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CHRONIQUE - Dans L'Angle mort, Régis Debray livre une brève méditation sur la mort et l'affrontement entre ceux qui croient encore au ciel et ceux qui n'y croient plus. Le vainqueur est incertain.

 

Éditions du cerf, 82 P., 9 €.
Éditions du cerf, 82 P., 9 €. - Crédits photo : Crédit : Les Editions du Cerf

Il y a deux manières de lire le dernier opus de Régis Debray: s'arrêter à ce qu'il écrit, ou comprendre - voire deviner - ce qu'il dit à demi-mot. Il y a aussi deux livres dans ce texte: une analyse fine de la confrontation des djihadistes et de nos sociétés occidentales à travers le rapport - antagoniste - de chaque camp à la mort ; et une réflexion sur la capacité d'une civilisation - la nôtre - de survivre alors qu'elle ne croit plus à la vie après la mort.

Et tout cela en 80 pages! Au choix, on dira que Debray réalise un exploit ou se moque du monde ; qu'il fait montre d'une grande subtilité ou d'une extrême désinvolture ; d'une rare audace ou d'une coupable pusillanimité.

Mais avançons. Au contraire de la plupart des commentateurs, Regis Debray est trop fin - et trop lettré - pour tomber dans les panneaux habituels: non, les djihadistes ne sont pas des nihilistes - nihil, en latin, veut dire «rien» ; aucun rapport avec Les Possédésde Dostoïevski, pour qui «si Dieu est mort, tout est permis». Ils prônent, eux, «Dieu, l'ordre et les Maîtres». Les nihilistes, c'est nous. Nous qui ne croyons en rien, ni dans le paradis ni dans l'enfer. Debray le dit avec son style habituel, à la fois sec et fleuri, mélange séduisant de prose savante et de langage populaire: «Où nous mettons du vide, ils mettent du plein […]. Dès lors qu'on avait rompu avec l'origine, on ne pouvait que perdre la fin […]. Pour qu'il y ait un paradis promis, il faut qu'il y ait un paradis perdu.»

Debray a compris que peu importe le mieux, peu importe qu'on ne meure plus de la peste et qu'on mange à sa faim dans nos contrées, l'important était ce qui arrivait

Debray est un progressiste contrarié, comme il y a des gauchers contrariés. Il a cru dans les lendemains qui chantent, ces 1789 et ces 1917, toutes ces nouvelles aubes de l'humanité qui nous préparaient des avenirs radieux, toutes ces versions laïcisées du messianisme judéo-chrétien. L'expérience et l'Histoire l'ont quelque peu dégrisé. «Progressisme, scientisme, socialisme. La perte du Dieu futur a fait du futur notre Dieu. Ces trois espèces de salle d'attente ont fait plus et mieux que nous faire passer le temps, mais le progrès a produit, en plus de la pénicilline, le glyphosate et le trou d'ozone, la Science, en plus de la Lune, Hiroshima, et la Justice, en plus de la Sécu, la Kolyma.»

C'est ce qui fait la différence entre Debray et ses pairs intellectuels progressistes, et leurs épigones journalistiques qui, revenus de leurs espérances millénaristes, se sont repliés sur le médiocre compromis libéral qui fait de l'économisme et du matérialisme l'horizon unique de leur pensée étriquée. Ils se contentent de répéter en boucle ce qu'écrivent pour eux des folliculaires occidentaux qui scandent comme un mantra: «Non, ce n'était pas mieux avant.»

Debray, lui, a compris que peu importe le mieux, peu importe qu'on ne meure plus de la peste et qu'on mange à sa faim dans nos contrées, l'important était ce qui arrivait: «Qui peut encore douter que la postmodernité est et sera de plus en plus archaïsante? […] L'archaïque, ce n'est pas ce qui est périmé, c'est l'enfoui qui remonte à la surface en cas de crise générale, car le plus résistant, chez un individu comme dans un collectif, est ce qu'il a de plus ancien.»

Il existe deux types de religion : celles avec clergé et celles sans. Les premières, comme le catholicisme, canalisent par l'intervention d'une Église et de ses clercs l'interprétation des textes sacrés. Les autres, essentiellement le protestantisme de Luther et l'islam sunnite de Mahomet, sans clergé, laissent chacun des fidèles se faire sa propre lecture et sa propre idée. Alors, comme dit Debray, c'est « le feu à la plaine »

Regis Debray, qui écrivit naguère un remarquable Dieu, un itinéraire, distingue entre deux types de religion: celles avec clergé et celles sans. Les premières, comme le catholicisme, canalisent par l'intervention d'une Église et de ses clercs l'interprétation des textes sacrés. Les autres, essentiellement le protestantisme de Luther et l'islam sunnite de Mahomet, sans clergé, laissent chacun des fidèles se faire sa propre lecture et sa propre idée. Alors, comme dit Debray, c'est «le feu à la plaine».

L'invention de l'imprimerie donna à chaque protestant l'occasion de se faire sa propre idée de l'Apocalypse des évangélistes et du récit des origines de l'Ancien Testament. Ce fondamentalisme protestant n'est pas pour rien dans le déclenchement de guerres de religion qui ensanglantèrent le XVIe et le XVIIe siècle. De même aujourd'hui, le fondamentalisme islamique profite d'Internet pour se répandre et mettre «le feu à la plaine» en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe. À chaque fois, comme par hasard, un phénomène d'urbanisation massive et brutale provoque le déracinement de populations nombreuses qui s'accrochent au texte sacré pour conserver un ancrage identitaire.

D'un côté, ceux qui ne croient en rien, ni en Dieu ni en l'au-delà ; de l'autre, ceux qui croient en leur dieu et à sa promesse de rédemption dans la vie après la mort. Eux et nous

Régis Debray s'est toujours gaussé des esprits assez crédules pour croire en la guerre des civilisations annoncée par Samuel Huntington. Sans le dire explicitement, il semble avoir évolué. «Nous avons la morale pour nous. Il n'est pas exclu que le moral soit de l'autre côté», reconnaît-il. D'un côté, ceux qui ne croient en rien, ni en Dieu ni en l'au-delà ; de l'autre, ceux qui croient en leur dieu et à sa promesse de rédemption dans la vie après la mort. Eux et nous.

Pour comprendre ce que Debray se refuse à dire clairement, il faut compléter sa réflexion par d'autres. Ainsi Malraux, qui disait: «Une civilisation, c'est tout ce qui s'agrège autour d'une religion.» Ou encore René Girard, qui, à la fin de son dernier livre, paru avant sa mort,Achever Clausewitz, prophétisait: «Il nous faut entrer dans une pensée du temps où Charles Martel et les croisades seront plus proches de nous que la Révolution française et l'industrialisation du second Empire.»

Régis Debray est un homme du temps où la Révolution française et l'industrialisation du second Empire étaient la raison d'être, de vivre, de lutter. Ce temps-là est révolu. L'esprit de Debray le sait, mais le cœur de Régis ne veut pas l'admettre. L'archaïque a changé d'époque. Régis Debray le voit, le comprend, mais se refuse à l'assumer. Il ne franchira pas le Rubicon. Comme Cincinnatus remisa son épée pour sa charrue, le combattant glorieux des guerres révolutionnaires passées renonce à plonger dans les guerres qui viennent. Il laisse obligeamment sa place à d'autres.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 04/10/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici