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Par Stéphane Ratti
Publié le 12/02/2017 à 22h03  >>>>>>>>>>>>le Fig>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

TRIBUNE - Pour les philosophes néoplatoniciens, la vérité ne peut être confondue avec la croyance, l'opinion ou le mythe, rappelle l'auteur, professeur d'histoire de l'Antiquité tardive à l'université de Bourgogne-Franche-Comté.

Une intéressante et nouvelle notion, apparue aux États-Unis en 2016, fleurit dans les médias depuis peu: la «post-vérité». Son succès est lié aux récentes et nombreuses polémiques autour des supposés mensonges, omissions, tricheries ou arrangements divers avec la vérité dont le personnel politique de tous les bords et sur tous les continents se rendrait coupable.

C'est que la vérité, justement, ne serait plus une notion opérationnelle. Trop tranchée, trop univoque, trop simpliste, on lui a substitué le concept de post-vérité (post-truth), une expression forgée à partir d'une formule mieux connue, la pensée postmoderne. Ce qu'on appelle ainsi est un courant d'origine philosophique et universitaire qui est né et s'est développé en France dans les années 1960 autour des travaux de Michel Foucault, Jacques Derrida, ou encore Roland Barthes à ses débuts. Ce dernier, dans Le Degré zéro de l'écriture (1953), entreprit de démythifier le rêve d'une vérité atteignable dans les textes en faisant de la littérature le champ de la connotation au détriment de la dénotation, en décrétant l'effacement de la personne de l'auteur, en niant toute notion d'autorité du texte, et en arrachant la littérature à l'histoire.

Le langage ment, l'État est un tyran et l'inconscient est notre moteur

Michel Foucault, de son côté, dénonça, dans Les Mots et les Choses(1966), comme une illusion ce qu'on croyait être un contrat d'une certaine fiabilité entre le monde et les mots, puis voua aux gémonies les institutions, de l'école à l'hôpital, comme autant de lieux d'emprisonnement et d'aliénation. Jacques Derrida, enfin, dans La Différance (1968), s'amusa en écrivant à sa façon un mot qui n'en fait qu'à sa tête puisque aussi bien dans l'antisystème linguistique qui est le sien, comme l'écrit George Steiner, «il n'y a plus d'équivalence durable ou de garantie entre signifiant et signifié, entre intentionnalité et sens démontrable».

Bref, selon les gourous de la pensée postmoderne, l'on n'est jamais ni maître de ce que l'on dit ni sûr de ce que l'on en comprendra. Ce courant, allié à différentes chapelles issues du structuralisme, irrigue abondamment, de nos jours encore, les universités anglo-saxonnes et, s'il n'a plus guère de chef de file déclaré ni d'existence active, continue dans notre pays à influencer certains de nos modes de pensée.

Non seulement la pensée postmoderne estime qu'il n'est plus possible d'établir absolument une vérité, mais encore elle considère que la question de la sincérité ne devrait plus être posée

Pour simplifier, la pensée postmoderne dénonce la confiance que l'on peut porter en la raison comme une illusion et considère que l'individu est soumis à toutes sortes de formes d'oppression, qu'elles soient politiques, économiques et culturelles: le langage ment, l'État est un tyran et l'inconscient est notre moteur. Nous ne maîtrisons en réalité aucun de ces aspects de notre vie, nous en sommes au contraire les esclaves. La pensée postmoderne prend à rebours la philosophie des Lumières et son émergence coïncide avec la fin des grands récits d'émancipation tels que les ont rêvés les Modernes depuis le XVIIIe siècle. Le philosophe Jean-François Lyotard, auteur en 1979 d'un ouvrage qui fut influent, La Condition postmoderne, avait une formule lumineuse pour résumer la situation: «L'homme postmoderne n'y croit plus.»

La post-vérité est ainsi un avatar de la pensée postmoderne, son dernier-né, un nouveau bâtard. Il serait désormais vain de chercher à vérifier, par exemple, si la cérémonie d'investiture de Donald Trump a réuni plus de monde à Washington que celle, naguère, de Barack Obama puisqu'une croyance personnelle aurait davantage d'influence sur la réalité qu'un fait objectivement avéré. Le discours des amis du premier nommé aurait ainsi autant de poids que les photographies de la foule publiées par les partisans du second. Peut-être inexacte en soi, l'affirmation a pour elle une certaine autorité malgré tout, elle ne saurait être purement et simplement fausse, elle relève d'une vérité d'un autre ordre, on la nommera post-vérité.

Mais ce n'est pas tout: non seulement la pensée postmoderne estime qu'il n'est plus possible d'établir absolument une vérité, mais encore elle considère que la question de la sincérité ne devrait plus être posée. Un certain courant universitaire dans le domaine de la philosophie ou de l'histoire présente ainsi comme une aporie toute tentative de remonter jusqu'aux intentions d'un acteur de l'histoire ou, plus généralement, de tout individu. «Sonder les reins et les cœurs» ne saurait être, pour ses adeptes, un objectif scientifique. Tout discours ne devrait plus être analysé que comme une manifestation rhétorique produite pour un certain public et dans un contexte donné, avec une intention déterminée. L'histoire devrait évacuer la question du sens puisque aussi bien l'intimité et les intentions d'un homme, sa subjectivité et sa sincérité, seraient hors de portée de l'enquêteur. Il n'y aurait plus d'absolu ni de transcendance que contextuels, ce qui est un oxymore, mais la pensée postmoderne, on le sait, raffole du paradoxe.

La vérité ne s'invente pas ni ne se fabrique car l'esprit ne fait pas la vérité, il la trouve

Nous sommes les enfants d'une civilisation judéo-chrétienne qui a beaucoup réfléchi sur le mensonge (saint Augustin écrivit un traité sur le sujet) et qui a inventé l'introspection (saint Augustin inaugura le genre vers 400 en rédigeant de formidables - au sens étymologique, c'est-à-dire «effrayantes» - Confessions), un genre dont l'ambition n'est autre que la quête de la vérité intérieure. Faire de la post-vérité le nouvel horizon indépassable de l'histoire ou de l'insincérité une vertu serait trahir non seulement Augustin mais tout l'enseignement des humanistes. Il existe bel et bien des vérités et, heureusement, encore des hommes qui font métier de la poursuivre. Saint Augustin avait lu les philosophes néoplatoniciens (en traduction latine) et avait pris à Platon lui-même cette idée si précieuse: la vérité ne peut être confondue avec la croyance, l'opinion ou le mythe.

Il n'est pas exact qu'il n'y aurait de vérité que contextuelle, inscrite dans l'histoire ou dans des esprits marqués par une époque et leurs représentations. À l'opposé du relativisme historicisant de la pensée postmoderne, Augustin a défini la vérité comme le fit Platon dans le Ménon: si le jeune esclave ignorant, mis en scène dans ce dialogue, parvient, guidé par de bonnes questions, à mettre au jour une vérité aussi indiscutable que 3 et 7 font 10, c'est donc que la vérité n'est pas produite par une pensée qui en serait le seul auteur, mais bien que la raison humaine est capable par elle-même de découvrir ce qui lui est extérieur. La vérité ne s'invente pas ni ne se fabrique car l'esprit ne fait pas la vérité, il la trouve.

* Dernier ouvrage paru: Le Premier Saint Augustin, Les Belles Lettres, 2016.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 13/02/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici