Dédicace de Jacques Chardonne à François Mitterrand.
Dédicace de Jacques Chardonne à François Mitterrand. - Crédits photo : Studio SEBERT

En revanche, on y trouve une vingtaine de volumes de Montherlant. Et Chardonne, dont il avait réuni la plupart des ouvrages ; Chardonne, cette passion littéraire qu'il avait confiée à ses lecteurs: «Je ne sais comment Jacques Chardonne écrivait. Lentement en prenant sa respiration, j'imagine. De sa génération il reste pour moi le modèle? Par esprit de clocher, j'imagine. Je suis né à quelques lieues de sa maison et me suis beaucoup promené près de la butte sablonneuse.»

L'auteur du Bonheur de Barbezieux lui avait, quinze ans plus tôt, envoyé le «souvenir d'un compatriote» dans l'envoi aux Lettres à Roger Nimier que Mitterrand a pieusement conservé. Ses cadets de la droite littéraire sont aussi en bonne place dans des rayonnages où on ne trouve pas trace des romans de Max Gallo, Claude Manceron, François-Régis Bastide: Nimier, Laurent, Dutourd sont à l'honneur. Et Michel Déon dont il passe la fin des années 1980 à chercher les romans, faisant l'acquisition de dix d'entre eux à la librairie Gallimard.

Entre les hussards et Mitterrand une esthétique littéraire commune, un goût du grand style, mais aussi une défiance partagée et entretenue à l'égard du gaullisme. C'est celle-ci qui vaudra à Mitterrand de recevoir de Mauriac, son essai sur de Gaulle assorti d'un cinglant «À François Mitterrand qui ne sera pas d'accord bien sûr.»

C'est aussi à la lumière de l'antigaullisme qu'on peut décrypter l'amitié qui réunit l'auteur du Coup d'État permanent et Saint-John Perse: l'attitude de ce dernier durant la guerre (il demeura aux États-Unis refusant de soutenir la France libre) lui avait valu l'opprobre du Général (pour son prix Nobel en 1960 il ne reçut aucunes félicitations officielles). Un an après sa mort en 1975, Mitterrand évoquera dans L'Unité le poète, leurs rencontres en Provence ou à Paris, leurs échanges, accompagnés de ce qu'il appela de «petits signes» : «Lettres soigneusement calligraphiées, télégrammes, dédicaces. Jusqu'à cette dépêche du 22 septembre 1975: “Désolée vous faire part décès Alexis”, et signée Dorothy» ; Ces «petits signes», on les retrouve dans la vente: glissés dans les livres, le télégramme de décès, et le manuscrit de l'article de L'Unité.

Avec Ernst Jünger à Verdun

On sait que François Mitterrand aima et rechercha la compagnie des écrivains. Depuis l'Élysée, il rendit visite à Jünger à Wilflingen, et l'invita à Verdun en 1984. Durant ses deux septennats à l'Élysée, d'innombrables contemporains, amis, admirateurs ou simplement auteurs protocolaires ne manquèrent pas de lui envoyer leurs ouvrages. D'où de beaux envois signés Le Clézio en 1985 pour Le Chercheur d'or: «Ce souvenir d'un autre monde, parce que j'aime votre idée de l'avenir.»

Dédicace de Françoise Sagan.
Dédicace de Françoise Sagan. - Crédits photo : Studio SEBERT

Sagan sur une page de La Femme fardée (1981): «Pour François Mitterrand grâce à qui cet été à Paris est enfin la plus éclatante des saisons dans la plus libre des villes, en espérant que s'occuper de nous ne l'obligera pas à négliger la littérature.» Et Pierre Moinot, en 1991: «Pour Monsieur François Mitterrand, mon Président, mon protecteur, mon grand-maître et s'il le veut bien mon parrain…»

Mais il est probable que rien ne le transporta plus que les envois de Léopold Senghor ou Michel Tournier. Ceux-ci, qu'il estimait fort, le traitèrent comme un pair, en le nommant «écrivain» dans leurs dédicaces. N'est-ce pas cette qualité qu'il avait revendiquée devant Gisèle Freund, la photographe chargée de réaliser son portrait officiel à l'Élysée? Il posait alors devant la bibliothèque du Palais ; dans les mains, ouverte, une belle édition des Essais de Montaigne.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 09/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici