EXTRAITS :

1) ....François Cheng: «Le temps est venu de réhabiliter l'âme»  .... «L'esprit raisonne, l'âme résonne ; l'esprit se meut, l'âme s'émeut ; l'esprit communique, l'âme communie»

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François Cheng: «Le temps est venu de réhabiliter l'âme»

Par Mohammed Aïssaoui
Publié le 26/12/2016 >>>>>>>>>>>Le fig>>>>>>>>>>

INTERVIEW - Son livre De l'âme rencontre un immense succès. Dans une société qui valorise l'esprit, l'académicien met en avant ce qui constitue la part la plus secrète de notre être.

De l'âme est un livre touché par la grâce. Un livre ami qui fait fondamentalement du bien dans le sens où il pousse à la réflexion et à l'introspection. Son auteur, François Cheng, de l'Académie française, possède cet art rare de l'échange - d'ailleurs son ouvrage est composé de sept lettres écrites à une femme dont il n'avait plus de nouvelles depuis une trentaine d'années. On peut évidemment les lire comme si elles nous étaient adressées.

L'écrivain, essayiste et traducteur nous chuchote à l'oreille de merveilleuses paroles sur l'âme. Il pèse chacun de ses mots, prend le temps - ses silences disent beaucoup. Avec lui, les termes les plus banals, comme la vie, prennent une majuscule. Parfois, il convoque d'autres auteurs - Simone Weil, Pierre Emmanuel, Le Clézio, mais aussi les philosophes. Et toujours il met de la poésie dans ses phrases. François Cheng est un mélange d'humilité non feinte et d'érudition généreuse. Son immense succès l'illustre: De l'âme est paru au bon moment, comme s'il venait combler quelque chose. Rencontre avec un grand sage.

LE FIGARO. - Votre livre «De l'âme» rencontre un immense succès, vous y attendiez-vous?

François CHENG. - Je m'attendais à toucher un certain nombre de lecteurs, mais pas à un public aussi large et varié. Peut-être le temps est-il justement venu de réhabiliter l'âme, de la re-nommer. En reconnaissant son âme, chacun retrouve l'unicité de son être, et à un degré plus profond, son unité foncière.

Pourtant, vous dites que dans notre société il est devenu «ringard» de parler d'âme…

«L'âme est cette entité en nous qui anime notre corps par son vouloir-vivre et son désir d'être»

Il est vrai que notre société tente d'oblitérer, au nom de l'esprit en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme inférieure ou obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. Celui qui ose se réclamer de l'âme prend le risque d'être traité de ringard, de spiritualiste, voire de suppôt des religions, alors que l'âme est une notion universelle.

Il est néanmoins difficile de dire ce qu'est vraiment l'âme… Vous écrivez que c'est aussi difficile que de parler du temps, de la lumière ou de l'amour. Comment peut-on la définir?

Jusqu'à un certain degré, on peut la cerner. L'âme est cette entité en nous qui anime notre corps par son vouloir-vivre et son désir d'être. Elle a cette capacité d'animer, parce qu'elle est reliée au principe de Vie qu'est le Souffle vital, lequel anime l'univers vivant depuis l'Origine. En latin, le mot dérive du mot anima qui désigne précisément le Souffle vital que toutes les autres traditions reconnaissent aussi. La pensée indienne la nomme Aum, la pensée chinoise Qi, la pensée grecque Pneuma, le judaïsme Rauh, l'islam Rûh.

Chez chacun, l'âme constitue la part la plus intime, la plus secrète de son être. Elle est lui dès avant sa naissance, et elle l'accompagne jusqu'au bout. Indivisible, irréductible, irremplaçable, elle est la vraie marque de son destin unique.

«L'esprit raisonne, l'âme résonne ; l'esprit se meut, l'âme s'émeut ; l'esprit communique, l'âme communie»

Par rapport à l'esprit, quels sont les domaines spécifiques de l'âme?

Il y a comme une répartition du travail entre l'esprit et l'âme. L'esprit est cette capacité humaine de raisonner, de rationaliser notre existence ; il régit le domaine du savoir et celui de toute l'organisation sociale. L'âme, elle, est active dans les domaines des sentiments, de la sensibilité. Plus concrètement, elle a trait aux ressentis, aux émotions, aux affects et, par là, à l'amour sous toutes ses formes, à la création artistique dans toutes ses diversités. Par ailleurs, l'âme entretient un lien intuitif, ou «naïf», avec la transcendance. Usant des ressources phoniques du français, j'ai osé quelques formules un peu lapidaires: l'esprit raisonne, l'âme résonne ; l'esprit se meut, l'âme s'émeut ; l'esprit communique, l'âme communie.

Vous établissez une hiérarchie entre le corps, l'esprit et l'âme… Considérez-vous que l'un a plus d'importance que l'autre?

La valeur du corps et de l'esprit, personne ne les conteste. Mais le corps peut connaître la déchéance et l'esprit la déficience - la moindre attaque précipite l'esprit le plus brillant dans l'hébétude. L'âme de chacun, de bout en bout, demeure entière. En fin de compte, c'est l'âme qui prendra en charge le corps et l'esprit, et pas le contraire. C'est elle qui finit par absorber le génie de l'esprit et du corps. La valeur d'être de chacun réside dans son âme. Je signale que Camus comme Le Clézio, nos deux grands écrivains, considèrent que c'est l'âme qui incarne l'essence de la dignité de l'humain.

L'âme a-t-elle l'intuition du mal et du bien? Ne peut-elle pas céder à ses pulsions destructrices, certains n'hésitant pas à tuer en son nom?

«Dans toute âme humaine cohabitent ange et démon. Mais l'âme possède cette intuition qui lui dicte ce qui est bon dans le sens de la vie et ce qui ne l'est pas»

Pour moi, elle a une intuition éthique par rapport à la vie. L'âme sait intuitivement ce qu'est la vie. L'anima est relié au Souffle vital, celui-là même qui m'anime et «meut le Soleil et les autres étoiles» comme l'écrit Dante dans La Divine Comédie. Ce que vous évoquez est une pulsion de mort de la part de ces êtres qui détruisent d'autres vies. Ils sont à rebours de l'ordre de la Vie.

Instruite par l'expérience de la souffrance et de la mort, l'âme est capable d'ouverture et de dépassement, en élevant l'être qu'elle habite jusqu'au règne du divin. Mais elle peut aussi, c'est vrai, connaître déviations ou perversions, céder à des pulsions destructrices. Dans toute âme humaine cohabitent ange et démon. Mais l'âme possède cette intuition qui lui dicte ce qui est bon dans le sens de la vie et ce qui ne l'est pas. Après une longue vie de médecin et de recherches, Albert Schweitzer ne trouve qu'un seul critère dans sa réflexion philosophique: est-ce dans le sens de la vie? À part la Voie christique - «Je suis la Voie, la Vérité, la Vie» -, il intègre aussi la Voie taoïste selon laquelle «La Vie engendre la Vie ; il n'y aura pas de fin».

Avec tous ces drames et toutes ces barbaries, quelles sont les raisons d'espérer?

Comme je l'ai dit au début, l'âme, reliée au principe de Vie, n'a de cesse de nous animer par son vouloir-vivre et son désir d'être. Là où la barbarie sème les deuils, elle suscite en nous le besoin de communion qui ravive l'énergie de l'amour. Il y a toujours parmi nous des êtres qui s'efforcent de sauver.

Il y a quelques jours, j'ai eu l'honneur de décorer Suzanne Tartière, un des piliers du Samu de Paris, actuellement directrice du Samu social international. Il y avait l'immense figure qu'est Xavier Emmanuelli (fondateur du Samu social, cofondateur de Médecins sans frontières et ancien ministre, NDLR) et d'autres du monde de l'urgence. Tous affrontent toutes les conditions avec un dévouement, une abnégation d'une grandeur qui a pour nom la sainteté. En pensant à eux par exemple, on ne peut désespérer du destin humain.


De l'âme, de François Cheng
Albin Michel, 164 pages, 14€