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Par Sylvia Zappi Publié hier  4.12.18 à 20h42

La petite troupe de « gilets jaunes » est toujours aussi déterminée, devant la préfecture, en ce matin de 4 décembre ensoleillé. Les annonces du gouvernement de surseoir à la hausse de la taxe sur le gazole et autres mesures temporaires n’ont pas suffi à calmer la révolte. Des folles journée et nuit de samedi ne subsistent qu’une flaque de peinture jaune sur le trottoir et quelques abribus par terre. Charleville-Mézières, préfecture des Ardennes, avait depuis longtemps oublié la violence que peut engendrer la colère ouvrière.

« Ils nous donnent des cacahuètes comme à des singes. C’est pas suffisant pour qu’on lâche. » Lary Sere est le premier à réagir. Ce quinquagénaire à la barbiche grisonnante, ancien forgeron des ateliers Thomé-Génot – une usine de pièces automobiles qui a fermé en 2006 après des mois de grève –, résume bien le sentiment général. « Il y a tant de choses qui ne vont pas que cela ne change rien. On ressent une accumulation de ras-le-bol qui fait qu’on veut bien plus », renchérit Elodie Renault, une esthéticienne en congé parental.

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Solidarité et camaraderie

Lary et Elodie sont sur les barrages depuis le début du mouvement. Ils y ont vécu le froid, les bombes lacrymogènes, les charges policières, mais y ont aussi découvert la solidarité et la camaraderie de « ceux d’en bas ». Elodie ravitaille les piquets tous les matins, une fois ses quatre enfants confiés aux grands-parents. Avec un mari qui « gagne bien » – 2 000 euros net comme conducteur dans une tuilerie –, ils n’arrivent qu’à remplir les assiettes, raconte-t-elle.

« Il faut une augmentation du pouvoir d’achat, une hausse des salaires, des retraites et des indemnités chômage »

« Ça fait longtemps qu’on avait envie de bouger. Il faut une augmentation du pouvoir d’achat, ça veut dire une hausse des salaires, des retraites et des indemnités chômage », ajoute la trentenaire au visage tout en finesse. Cette demande de revalorisation générale est au centre de toutes les discussions. Tout comme celle du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune. Parce que si la hausse des carburants a été le détonateur de la crise – « la goutte d’eau », comme ils disent tous –, elle semble désormais largement dépassée.

Dans cette ville ouvrière touchée par la désindustrialisation, encore fortement dépendante de l’industrie automobile, le taux de chômage atteint 23,7 % et le taux de pauvreté 28 %. Xavier Médeau, avocat de la Confédération générale du travail (CGT), qui a été de presque tous les combats contre les fermetures d’usine, se dit étonné de la détermination des « gilets jaunes » : « C’est une vraie colère, pas canalisée. » Une colère qui fait écho à la fièvre souvent ressentie, dans une longue grève, par des travailleurs qui n’ont plus rien à perdre.

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« Juste vivre décemment »

« Ils peuvent baisser le gazole à un euro, ça ne changera rien. Il faut une meilleure répartition des richesses », lâche ainsi Fabien Tombois, ouvrier en production. Le jeune homme est élu CGT dans son usine mais présent tous les jours sur les blocages, « pour vivre plus dignement de notre travail ». Karim, son camarade de lutte, grande gueule de 57 ans, acquiesce : « Ils ne comprennent pas là-haut qu’ici on est aux anxiolytiques pour échapper à la misère ? On ne veut pas la lune non plus, juste vivre décemment », ajoute ce chômeur aux cheveux mi-longs.

Pas la lune… Juste pouvoir offrir une journée Disney aux enfants, de temps en temps. Ne pas devoir choisir entre la réfection du crépi de la maison qui s’effrite et les vacances, surtout quand on n’en a pas pris depuis cinq ans. Ne plus hésiter entre le café avec les copains et l’essence pour le vieux scooter. Ces tourments de tous les jours, ils ont pu les partager quand ils se sont retrouvés la première fois, le 17 novembre.

« Sur les blocages, on s’écoute, on se bat, et ça change les idées »

Chez les « gilets jaunes », « on côtoie tout le monde et on ne fait pas de politique », répètent-ils en chœur. Ils en parlent pourtant beaucoup, quand ils évoquent leur désir de justice sociale et d’égalité. Mais sans évoquer les étiquettes partisanes car, à leurs yeux, elles ne comptent plus. Certains votent, d’autres, non. Certains sont partisans de Marine Le Pen, d’autres de Jean-Luc Mélenchon. Mais peu leur importe, au fond.

« Ça me fait rire qu’on essaie de nous situer à l’ultragauche ou à l’ultradroite. Sur les blocages, on s’écoute, on se bat, et ça change les idées », assure Gaby, ouvrier dans le bâtiment. Il est là, comme les autres, « parce qu’on est pauvres et qu’on va faire de nos enfants des pauvres à leur tour ». Ce trentenaire, qui vote Rassemblement national, a les yeux qui brillent quand il évoque cette camaraderie nouvelle, découverte avec les « gilets jaunes » : « On ressent une vraie solidarité. Rien que ça, c’est énorme. » Elodie approuve : « On en avait marre, chacun dans son coin. On est unis maintenant et c’est important. »

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Unis par la même rage

C’est un curieux mélange de fraternité et de sentiment d’exister à nouveau qu’ils expriment chacun avec leurs mots. « On a repris notre fierté et on s’est donné du cœur à relever la tête », souligne Laurent Tinois, ouvrier dans les travaux publics en invalidité. Et ce quadragénaire à l’allure fatiguée d’ajouter : « Maintenant, il faut en finir avec ce petit monde politique qui ne fonctionne que pour lui-même. » Hommes, femmes, jeunes, vieux, ils racontent tous cette énergie nouvelle. Mais une énergie qui a pris des intonations dégagistes.

Parlant d’une seule voix contre ce président « qui se gave et les méprise », ces élus qui ne savent rien de leur vie, c’est la même rage qui sourd de partout. « On ne fait plus confiance à personne, car ils se battent tous pour leur poste », martèle Karim qui avait mis un bulletin Mélenchon dans l’urne. Aucun ténor ne semble digne de porter leur voix. Ils rêvent même de voir des « gilets jaunes » candidats aux municipales ou à l’Assemblée nationale. Alors la seule perspective qui les anime, c’est la « démission » d’Emmanuel Macron. Ils n’y croient guère mais ça les soude. Quoi qu’il en soit, ils seront encore là samedi prochain.

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Sylvia Zappi (Charleville-Mézières de notre envoyée spéciale)