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CHRONIQUE - Le cas le plus courant et le plus détestable d'hybris consiste pour un humain à se croire plus qu'il n'est, et le pire du pire, bien sûr, c'est de se prendre pour un dieu, voire pour le roi des dieux, pour Jupiter en personne.

Et n'était-ce pas là, finalement, le cœur de l'affaire Benalla? Ce que les Grecs appelaient l'hybris (prononcer «ubrisse»), c'est la démesure, l'orgueil, cette arrogance spécifiquement humaine qui menace en permanence l'ordre de justice instauré par les Immortels. Le cas le plus courant et le plus détestable d'hybris consiste pour un humain à se croire plus qu'il n'est, et le pire du pire, bien sûr, c'est de se prendre pour un dieu, voire pour le roi des dieux, pour Jupiter en personne.

C'est ce qui arrive au malheureux Tantale dont l'histoire mériterait d'être aujourd'hui méditée par nos politiques. Selon la version la plus commune, Tantale aurait été un des nombreux fils de Zeus et de Ploutô, elle-même fille d'Atlas, le Titan qui porte le monde sur ses épaules. Sans être à proprement parler un Olympien, Tantale est donc malgré tout de race divine. Marié avec la belle Dioné, il est souvent invité sur l'Olympe, à la table des dieux. Roi de Phrygie, il a la réputation d'être dès son plus jeune âge extraordinairement riche et talentueux. Du reste, des êtres aussi prestigieux que Ménélas, le roi de Sparte, ou encore Agamemnon, le chef des armées grecques pendant la guerre de Troie, figureront parmi ses descendants. On dit même que Zeus l'a pris comme confident, une espèce de conseiller avec lequel il prend plaisir à converser, à tester ses idées, à discuter ses plans. Flatté de se trouver dans le secret des dieux, Tantale finit par s'en croire l'égal au point d'être jaloux de leur prétendue supériorité. Afin de leur démontrer qu'ils ne sont pas meilleurs ni plus savants que lui, et certainement pas omniscients, il conçoit le projet fou, non seulement de les inviter à sa table (ce qui est déjà un signe d'hybris), mais qui plus est de leur servir de la chair humaine en guise de plat principal afin de tester leur prétendu savoir.

À cette fin, il tue son propre fils, Pélops, avant de le faire cuire pour ses invités. Déméter, toute préoccupée qu'elle est par le sort de sa fille, Perséphone, enlevée par Hadès, grignote par inattention, un morceau d'épaule du malheureux Pélops, mais les autres dieux sont horrifiés: omniscients (car ils le sont bel et bien!), ils détectent aussitôt l'affreux stratagème ourdi par leur hôte. Ils décident alors de punir Tantale: il a péché par la nourriture, il sera puni par la nourriture! Et le voilà condamné pour l'éternité à souffrir de la faim et de la soif devant des mets délicieux dont il ne parvient jamais à s'approcher.

Au-dessus de sa tête, un énorme rocher oscille en équilibre instable, menaçant en permanence de l'anéantir afin de lui rappeler qu'il n'est qu'un mortel, et certainement pas un dieu.

De Prométhée à Sisyphe, les mythes renvoient inlassablement à cette notion d'hybris et au châtiment qu'elle mérite, au point qu'elle devient l'un des thèmes centraux de la mythologie.

De Prométhée à Sisyphe, les mythes renvoient inlassablement à cette notion d'hybris et au châtiment qu'elle mérite, au point qu'elle devient l'un des thèmes centraux de la mythologie. Comme chez nos écologistes, aux yeux des Grecs déjà, seuls les humains sont capables de pécher par démesure, de se prendre pour ce qu'ils ne sont pas. De là les devises qui ornaient le temple d'Apollon: «Connais-toi toi-même!» et «Rien de trop!».

Les lions, les requins ou les ours sont certes des prédateurs féroces, terrifiants pour leurs proies et pour les Hommes eux-mêmes, mais ils ne «débordent» jamais de leur place au sein de l'Univers, ils ne sont jamais vraiment en «excès» par rapport au monde qui les environne comme par rapport à leur nature propre. Ils restent en harmonie avec leur milieu, de sorte qu'aucune espèce animale ne peut sérieusement porter atteinte à l'ordre cosmique. L'Homme, lui, comme on le voit au cœur du mythe de Tantale, est, hélas, capable de déséquilibre et d'injustice, et c'est du reste la raison pour laquelle Zeus le punit avec une telle sévérité.

J'ai bien connu le monde politique et sauf erreur, il me semble plus encore que par le passé pécher par hybris. La faute en revient d'ailleurs moins aux politiques eux-mêmes qu'à une médiatisation si délirante qu'elle fait perdre la mesure. Difficile, en effet, quand on se retrouve au sommet de l'État, en permanence à la une de la presse, reçu comme un roi par les chefs des États les plus puissants, encensé par ses conseillers, flatté par les courtisans qui se pressent et s'empressent chaque année plus nombreux, de ne pas se prendre un jour ou l'autre pour Jupiter en personne. Attention, danger! Ne jamais oublier cette adresse de Montaigne aux puissants: «Si haut que l'on soit placé, on n'est jamais assis que sur son cul!». C'est rudement dit… mais c'est bien dit!

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 09/08/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici