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De 13 à 16 ans, de tous profils, elles pratiquent cette activité dans le déni comme une «association d'affaires».

«Elles ne se prostituent pas, au pire, elles michetonnent. Elles ne sont pas sous le joug de proxénètes, mais protégées par leur “lover-boy”. Pour ces très jeunes filles, le mot prostituée est extrêmement violent. Parce qu'elles ne sont pas sur le trottoir et que ce n'est pas pour toujours, affirment-elles.» Marianne Dewas, substitut du procureur pour le parquet des mineurs de Créteil, travaille depuis plusieurs mois sur le fléau du «proxénétisme des cités». Un terme qui recoupe une forme de prostitution en augmentation depuis cinq ans et qui touche des populations de mineurs ou de très jeunes adultes en très grande précarité. Le phénomène est tel que Catherine Champrenault, la procureure générale de Paris, a tiré la sonnette d'alarme début juin. Au parquet de Créteil, «nous comptons quinze nouvelles enquêtes depuis octobre dernier et 33 victimes mineures, dont la plus jeune impliquée a 13 ans. Cependant, la majorité d'entre elles ont entre 15 et 16 ans», affirme la procureure de la République Laure Beccuau qui en fait une priorité de politique pénale.

La majorité de ces jeunes filles sont en foyer, d'où elles fuguent au gré de leur parcours chaotique. Toutes sont dans un état sanitaire préoccupant. En revanche, «il n'y a pas de profil unique», note Barthélémy Hennuyer, du parquet des mineurs de Paris. C'est lui qui a mené les poursuites du parquet dans la dernière affaire parisienne, en juillet, comprenant 12 prévenus et une vingtaine de victimes majoritairement mineures, dont «certaines venaient de Paris intra-muros, d'autres de Boulogne-Billancourt ou de Nanterre».

«Il y a le sentiment d'être tout à coup reconnues, d'acquérir une dimension professionnelle qu'elles n'ont jamais eue : elles se disent escorts»

Barthélémy Hennuyer, procureur du parquet des mineurs de Paris

Parce que c'est souvent leur petit ami du moment qui endosse le rôle de proxénète, peu ont le sentiment d'être exploitées. «Ces jeunes filles ne se sentent ni lésées, ni victimes. Il s'agit juste de gagner un peu d'argent. Elles ont souvent, au départ, avec leur souteneur, une relation d'affection ou se disent amoureuses. Elles pensent qu'il s'agit d'une association d'affaires. Souvent pendant les passes, il surveille depuis la salle de bains de la chambre», affirme Marianne Dewas. «Mieux encore», pour Barthélémy Hennuyer, «il y a le sentiment d'être tout à coup reconnues, d'acquérir une dimension professionnelle qu'elles n'ont jamais eue: elles se disent escort.» D'autant que ce n'est pas un délit ou un crime de vendre son corps.

Mais pour les magistrats, il s'agit bien de phénomène d'emprise. «Nous avons eu des cas de jeunes filles qui continuaient de se prostituer alors que leur souteneur était interpellé ou incarcéré. Elles n'ont pas conscience que la violence et l'emprise sont inhérentes à cette activité», souligne Marianne Dewas. Peu portent plainte. À Paris, en juillet, aucune n'était sur le banc des témoins ou des parties civiles. Enfin, même si tous les protagonistes savent que c'est interdit, «beaucoup tombent des nues devant l'échelle des peines qui s'applique au proxénétisme: 10 ans encourus qui passent à 15 quand les victimes ont moins de 15 ans. Ils imaginaient une activité moins dangereuse que le trafic de stupéfiant!», sourit Marianne Dewas.

Au cœur de cette prostitution de mineurs, le rêve d'être financièrement autonome. «Un rêve à la Zaïa? Je ne l'ai jamais entendu revendiqué», reprend Barthélémy Hennuyer. Après une paire de chaussures et deux Uber, elles rentreront dans la machine infernale de la prostitution. «Elles ne sont pas payées tout de suite, mais tous les dix ou quinze jours, ce qui les empêche de décrocher», continue ce dernier. De plus, il va falloir déduire de leur paie, tous les coûts logistiques allant de l'achat des sous-vêtements aux produits stupéfiants, sans oublier la location des chambres et les transports. «Cela fait beaucoup de frais», note-t-on au parquet de Créteil. Aussi les grilles tarifaires sont-elles strictes. Environ 100 euros la demi-heure, 180 euros de l'heure et 50 ou 80 euros, selon la nature des prestations complémentaires et exceptionnelles.

Des microréseaux

Pour les enquêteurs, la difficulté réside dans l'extrême volatilité des acteurs. «Nous n'avons pas de dossier individuel, ni de réseaux structurés comme l'on peut connaître ailleurs avec les filières nigérianes ou asiatiques. Ce sont plutôt des microréseaux qui se font et se défont au gré des rencontres. Des petits mondes en soi où rien n'est fixe entre proxénètes et victimes», explique Marianne Dewas. «Les filles changent de main quand elles ne sont pas assez dociles, qu'elles ne rapportent pas assez ou qu'elles ne déclarent pas tout. C'est parfois elles qui décident de changer de proxénètes quand cela devient trop violent. Elles peuvent elles-mêmes prostituer leurs camarades.»

Barthélémy Hennuyer abonde: «Les proxénètes peuvent être des amis, des cousins ou des gens qui ne se connaissent pas et qui s'associent au hasard des rencontres. Les rôles ne sont pas figés, même s'il peut y avoir des lieutenants et des sous-lieutenants. À moins d'avoir des compétences particulières, comme celui surnommé “l'informaticien”, un spécialiste de la gestion d'annonce et des mots-clés, car le recrutement des jeunes filles mais aussi des clients se fait par Internet.» À ces structures molles, s'ajoutent le changement permanent de téléphone, compromettant les écoutes, ainsi que l'itinérance de la prostitution qui se fait au gré des réservations des chambres d'hôtel.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 23/07/2018.