Note utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

PIERRES SACRÉES, PIERRES MAUDITES (6/6) - D'une beauté spectaculaire, cette pierre brute de 420 carats, découverte en 1698 par un esclave indien, fit tourner les têtes couronnées européennes.

Sur les neuf millions de personnes visitant le Louvre chaque année, combien ont succombé au charme du Régent, exposé dans une grande vitrine, au fin fond de la galerie d'Apollon? Mystère. Contrairement à ses pairs anglo-saxons, le musée parisien ne communique guère sur certains trésors qu'il possède. Pas d'entrée particulière dans cet espace mirifique aménagé en 1663 pour Louis XIV et qui servira de modèle, vingt ans plus tard, à la galerie des Glaces du château de Versailles. Ni de considération chronologique dans la présentation des bijoux royaux, qui semblent avoir été placés au petit bonheur la chance…

Voici le Côte-de-Bretagne, un spinelle rouge de plus de 107 carats ayant appartenu à Marguerite de Foix, duchesse de Bretagne. Cette pierre fondatrice des joyaux de la Couronne de France, voulus par François Ier en 1530, côtoie le diamant rose Hortensia du Roi-Soleil et la parure en émeraudes XIXe de l'impératrice Marie-Louise… «Nous sommes en train de repenser l'aménagement de la galerie d'Apollon, annonce Jannic Durand, directeur du département des objets d'art. Nous allons réunir au sein de cette galerie, dans trois vitrines centrales, l'ensemble des joyaux du Louvre, dont certains sont aujourd'hui exposés dans d'autres salles du musée. Ils seront présentés chronologiquement avec des cartels conséquents.»

Trouvé par un esclave en Inde

Cette gemme qualifiée de «plus beau diamant d'Europe» n'a jamais usurpé son titre. Pour s'en convaincre, il suffit de s'approcher de la large vitrine dans laquelle il repose au Louvre, sous le numéro d'inventaire MV 1017. À plus d'un mètre de distance, sa «chair» si pure, son éclat si puissant n'ont de cesse de vampiriser l'œil. Comme si le Régent se révélait le fruit extrêmement racé et fantasmagorique des amours de l'actrice autrichienne Hedy Lamarr, star du Hollywood des années 1940, et du grand maître de la peinture française classique du XVIIe siècle, Nicolas Poussin. Car, à la différence d'autres gemmes brillantes par leur histoire, le destin de leurs propriétaires ou leur beauté intrinsèque, celle-ci cumule l'ensemble de ces particularismes.

«Il est de la grosseur d'une prune de la reine Claude, d'une forme presque ronde, d'une épaisseur qui répond à son volume, parfaitement blanc, exempt de toute tache, nuage et paillette, d'une eau admirable»

Saint-Simon, dans ses Mémoires

Dans ses Mémoires, tome XIV, chapitre 17, Saint-Simon raconte comment il fit «acheter ce diamant unique en tout» à Philippe d'Orléans, le 6 juin 1717 pour la somme extraordinaire de 650.000 livres sterling. «Il est de la grosseur d'une prune de la reine Claude, d'une forme presque ronde, d'une épaisseur qui répond à son volume, parfaitement blanc, exempt de toute tache, nuage et paillette, d'une eau admirable, et pèse plus de cinq cents grains. Je m'applaudis beaucoup d'avoir résolu le régent à une emplette si illustre.»

Vue du fort de la cité de Golconde, à l'ouest d'Hyderabad, en Inde, où ont été découverts les plus beaux diamants
Vue du fort de la cité de Golconde, à l'ouest d'Hyderabad, en Inde, où ont été découverts les plus beaux diamants - Crédits photo : BERNARD GAGNON

Avant d'arriver dans les joyaux de la Couronne de France, celui qui ne s'appelait pas encore le Régent surgit en Inde, dans la région des mines de Golconde, aux alentours de 1698. La légende voudrait que cela fût un esclave qui le trouvât. Il le dissimula dans sa jambe en entaillant sa chair à la dimension de la pierre. Le diamant brut pesant alors quelque 420 carats, soit la taille d'une boule de pétanque, on mesurera la véracité de la chose… Quoi qu'il en fût, le caillou tomba dans les mains de Thomas Pitt, gouverneur du fort Saint-Georges, à Madras, qui l'aurait, semble-t-il, payé 20.400 livres sterling.

À l'aube du XVIIIe siècle, Pitt le rapporta en Angleterre où il fut taillé par le joaillier Harris. Après cette opération qui dura deux ans, le Régent prit la forme qu'on lui connaît désormais: un coussin de 140,5 carats dont les facettes parfaites donnent à la pierre une intensité et un scintillement incomparables. Baptisé «le Grand Pitt», il ne trouva cependant pas preneur immédiatement. Les caisses de Louis XIV étant vides, il fallut attendre la période de prospérité de la régence de Philippe, duc d'Orléans, pour qu'il devînt un bien inaliénable de la Couron-ne de France.

Caché à Chambord

La couronne personnelle de Louis XV sur laquelle a été monté le Régent.
La couronne personnelle de Louis XV sur laquelle a été monté le Régent. - Crédits photo : akg-images /CDA/Guillemot/akg-images /CDA/Guillemot

La première apparition publique du Régent remonte à 1722. Il était alors serti sur la couronne personnelle en argent doré de Louis XV aux côtés de neuf des dix-sept diamants de Mazarin, dont le Sancy (que l'on peut aussi voir au Louvre). Le jeune roi le porta ensuite épinglé sur son chapeau. Symbole de la magnificence de la royauté française, l'illustre diamant ornera ensuite la couronne de Louis XVI, lors de son sacre en 1775. Comme son aïeul, le monarque arborera la pierre sur son couvre-chef.

Dix-sept ans plus tard, renommé «le diamant du Tyran», il est volé lors du sac de l'hôtel du Garde-Meuble (l'actuelle place de la Concorde) où les pierreries avaient été transférées du château de Versailles. Malgré ce pillage rocambolesque, le Régent fut retrouvé, un an plus tard, dans la charpente d'un hôtel borgne de l'allée des Veuves, un chemin coupe-gorge sur lequel s'établit l'actuelle luxueuse avenue Montaigne.

Il a financé des guerres

Sous le Directoire et le Consulat, sa grande valeur lui permit de financer les guerres. La pierre fut mise en gage auprès de banquiers allemands et hollandais afin de suppléer la campagne d'Italie et d'équiper la cavalerie française. Premier homme politique à croire en son pouvoir, Napoléon Bonaparte, consul de France, fit du Régent son talisman en le dégageant en 1801 des instances financières où il avait été déposé. L'Empereur le fit sertir par Odiot, Boutet et Nitot sur plusieurs de ses épées, dont celle du sacre en 1804, mais également sur le pommeau du glaive impérial en 1812. À la défaite du premier Empire, l'impératrice Marie-Louise d'Autriche l'emporta avec elle dans son exil. Mais son père, l'empereur d'Autriche, François Ier, le restitua à la France, quelques jours plus tard. Au gré des changements de régime, le diamant royal orna les regalia de Louis XVIII, de Charles X et de l'impératrice Eugénie.

«Sadi Carnot sous la IIIe République décida de vendre les diamants de la Couronne afin d'éviter que les monarchistes ne reviennent au pouvoir, déclare François Farges, chercheur et professeur au Muséum national d'histoire naturelle, à Paris. Heureusement! le Régent échappa à cette vente scandaleuse qui eut lieu en 1887. La pierre fut donnée au Musée du Louvre.»

La précieuse gemme ne s'en échappa qu'une seule fois, pendant l'Occupation, pour rejoindre le château de Chambord où elle fut cachée dans le plâtre scellant le marbre de l'une des nombreuses cheminées de l'endroit. Une fois libéré, le Régent regagna ses pénates dans la galerie d'Apollon où nul ne se lasse de le contempler.

Jannic Durand: «Le Régent a été indispensable à l'exercice de la souveraineté»

Quelle est la spécificité du Régent par rapport à d'autres pierres de la couronne de France?

Ce diamant est très pur, très gros et très bien taillé. Dès sa découverte, son poids exceptionnel lui a donné une valeur tout aussi exceptionnelle. D'ailleurs, Louis XIV, en fin de règne, n'eut pas les moyens de l'acheter. Ensuite, il y a l'histoire de cette pierre qui rejoint celle des rois de France, lesquels semblent l'avoir unanimement chérie. Enfin, contrairement à d'autres joyaux de la Couronne, il a n'a pas fait partie de la vente de 1887. Il a été épargné et a été rapidement intégré dans les collections du Louvre. Le Régent se révèle attachant par son caractère extraordinaire.

Que représentaient les diamants pour les souverains français?

Depuis François Ier, qui, avec la constitution des joyaux de la Couronne, changea le statut des bijoux en les rendant inaliénables, les pierres sont devenues un attribut de la manifestation du pouvoir.

Parmi tous les regalia, peut-on affirmer que le Régent a eu une place prédominante?

Bien sûr! La présence du Régent sur les couronnes du sacre de Louis XV et de Louis XVI symbolisait la puissance et la magnificence de leur règne présent et futur. Il a été indispensable à l'exercice de la souveraineté.

* Jannic Durand est directeur du Département des objets d'art au musée du Louvre.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 04/08/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici