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>>>>>>>>>>>>>>>>le Fig 25.11.2016>>>>>>>>>>>>>>>>>

INTERVIEW - En cette période électorale, une réflexion sur le bonheur des peuples comme des individus est plus que jamais d'actualité. Avec ses Sept façons d'être heureux ou les Paradoxes du bonheur, Luc Ferry analyse cette aspiration et s'attache à en élargir l'horizon.

Philosophe, spécialiste et traducteur de Kant, ancien ministre de la Jeunesse, de l'Education nationale et de la Recherche, Luc Ferry est l'auteur de nombreux essais traduits dans plus d'une quarantaine de langues. Après La Révolution transhumaniste (Plon), il publie Sept façons d'être heureux ou les Paradoxes du bonheur, ouvrage bref, mais pédagogique et dense − la caractéristique de Ferry − où, loin des gourous de la pensée positive et des marchands de bonheur estampillés psychothérapeutes où philosophes de la religion, il ouvre le chemin de la lucidité et de la spiritualité. «J'ai la conviction, écrit-il, que les illusions nous rendent malades. A l'opposé des recettes d'un prétendu “souverain bien” par soi seul, ce que j'ai voulu ici partager avec mon lecteur, c'est une joyeuse déconstruction des illusions en même temps qu'une analyse de ce qui dans nos vies permet de réels moments d'intensité et de sérénité.»

Le bonheur a-t-il une dimension politique?

Nous vivons dans un monde où les grandes idéologies politiques messianiques et révolutionnaires sont mortes, qui plus est dans une Europe de moins en moins religieuse − je ne parle évidemment pas de l'islam mais de notre histoire interne. Du coup, le souci de soi, de son propre bien-être, devient envahissant, ce dont témoigne le succès de la psychologie positive, des théories du développement personnel comme des retours filandreux aux «sagesses d'Orient» pour proposer de parvenir au bonheur «par soi», grâce à des exercices de sagesse tant psychiques que physiques. Des idéologues promettent à ceux qui veulent y croire que le bonheur ne dépend pas tant du réel que du regard que nous portons sur lui. Dans ces conditions, si on change ce regard plutôt que l'état du monde, on pourra être durablement heureux.

Est-ce vrai?

Justement, non! Cette thèse me paraît radicalement fausse, de sorte que la question du bonheur, loin d'être consensuelle, prend à mes yeux la forme d'une belle antinomie, c'est-à-dire d'une contradiction frontale entre deux thèses diamétralement opposées.

Thèse. La quête du bonheur guide toutes nos actions, même celle, masochiste, du désespéré qui va se pendre. Or le bonheur est accessible à tous, pourvu qu'on sache accomplir les exercices de sagesse appropriés car il ne dépend pas, comme le disaient déjà les stoïciens, du monde extérieur mais de notre être intérieur et du regard que nous portons sur le réel ; du reste, chacun d'entre nous possède une nature propre, de sorte que, si l'on parvient à bien l'identifier, à saisir ses vrais besoins, on s'apercevra qu'elle est relativement facile à satisfaire. La sagesse est de s'en contenter en visant l'être plus que l'avoir.

Antithèse. Il existe certes dans nos vies des moments de joie et il est clair que nous cherchons tous à éviter la souffrance. Reste qu'il existe des valeurs bien supérieures au bonheur, des valeurs transcendantes qui exigent de nous des sacrifices. Non seulement le bonheur est indéfinissable a priori, mais il est inaccessible par soi seul, par de prétendus exercices de sagesse, sous la forme d'un état stable et durable, et ce pour trois raisons: d'abord parce qu'il dépend souvent bien davantage du sort des autres et de l'état du monde extérieur que de notre petit ego ; ensuite parce qu'il n'existe aucune nature humaine qu'on pourrait satisfaire comme on remplit un vase vide ; enfin parce que, du moins si l'on n'est pas croyant, il faut admettre que la mort vient toujours mettre un terme à nos amours, de sorte que le bonheur ici-bas est une illusion, toute joie étant par nature provisoire, éphémère et fragile.

Autrement dit, les marchands de bonheur qui font florès dans les librairies ne sont que des charlatans qu'il faudrait rouler dans du goudron et des plumes?

C'est en effet entre fou rire et consternation que je lis les recommandations de certains d'entre eux: «savoir goûter l'instant présent», «s'émerveiller de la vie avec les enfants», «éveiller sa conscience de soi», «s'octroyer du temps libre» et autres mignardises. Un gourou à la mode nous conseille de faire de notre cher moi un «moi-violon dont on doit apprendre à jouer tranquillement pour se découvrir, s'apprécier, se construire». Il faut, ajoute-t-il, «viser le plaisir plutôt que la perfection», ce qui, avouons-le, met la barre moins haut. Il faut aussi «habiter son corps»,«rester connecté à soi-même», etc. Oserai-je vous avouer que ces lieux communs du narcissisme contemporain me font littéralement vomir? Permettez-moi d'insister, par contraste, sur les trois arguments qui forment le cœur de l'antithèse et qui me paraissent justes. D'abord, il est tout à fait absurde de prétendre que le bonheur ne dépendrait pas de l'état du monde ni des autres, en particulier de ceux que nous aimons. Impossible d'être heureux si mes enfants sont dans la détresse.

«Le souci narcissique du bonheur au détriment du sens est pathétique»

Luc Ferry

Ensuite, l'idée que nous aurions une nature profonde qu'il suffirait d'identifier pour la satisfaire, comme on comble un vide, est aberrante. Nous sommes des êtres historiques, changeants, contradictoires, pas des natures stables comme sont les animaux. Je sais parfaitement comment assurer le bien-être de mon petit chat, avec mes filles, c'est une tout autre affaire! C'est compliqué, indéfinissable, elles changent sans cesse, elles n'ont ni les mêmes aspirations ni les mêmes besoins à 6 ans et à 16! Enfin, il y a une dissymétrie entre le malheur et le bonheur: je peux sans difficulté définir le premier (une maladie mortelle, un être cher qui meurt, un accident de la vie…), mais le second est en réalité indéfinissable, car tout ce qui nous rend heureux peut nous rendre malheureux. Prenez le cas de l'amour. Il peut nous rendre fous de joie, mais rien n'est plus douloureux que le deuil de l'être aimé. Je n'ai jamais vu non plus que l'argent ou la réussite sociale faisaient forcément le bonheur, pas davantage que le savoir ou l'intelligence dont Kant disait que «si la providence avait voulu que nous fussions heureux, elle ne nous l'aurait jamais donnée», attendu qu'elle nous fait prendre conscience des maux qui pèsent sur le monde. Nous avons des moments de joie, des plages de sérénité, et j'ai voulu les identifier dans mon livre,mais le bonheur comme un état stable qu'on obtiendrait par des exercices de sagesse sur soi seul est une pure illusion, qui plus est tyrannique: comme on n'est jamais au niveau, on se sent coupable,on s'en veut de ne pas y arriver et on risque la déprime…

Vous expliquez dans votre livre comment la longue histoire du bonheur a évolué au gré des philosophies. D'où vient la crise qui se matérialise actuellement par l'impérieuse revendication d'être heureux?

C'est au XVIIIe siècle qu'apparaissent en Europe les grandes éthiques laïques, les grandes visions morales du monde qui ne s'enracinent plus, ni dans une théologie ni dans une cosmologie. La première, c'est le républicanisme. Héritière de la parabole des talents, de la valorisation de l'effort, du mérite et du travail, elle tend toujours à dévaloriser le bonheur, comme on le voit chez Kant et les républicains français. Non que le bonheur soit tout à fait rejeté, mais il vient en second, après le souci de la liberté, de la vertu et de l'honneur. Il n'est pas le but ultime de la vie humaine. L'autre morale, incarnée dans l'utilitarisme anglais fondé au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham, prend le parti résolument inverse. Au fur et à mesure que les sociétés capitalistes, hédonistes et consuméristes se développeront, l'Occident fera sans cesse davantage du bonheur le sens ultime de la vie humaine. Pour l'essentiel, le républicanisme sera dominant sur le continent, notamment en France et en Allemagne, tandis que l'utilitarisme ne cessera d'augmenter son influence dans l'univers anglo-saxon. Dans les années 60, on assiste à l'essor de la société de grande consommation de masse, associée à une nouvelle aspiration à «jouir sans entraves», à découvrir «sous les pavés, la plage».

«La grande santé, disait Nietzsche, passe par le courage de regarder le réel en face»

Luc Ferry

Apparaît alors une véritable éthique hédoniste, une éthique du plaisir, de l'authenticité, du souci de soi, de l'épanouissement personnel, de l'écologie, du bien-être, de la diététique, de la santé. Jogging et centres de fitness deviennent incontournables dans les milieux bourgeois. La quête du bonheur devient un leitmotiv omniprésent. A la nourriture bio et aux exercices physiques s'ajoutent les psychothérapies en tout genre. Les théories du développement personnel, la redécouverte des sagesses orientales et la psychologie positive se greffent sur cette lame de fond. Nos sociétés démocratiques vont ainsi faire du bonheur le nouvel impératif, le seul et unique but de l'existence humaine. Nous aurions pour ainsi dire l'obligation d'être non seulement en forme, en bonne santé physique et psychique, mais, qui plus est, épanouis et heureux dans notre vie professionnelle et personnelle. Faute de quoi nous sommes mis «en baisse», «en panne», comme dans ces hebdomadaires qui, chaque semaine, distribuent bons et mauvais points afin de bien distinguer les winners des loosers - mots que je prononce à dessein en anglais, tant l'hyper inflation des marchands de bonheur «en quinze leçons» nous vient du monde anglo-saxon, tout particulièrement des Etats-Unis, héritage de cette tradition philosophique de l'utilitarisme qui, aujourd'hui, tend à s'étendre à l'ensemble de l'univers.

Et, pour assurer le bonheur de nos lecteurs, quelles seront vos recommandations, M. le philosophe?

La «grande santé», disait Nietzsche, passe par la lucidité, par le courage de regarder le réel en face, de «respirer l'air glacial des sommets», tandis que les illusions et les carabistouilles nous rendent à coup sûr malades. Freud, à juste titre, ne dira pas autre chose. J'ai voulu, dans mon livre, déconstruire joyeusement les discours simplistes sur le bonheur, montrer comment et pourquoi nous devons cultiver les moments de joie, les plages de sérénité, mais nous défier comme de la peste de ce «souverain bien» présenté comme un état stable qu'on obtiendrait par des exercices de sagesse sur soi seul. C'est une pure illusion, qui plus est dangereuse: je cite de nombreuses enquêtes de terrain qui prouvent que ceux qui cherchent fanatiquement le bonheur finissent souvent par sombrer dans la dépression. Encore une fois, ce qui, personnellement, me désangoisse, c'est le réel, pas ces mirages qui finissent toujours par nous rendre malades et malheureux.

«Le souci narcissique du bonheur au détriment du sens est pathétique»

Luc Ferry

De là le projet de ce livre: identifier ce qui nous rend vraiment heureux dans la lucidité, ce qui nous réjouit sans occulter le sens de l'éphémère, viser les joies qu'on découvre avec les autres plus qu'un bonheur individuel nécessairement fictif. Sept verbes m'ont servi de fil conducteur: aimer, apprendre et créer, admirer, s'émanciper, élargir l'horizon, agir. Mais il y a plus, une idée à laquelle je tiens plus qu'à toute autre: la question de la définition de la «vie bonne pour les mortels», comme disaient les anciens, ne se confond nullement avec celle du bonheur. Elle rejoint plutôt celle du sens de la vie, qui touche à une autre question, celle du sacré. Comme j'y insiste dans mon livre, le sacré n'est pas simplement l'opposé du profane. C'est aussi, et même surtout, ce qui définit d'un même mouvement le sacrifice et le sacrilège, ce pour quoi nous pourrions risquer nos vies et ce qui nous paraît intolérable. Si l'on devait écrire une histoire du sacré, elle se confondrait avec celle des guerres, des conflits où les humains ont accepté de prendre le risque de la mort pour défendre une cause. Les trois grands visages du sacré qui ont scandé l'histoire sont Dieu, la patrie et la révolution. Depuis la nuit des temps, on est mort pour le divin, pour sa nation ou sa cité, puis, plus récemment, pour l'idée révolutionnaire. Le communisme, dernier visage en date du «sacré sacrificiel», fit cent vingt millions de morts dans le monde, dont soixante millions rien qu'en Chine. Ces figures traditionnelles du sacré vont du moins humain au plus humain, de la transcendance radicale du divin vers l'humanisation du sacrifice: la nation, collection d'individus associés à un territoire, une langue et une histoire, est déjà plus humaine que Dieu ; quant à la révolution, elle n'est plus qu'un projet politique visant l'émancipation des hommes.

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Si la définition de la vie bonne touche à celle du sens, le sens, lui, se définit toujours par rapport à ce qui nous semble sacré. Or, de ce point de vue, ce que nous vivons en Europe n'est nullement la fin du sacré, comme on le croit bêtement, seulement celle de ses visages abstraits au profit d'une sacralisation de l'humain, de son incarnation dans des personnes de chair et de sang, à commencer bien sûr par celles qui sont sacralisées par l'amour. Posez-vous la question en vous-mêmes, sérieusement: pour qui ou pour quoi seriez-vous prêts à risquer vos vies, voire à les donner? Réponse: pour des personnes réelles, pas pour des abstractions vides. Dire, comme on l'entend un peu partout, que nous ne sommes plus capables de mettre nos vies en jeu pour quelque cause que ce soit, que c'est cela qui nous affaiblit face aux djihadistes, n'est qu'une absurdité de plus dans l'océan de nostalgie dépressive qui envahit nos pays. Dans ce contexte, le repli sur le souci narcissique du bonheur au détriment de celui du sens est pathétique. Tout mon livre plaide pour revenir de cette préoccupation égocentrique vers celle de l'altérité, c'est-à-dire du sacré à visage humain.

* «Sept façons d'être heureux ou les Paradoxes du bonheur», de Luc Ferry, XO Editions, 234 p., 17,90 €