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La chanteuse de Christine and the Queens sort son second album. Précis, percutant, maîtrisé, il tient néanmoins à distance.

Enregistré entre Paris, Londres et Los Angeles, l'album Chris est une production internationale d'une ampleur peu commune. Après tout, son auteur, une jeune femme de 30 ans, n'en est qu'à son deuxième disque. Bien sûr, Chaleur humaine, qui l'a révélée en 2015, s'est écoulé à un million et demi d'exemplaires dans le monde, dont une bonne moitié en France. Préparées à son domicile de l'Est parisien, les compositions prennent appui sur les ordinateurs, les synthétiseurs et les programmations. Ces maquettes ont ensuite été gonflées aux stéroïdes dans un laboratoire californien.

Là où Chaleur humaine était intime, introverti et sensible, son successeur est une affaire bien plus ouverte sur le monde à l'allure de défi. Si elle ne se réinvente pas radicalement sur le plan musical, Chris élargit sa palette sur ces chansons à la fois plus outrées, plus sexuelles et plus engagées. La chanteuse, compositrice et productrice, explique avoir été marquée par les sons du Love on the Beat de Gainsbourg, Dangerous de Michael Jackson, mais aussi des disques de Janet Jackson, Madonna et Eminem.

Il manque une certaine vulnérabilité à ces instrumentations sèches et cliniques

Après avoir passé des années à contempler leurs photos dans sa chambre d'adolescence, la trentenaire a été adoubée par Madonna et Elton John, qui l'ont tous deux invitée à partager la scène. C'est certainement cette reconnaissance qui confère à l'album une assurance inédite. Quitte à parfois tomber dans l'excès.

Certes l'album est précis, percutant, maîtrisé. Mais c'est justement ce qui nous tient parfois à distance. La faute à une production assez martiale, froide et désincarnée. On est plus sensible à des chansons comme La Marcheuse ou Machin-chose qu'à des pièces plus mécaniques comme Goya-Soda. Bruce est dans le brouillard reprend trop fidèlement les schémas rythmiques de la décennie 1980, notamment avec cette caisse claire artificiellement mise en avant. Il manque une certaine vulnérabilité à ces instrumentations sèches et cliniques. Les basses synthétiques et les cocottes de guitare funk sortent tout droit des productions de Michael Jackson, qui apparaît plus que jamais comme l'influence majeure de la Nantaise.

La presse internationale est très impressionnée par cet album en forme de manifeste

Paul McCartney, qui a souvent collaboré avec Jackson, a déjà déclaré son admiration pour la jeune femme. La presse internationale est très impressionnée par cet album en forme de manifeste. On aurait aimé que Chris fasse preuve d'encore plus d'audace au moment de faire des choix musicaux. Si on prend en compte sa transformation esthétique et le message envoyé par son nouveau nom de scène, Chris, la musique n'obéit pas à la même réinvention. David Bowie, qui passa par plusieurs incarnations, rénovait sa musique au rythme des personnages: Ziggy Stardust, le Thin White Duke empruntaient des esthétiques différentes.

Autoproclamée «femme phallique», Chris signe un disque assez puissant mais dont le curseur a peut-être été poussé un peu trop dans la zone rouge. En souhaitant appliquer la radicalité de sa démarche à sa musique, elle livre un disque trop monochrome, s'interdisant des écarts d'intensité qui produisent les plus belles œuvres. Les chansons s'assoupliront certainement sur les scènes que la trentenaire ne va pas tarder à arpenter. On peut compter sur l'expertise de cette danseuse hors pair pour conférer un peu plus de chaleur humaine à cette collection de titres réussis mais pour l'heure assez désincarnés.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 20/09/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici