Note utilisateur: 5 / 5

Etoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles activesEtoiles actives
 

...son extrait préféré ....>>>>

CORRELATS

 

ARTICLE

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

ÉLÈVE & MAÎTRE (5/7) - Pour l'auteur du Crépuscule des idoles progressistes, la grande force de celle qui fut l'élève de Martin Heidegger est de dépasser la ligne de partage entre progressistes et conservateurs pour s'ériger en véritable penseur de la condition humaine.

LE FIGARO MAGAZINE. - Hannah Arendt est parmi les philosophes les plus importants, mais aussi les plus exigeants, du XXe siècle. Votre passion pour son œuvre a-t-elle été immédiate?

Bérénice LEVET. - Exigeante, vous avez raison. La lecture d'Hannah Arendt n'est pas toujours aisée. Son écriture est souvent elliptique. Toutefois, sa pensée est concrète, on pressent d'emblée l'urgence des questions dont elle se saisit. Et, si de nombreux points devaient alors m'échapper, du moment que je l'ai découverte, je ne l'ai plus quittée. Je dois à Alain Finkielkraut cette rencontre. J'avais 16 ans. Après avoir lu La Défaite de la pensée, qui a marqué un avant et un après dans mon parcours, chaque samedi j'écoutais son émission «Répliques» sur France Culture ; Arendt y était souvent convoquée, spécialement sa réflexion sur l'école. C'est donc par l'essai sur La Crise de l'éducation que je suis entrée dans son œuvre.

«La tâche des adultes est d'escorter l'enfant dans cette forêt de symboles où il entre en étranger, de lui apprendre à connaître et à aimer cette civilisation qui était là avant lui»

Cette lecture fut décisive, j'en ressortis riche d'une philosophie qui allait à rebours des dogmes de l'époque. Une phrase fit mouche: «Avec la conception et la naissance, les parents ne donnent pas seulement la vie, ils introduisent dans un monde», un monde c'est-à-dire une civilisation, une forme d'humanité particulière sédimentée par les siècles. L'individu est précédé. Arendt pose là les fondements d'une anthropologie de la transmission. La tâche des adultes est d'escorter l'enfant dans cette forêt de symboles où il entre en étranger, de lui apprendre à connaître et à aimer cette civilisation qui était là avant lui, qui est appelée à demeurer après lui et dont il deviendra bientôt acteur. Le génie d'Arendt est de tenir ensemble les devoirs des adultes envers les enfants mais non moins leurs devoirs envers «la continuité du monde». Il s'agit, par l'éducation, de prendre une assurance contre la menace de destruction que le nouveau venu représente pour la civilisation historiquement constituée.

Autre point capital: dans ce texte, Arendt met en lumière les vertus émancipatrices de la transmission du passé: en l'abandonnant au présent, on ne libère pas l'enfant, on l'incarcère dans la prison de l'ici et du maintenant. La connaissance du passé est un levier pour inquiéter les évidences du présent. Faute de l'héritage des siècles, l'esprit du temps l'assaille. D'où ce paradoxe audacieusement énoncé par Arendt: «C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice.»

Arendt me fut une école de liberté, de libération.

En 2006, vous lui avez consacré une thèse, Hannah Arendt et la littérature, puis un livre, Le Musée imaginaire d'Hannah Arendt. D'elle, on retient généralement les thèses politiques et on connaît moins son intérêt pour la littérature ou l'art. Pourquoi avoir choisi cet angle-là ?

La présence de la littérature dans l'œuvre d'Arendt est une donnée incontestable. Pour penser l'identité personnelle, elle sollicite Karen Blixen, la question du bien et du mal, Melville et Dostoïevski, la vocation politique des hommes, Homère et René Char, la Première Guerre mondiale, Faulkner… Je devais également découvrir que c'est en écoutant le Messie de Haendel qu'elle eut la révélation du «sens métaphysique de la naissance».

«Sa conviction étant que la littérature recèle des trésors d'expériences, négligées par les philosophes, qu'il convient d'élever au concept»

D'où vient qu'Hannah Arendt s'est ainsi tournée vers l'art et la littérature pour penser la condition humaine, saisir l'histoire, comprendre le monde? L'enquête n'avait jamais été menée. Je m'y suis donc employée, avec délectation. Il m'a été possible de reconstituer une pensée très achevée et féconde de l'œuvre d'art, de sa spécificité, de son rôle dans nos vies. L'entrée dans l'œuvre d'Arendt par la voie de l'art permet de se tenir au plus près de ses intuitions les plus originales - sa conviction étant que la littérature recèle des trésors d'expériences, négligées par les philosophes, qu'il convient d'élever au concept. Un motif plus anecdotique m'animait: en m'attachant aux œuvres qui composaient le vocabulaire de la sensibilité, j'espérais lui donner cette touche d'humanité dont certains lecteurs la jugent dépourvue.

» LIRE AUSSI - Hannah Arendt, la poésie au secours de la pensée

La philosophie d'Hannah Arendt échappe aux catégories traditionnelles de la pensée politique, mais on ne la classerait pas spontanément dans la catégorie «conservatrice» dans laquelle on vous classe, vous.

On me classe assurément parmi les conservateurs - et je ne m'en défends guère car, si la seule alternative est d'être progressiste, je m'y retrouve en meilleure compagnie -, mais je dois précisément à Hannah Arendt de refuser ce partage des eaux entre progressistes et conservateurs. Elle montre très bien que le besoin de stabilité, de durabilité, de continuité et le désir de changement, le goût de la nouveauté traversent tout être humain. Le fait de les ériger en forces contraires, de les concevoir comme deux partis opposés ne peut être, selon elle, que l'indice d'un équilibre perdu. Arendt sait toutefois que le nouveau, le changement, garde tout son prestige et nous rend aveugle à une tâche infiniment plus urgente: sauvegarder, préserver, empêcher le monde de «sortir de ses gonds», comme elle le dit avec Shakespeare. Et la vraie liberté, celle qui témoigne de la capacité de l'homme d'infléchir le cours des choses, s'atteste en l'occurrence dans l'attitude conservatrice. Magistrale leçon!

Dans «Condition de l'homme moderne», elle se livre tout de même à une critique vigoureuse de la modernité et de la société de consommation. Diriez-vous qu'elle était antimoderne?

«S'il y avait une leçon à tirer des totalitarismes, pour Arendt, c'était précisément d'en finir avec cette révolte contre le donné»

Arendt ne se laisse pas aisément enfermer dans quelque catégorie que ce soit - «I don't fit», aimait-elle à dire, «je ne cadre pas» - mais elle est assurément un penseur fort critique de la modernité. Les postulats philosophiques des modernes sont compromis dans les totalitarismes, dans leur logique du «tout est possible», dans leur politique d'ingénierie sociale et anthropologique. La modernité se caractérise, pour Arendt, et c'est un point majeur de son analyse, par l'entrée en rébellion contre le donné de l'existence. Le propre des modernes est leur impossible réconciliation avec la condition humaine. L'homme moderne est incapable de gratitude, inaccessible à la dimension du don dans ce qui lui est donné, dans ce qu'il n'a pas choisi, dans ce dont il n'est pas l'auteur. Que ce soit le legs des siècles, le corps sexué dans lequel il naît… Arendt, c'est l'anti-Beauvoir: on naît femme et on le devient. Elle articule remarquablement liberté et part non choisie de l'existence, elle fait droit à ce qui nous est donné tout en admettant du jeu. Il n'y a pas d'assignation à résidence mais la condition humaine n'est pas non plus une abstraction. S'il y avait une leçon à tirer des totalitarismes, pour Arendt, c'était précisément d'en finir avec cette révolte contre le donné. Mais, en 1958, alors qu'elle assiste aux premières tentatives de donner la vie dans des éprouvettes et que la promesse de rendre l'homme immortel commence d'agiter les esprits et les laboratoires, force lui est de constater que décidément les hommes ne sont guère disposés à un tel armistice avec la finitude. Vue très profonde et que nous gagnerions à méditer à l'heure du transhumanisme.

Vous expliquez que son œuvre préfigure vos propres combats contemporains. Etait-elle visionnaire?

Non. Pas visionnaire, ni prophétique. Elle ouvre les yeux, elle voit ce qu'elle voit, pour citer un auteur qu'elle admirait, Charles Péguy. Elle s'est faite un penseur extrêmement sagace des idoles du progressisme. Si sa pensée garde une telle vitalité, c'est que le culte de ces idoles continue d'être entretenu par certains. De surcroît, de par son attention extrême aux forces qui travaillent souterrainement une époque, elle met au jour des réalités rendues plus éclatantes aujourd'hui. Elle nous est, par exemple, un guide très éclairant pour comprendre le phénomène du culturel et la complicité des élites dans la destitution de la culture. Elle nous rappelle d'abord que la culture n'est pas qu'une question d'objets, la culture est tout autant une question de dispositions à former, à cultiver. Il faut se libérer de soi afin d'être libre pour l'œuvre, pour ce qu'elle a d'inédit à nous révéler. L'engouement actuel pour la traduction des grandes œuvres de la littérature et de la philosophie dans la langue de la bande dessinée, l'esthétique du «dépoussiérage» des opéras et des pièces de théâtre, la fréquentation massive des expositions et la désaffection des collections permanentes des musées s'éclairent de son analyse de l'introduction dans le domaine de la culture des exigences du consommateur qui réclame, incontinent, des produits toujours nouveaux, frais, ludiques, ne requérant aucun effort.

Deux concepts d'Hannah Arendt ont fait date et polémique: «totalitarisme» et «banalité du mal». De quoi s'agit-il exactement?

Dans les deux cas, il s'agissait pour Arendt de penser le caractère inédit du XXe siècle. Le nazisme et le stalinisme ont «pulvérisé» nos catégories de pensée politique et morale. A réalités nouvelles, mots nouveaux. La hardiesse d'Arendt, de là les résistances auxquelles elle se heurtera notamment en France, est d'avoir pensé ensemble ces deux régimes. Mais je m'attacherai à l'autre point.

«Je regrette profondément que la polémique autour de la notion de “banalité du mal” ait occulté la réflexion morale développée par Arendt à partir du cas Eichmann»

En 1961, Arendt couvre le procès Eichmann pour le New Yorker. Elle forge alors la catégorie de «banalité du mal» qui eut la portée d'un boulet de canon. Il ne s'agissait pas de banaliser le mal mais de prendre acte d'une réalité à laquelle notre tradition de pensée ne nous avait nullement préparés: le mal le plus extrême est accompli par des hommes ordinaires, des êtres qui n'ont rien de monstrueux, de satanique. Je regrette profondément que la polémique autour de la notion de «banalité du mal» ait occulté la réflexion morale développée par Arendt à partir du cas Eichmann. Qu'elle se soit trompée sur la figure historique d'Eichmann, la chose est établie, mais cela ne retire rien à la pertinence de son analyse. Un homme banal, c'est un homme qui ne pense pas, et par penser elle entend, avec Socrate, la faculté d'instaurer un dialogue avec soi. Un homme banal, c'est donc un homme qui se contente de vivre, qui ne s'arrête pas de vivre, qui ne fait jamais retour sur ses actes, ses paroles, un homme, autrement dit, qui ne se donne jamais rendez-vous. La conscience morale ne relève pas de l'obéissance à un commandement (de Dieu ou de la Raison, comme chez Kant), mais de l'anticipation de ce moment où je me retrouverai seul avec moi-même et où je devrai rendre des comptes à cet alter ego que j'abrite. Seul celui qui a l'expérience du deux-en-un peut être retenu de commettre certains actes, refusant la perspective de vivre en compagnie d'un délateur, d'un meurtrier.

-
Si vous ne deviez conserver qu'un seul livre d'Arendt?

La Vie de l'esprit, trilogie inachevée - la mort l'emporta alors qu'elle travaillait au dernier volet - et spécialement le premier tome, Penser.

Une seule phrase d'elle?

«Chaque homme est unique, de sorte qu'à chaque naissance quelque chose d'absolument neuf arrive au monde, par rapport à ce “quelqu'un'' qui est unique, on doit vraiment pouvoir dire qu'il n'y avait personne auparavant.»

Si vous la rencontriez, qu'aimeriez-vous lui dire?

Que j'espère lui être fidèle.

Son extrait préféré

«Depuis quelque temps, un grand nombre de recherches scientifiques s'efforcent de rendre la vie «artificielle» [Arendt fait allusion aux essais de création de la vie en éprouvette»] et de couper le dernier lien qui maintient encore l'homme parmi les enfants de la nature. […] Je soupçonne que l'envie d'échapper à la condition humaine expliquerait aussi l'espoir de prolonger la durée de l'existence fort au-delà de cent ans. Cet homme futur, que les savants produiront, nous disent-ils, dans un siècle pas davantage, paraît en proie à la révolte contre l'existence humaine telle qu'elle est donnée, cadeau venu de nulle part (laïquement parlant) et qu'il veut pour ainsi dire échanger contre un ouvrage de ses propres mains».

Extrait du prologue de Condition de l'homme moderne (Calmann-Lévy, 1983).