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Festival d’Avignon: De mal en Py

par Paulina Dalmayer - 7 juillet 2015

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Il y a peu, Elisabeth Lévy citait Jésus pour demander à Emmanuel Todd « Qu’as-tu fait de tes talents ? ». Peut-être faudrait-il initier dans Causeur un cycle de portraits de personnalités à qui on poserait la même question ? En effet, la dernière production d’Olivier Py, présentée en ouverture du 69ème Festival d’Avignon, nous inflige une complète déception. Son Roi Lear sonne faux et même archi-faux. Le paradoxe fondamental du théâtre exige pourtant de rendre crédibles les créations de l’esprit les plus abstraites, de faire croire aux rationalistes que nous sommes à l’improbable apparition du fantôme d’un père assassiné et à l’intervention des elfes dans les affaires de ce bas monde. Ce n’est pas par hasard  que le grand maître Grotowski jugeait le jeu de ses acteurs selon un critère de prime abord insensé : « je crois » ou, « je ne crois pas ». Olivier Py ne nous donne pas à croire à la tragédie de Lear. Pis, il nous fait éprouver en presque trois heures que dure le spectacle un sentiment de gêne- inévitable quand on assiste à un échec aussi spectaculaire.

Festival d'Avignon 2018 – Saison sèche – Phia Ménard - (extrait VIDEO)

Longtemps, l’ex-directeur du Théâtre de l’Odéon a été libre de raconter n’importe quoi sur des sujets qui n’entrent pas dans le champ de ses compétences. Ses talents de dramaturge et de metteur en scène l’excusaient. Quiconque a vu Les Vainqueurs, cette merveilleuse épopée qui permettait de s’abandonner avec confiance à la jubilation du style d’un Py à la fois farceur et mystique, ne saurait lui reprocher sa bien-pensance en politique. Certes, on tombait en arrêt devant ses déclarations sur l’« intolérable intolérance de l’Eglise » face au mariage gay. Mais Py nous a offert une épatante intégrale du Soulier de satin et cela suffisait pour oublier le reste. D’autant que l’auteur des Illusions comiques bénéficiait d’un sens de l’humour et de l’autodérision tout à fait exceptionnel chez un conservateur de gauche. À la limite, on rigolait quand il voulait transférer le festival d’Avignon, alors menacé par la peste brune, vers une cité qui ferait montre d’un refus catégorique à l’assaut de la pensée réactionnaire. On ignore où exactement, vers Alger peut-être? La programmation de la présente livraison du festival, dont Olivier Py assure la direction depuis deux ans, a suscité quelques interrogations : l’immense cour d’honneur du palais des papes s’adapte-elle réellement à la lecture de Sade qui y sera donnée par Isabelle Huppert ? Fallait-il à tout prix inclure au programme le spectacle 81 avenue Victor Hugo lequel, grâce à la participation d’acteurs sans-papiers, a suscité le « buzz », sans avoir réussi à créer un événement artistique ? Passons. On attendait Le Roi Lear dans la mise en scène et dans la nouvelle traduction de Py, à qui il a fallu « trente ans pour oser cette traduction » et de « longues années de méditation sur Shakespeare » pour aboutir à ce spectacle.

Audacieuse, ramassée, énergique, bien que parfois complaisante à l’oreille contemporaine, la traduction d’Olivier Py met en valeur la diversité des registres de la langue shakespearienne et épargne ses métaphores sexuées, ses accès de violence ou de trivialité. Hélas, incités à gueuler leurs répliques sans relâche et sans nuance, les acteurs consentent à anéantir le beau travail d’Olivier Py sur le texte, par le désastreux travail d’Olivier Py metteur en scène. Philippe Gerard peine ainsi à convaincre dans le costume sobre qu’a conçu Pierre-André Weitz, à la mesure d’un Lear unidimensionnel à qui on a ôté le nécessaire pathos d’un grand mégalomane, et la noblesse d’un homme déchu ayant pris conscience de ses propres erreurs. D’ailleurs, l’acteur ne s’en sort pas mieux entièrement dénudé, feignant la folie jusqu’au persiflage. Car, évidemment, la nudité masculine n’a pas été épargnée aux spectateurs. Mathieu Dessertine dans le rôle d’Edgar, fils légitime du comte Gloucester, semble prendre un plaisir jouissif à exhiber son sexe pendant un bon quart d’heure au moins. Seulement, on cherche le pourquoi de ce naturisme scénique. La canicule est-elle en cause ou s’agit-il d’épater le bourgeois? Peu importe, l’idée fait un flop. Ce qui étonnerait encore en 2015, ce serait plutôt un spectacle sans strip-tease, allusion sado-maso, ni obsessions scatologiques. En déféquant devant le public, Amira Casar en Goneril, une des filles de Lear, aurait-elle tenté d’incarner le climat de l’époque élisabéthaine, « noir, radical, fulgurant » comme nous l’explique Olivier Py? En la regardant -mécanique dans ses gestes, agaçante par sa déclamation monocorde du texte- on songe surtout à cette phrase de la pièce : « Oh le monde ! Sans ces désastres qui nous font le haïr/On n’accepterait pas la mort, c’est sûr!».  Si dans Le Roi Lear, Shakespeare fulminait une terrible prophétie « de ce que deviendra le monde moderne, de ce que deviendra le monde de la raison », Olivier Py y met du sien en déshumanisant les personnages du dramaturge.

Tout peut se justifier dans une mise en scène, y compris le recours aux moyens d’expression scénique les plus choquants. Le désastre de la proposition d’Olivier Py ne vient pas du fait que les hommes y courent à poil tandis que les femmes sont réduites à l’image de harpies déchainées (Goneril, Régane) ou d’oie nigaude (Cordélia). La débâcle est due à l’impossibilité du metteur en scène de justifier ses choix et de les rendre compréhensibles au public. André Engel optait, il y a quelques années, pour un « Lear » situé dans les années 30 en Amérique, avec Michel Piccoli dans le rôle principal ressemblant à un parrain mafieux. Sa vision pouvait faire adhérer ou pas, mais elle se défendait de manière objective par sa cohérence. Dans le programme, Olivier Py nous explique que « la pièce parle très précisément de ce qui s’est passé entre 1914 et 1989, c’est-à-dire au cours du XXème siècle ». Très bien. Reste que sa réalisation ne le montre pas, pas plus qu’elle ne sert à soutenir cette lecture. Sous prétexte de raconter le chaos d’un monde où « le langage ne sert plus à rien », Olivier Py se satisfait d’une mise en scène chaotique et illisible.

Il serait malheureux de conclure que cette année nous pourrions nous éviter un déplacement sous les tropiques avignonnais pour voir du bon théâtre. Ceci n’est vrai qu’en ce qui concerne les représentations programmées dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Fort heureusement, le Festival a aussi ouvert avec un bouleversant Thomas Bernhard dans la mise en scène du Polonais Krystian Lupa. Des arbres à abattre, la pièce dont il est question, constitue une charge féroce contre l’establishment culturel et son autosatisfaction. Olivier Py n’aurait pas perdu son temps en la méditant.

*Photo : DELALANDE/SIPA. 00679735_000001.

 

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 Olivier Py : “ Lorsque je sortais dans la rue avec une robe à paillettes, la violence était palpable ”.

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Le directeur du festival d’Avignon promène sur scène depuis près de trente ans son double féminin, Miss Knife. Alors qu’il remonte sur les planches cette semaine pour y faire ses “Premiers adieux”, entretien avec le poète, metteur en scène et chanteur, autour de cet autre lui-même.

 

Vous définissez Miss Knife comme votre double. Est-elle aussi un fantasme, que le théâtre a rendu concret ?

Le music-hall l’a rendu concret. Je reste un homme de théâtre convaincu par l’aventure du théâtre public, dont je suis amoureux comme d’aucune autre utopie réalisée. C’est l’histoire de ma vie. Mais j’ai une double vie et j’avais la volonté d’échapper au théâtre. Ca a été via le music hall, et Miss Knife.

Pourquoi cette volonté d’échapper au théâtre ?

Parce que, en tant que poète, ça me permettait de développer une écriture plus populaire, moins savante, référentielle et noble. Et parce que, en tant que personne et artiste, avec Miss Knife je me suis plus mouillé. Il est plus difficile de faire une tournée avec ce cabaret, que ce soit à Brooklyn ou Perpignan. C’est dur et âpre. Mais j’aime cette cette dureté.

“Parmi les menaces de mort que j’ai reçues, certaines disaient : « Va faire le travelo en Corée »

Vient-elle du fait que le spectacle a suscité sur vous un regard particulier, notamment dans des villes où le public n’était pas préparé à vous voir apparaître en robe lamée ? 

Oui. C’est devenu un spectacle gender fluid, ce qui était moins le cas lorsque j’avais vingt ans. Mais j’étais, à l’époque, crédible, désirable et jolie en femme. Maintenant je joue sur autre chose, sur un personnage dont le genre est assez flou. Est-ce une vieille chanteuse ? Un travesti ? On ne le sait pas trop. Peu importe. C’est un personnage de théâtre dont la dimension politique a augmenté avec le temps. Parmi les menaces de mort que j’ai reçues quand j’ai combattu le Front National à Avignon, certaines disaient : « Va faire le travelo en Corée ». L’élément de genre était central dans la haine de mes ennemis. J’ai compris que Miss Knife était plus politique que ne l’était le Directeur du Festival d’Avignon.

Avez-vous l’impression que Miss Knife a été rattrapée par ce qui s’est peu à peu imposé dans le débat public français, c’est à dire les études de genre ?

J’ai été rattrapé, c’est vrai. Dans ma jeunesse, la politique était encore totalement structurée par la lutte des classes, et pas par la lutte contre le patriarcat. Or ces dix dernières années, dans la vie de la gauche, la lutte contre le patriarcat a pris la place qu’occupait la lutte contre le capital.

Est-ce que ça a influé sur le cabaret et les chansons que vous écrivez et interprétez ?

Non ! Parce que il y a une légèreté profonde du spectacle qu’il faut maintenir. C’est quand Miss Knife parle d’amour, de musique, d’art ou de nostalgie qu’elle est la plus politique. Je n’ai jamais voulu alourdir son discours. Ca doit rester dans une légèreté dont certains verront la profondeur politique et d’autres pas. La différence c’est que, lorsque je faisais ce spectacle à vingt ans, il ne se destinait pas aux familles alors qu’aujourd’hui  je vois des enfants dans la salle. C’est sympathique.

“La Manif pour tous, c’est le passage de l’homophobie de rue à l’homophobie politique”

Si l’on peut aujourd’hui amener les enfants, cela veut dire qu’il y a eu une évolution des mentalités, ce qui est curieux au moment même où l’époque est aussi à la radicalisation de certaines positions morales ?

Ce paradoxe s’analyse facilement. Je fais un détour : en 1830 les Juifs obtiennent par la République des droits de citoyen. Or, c’est là que l’antisémitisme politique commence à se constituer. On voit la même chose aujourd’hui pour les personnes LGTBTQI. Ils sont sur le point d’obtenir des droits. Or, c’est au moment où ces droits sont reconnus que l’homophobie politique se met en place. La Manif pour tous, c’est le passage de l’homophobie de rue à l’homophobie politique. Cette dernière se croit sans haine parce qu’elle est rentrée dans un processus politique et médiatisé...

Justement, continuer à proposer ce spectacle, c’est aussi prendre position. La part de légèreté peut-elle encore faire abstraction de ce contexte ?

Elle n’a jamais fait abstraction. Lorsque je sortais dans la rue à Arcachon avec une robe à paillettes, la violence était palpable. Et elle l’est toujours. On la fréquente dès lors qu’on a une revendication de genre différente. Le quotidien d’une personne Trans est un slalom à travers des actes de violence. Ce qui semblait être un discours marginal il y a 25 ans devient un débat national. C’est intéressant. Il y a d’autres travestis, chanteurs et chanteuses qui font des choses comparables à ce que je fais. Mais ce qui trouble, avec moi, c’est ma double vie ; que l’on puisse me rencontrer, cravate autour du cou, discutant la journée de convention collective avec les techniciens d’Avignon, et le soir en robe à paillettes. Ca trouble plus que si j’étais uniquement enfermé dans une étiquette.

Est-ce que ce trouble s’est accru lorsque vous avez pris les directions, très visibles, de l’Odéon et d’Avignon ?

Lorsque je suis arrivé à l’Odéon, tous mes amis m’ont dit que je n’aurai plus le temps d’écrire et que je ne ferai plus Miss Knife. C’est exactement l’inverse qui a eu lieu. Je n’en ai jamais eu autant besoin. Il y a une sorte de fantasme qui voudrait que quand on prend des responsabilités dans la vie publique, on perdrait son énergie spirituelle ou artistique. Ce n’est pas si simple.

“ Ce qui importe, c’est l’art. Pas les nominations ou les intrigues de palais ”

Vous êtes même allé jusqu’à faire vos adieux à l’Odéon avec Miss Knife. Etait-ce une provocation, un pied de nez ?

Une provocation, un peu, oui. Ce que je voulais dire c’est que, ce qui importe, c’est l’art. Pas les nominations ou les intrigues de palais. Avec Miss Knife, j’étais moi-même sur scène. Et il était important que j’aille sur scène pour dire que j’étais indestructible tant que j’avais encore cette force là.

Le théâtre a toujours eu affaire au travestissement qui constitue son ADN. Est-ce que ça fait de lui un espace privilégié pour travailler cette question du genre et la faire progresser dans l’esprit des gens. Est-ce que ça le met en situation de responsabilité ?

Le théâtre est le premier à poser les questions de genre. Le premier à nous montrer que toute identité est un arc. Le seul fait de voir des hommes jouer des femmes, ce qui a été le cas des tragédies grecques et shakespeariennes, c’était en soi un discours politique. Le genre est une révolution qui n’adopte pas les modes habituels et passe par des formulations nouvelles. Le mot « genre » est une formulation complètement inédite de ce qu’est un homme et ce qu’est une femme. C’est unique. Ce mot bouleverse complètement l’idée qu’on se fait d’un homme ou d’une femme parce que, tout simplement, il sort de la sexualité. Et quand il sort de la sexualité, que trouve-t-il ? Le théâtre. On posera dorénavant la question d’homme ou de femme non en terme de sexualité ou de sexuel mais de théâtre. C’est une révolution considérable.

Trouvez-vous que les artistes de théâtre s’emparent de la bonne manière de ce sujet ?

Non. Pour ma génération, les artistes de théâtre ont été la reproduction d’une élite blanche, bourgeoise et masculine, assez peu concernée par la diversité, et le nouveau féminisme ou les questions LGBT. Je me suis trop souvent entendu dire par mes ainés néo-marxistes que ce combat n’avait pas droit de cité, et particulièrement dans le monde du théâtre, car c’était une affaire privée.

Est-ce un spectacle féministe ?

Oui. Un activiste américain a dit : « un homme apprend plus sur lui-même en mettant une robe un soir qu’en portant un costard cravate toute sa vie. » J’adore cette formule. C’est ça le féminisme. Commencez par mettre une robe et on verra après si vous êtes féministe.


A VOIR : Les premiers adieux de Miss Knife. Théâtre de l’œuvre. 55 rue de Clichy. 9ème. . 2,3,9 et 10 février. 2018 23 h. 22 à 37 €

 

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