Note utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

LA CHRONIQUE DE JEAN-PIERRE ROBIN - Le pouvoir de ces 9,9% d'Américains réunissant les 5 B (bonne famille, bonne santé, bonnes écoles, bon voisinage, bons métiers) est bien plus culturel que pécuniaire.

Pour dénoncer la montée des inégalités, il est commode de stigmatiser le «1 %» et d'opposer ce club informel des plus riches au commun des mortels. «Nous sommes les 99 %», proclamait en 2011 le mouvement Occupy Wall Street (Occupons Wall Street), aujourd'hui pratiquement disparu. Les économistes, et Thomas Piketty a beaucoup contribué à cette mode, ont même pris l'habitude d'isoler «le millième supérieur», le 0,1 % des plus fortunés, ce qui représente aux États-Unis 323 000 personnes (en incluant l'ensemble de la famille) et 66.000 en France. Cette façon de procéder satisfait certes notre fascination-détestation un peu kitsch à l'égard des milliardaires et des multimillionnaires. Mais ce faisant on rate la vraie nature des inégalités et leur sociologie.

Laissons de côté les tycoons et les start-uppers dont la presse people fait ses choux gras. Intéressons-nous plutôt aux «9,9 % qui sont la nouvelle aristocratie américaine», écrit l'auteur à succès Matthew Stewart, dans un essai publié par la revueAtlantic de juin 2018. Le chiffre de 9,9 peut sembler baroque, mais il vise à décomposer la société entre trois groupes bien distincts et homogènes: le 0,1 %, les 9,9 % et les 9 0 %.

Cette répartition donne un meilleur éclairage sur les véritables rapports entre classes sociales. À l'évidence, les superriches ont été les grands gagnants de ce dernier demi-siècle, selon les économistes de l'université de Berkeley, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, dont les statistiques font autorité. Dans le patrimoine total des 323 millions d'Américains, la part du 0,1 % (323 000 personnes) qui était tombée à 10 % du total en 1970 est remontée à 22 %, au plus haut depuis les années 1930. À l'inverse, les 90 % de la population, soit 290 millions d'Américains, ont vu leur part du gâteau s'effondrer, de 37 % à 22 %.

La classe intermédiaire

«Nous sommes le personnel (staff) qui fait tourner la machine et qui canalise les ressources des 90 % vers le 0,1 %»

Matthew Stewart, dans Atlantic

Mais entre ces deux extrêmes, les «ploutocrates» et le «vulgum pecus», la classe intermédiaire a su tirer son épingle du jeu. Les 32 millions qui forment les 9,9 % de la population accaparent toujours 56 % du patrimoine national depuis une trentaine d'années. Matthew Stewart s'amuse à dire «nous» car lui-même et ses lecteurs du magazine «bon chic bon genre» Atlantic appartiennent tous à cette catégorie qui usurpe parfois l'étiquette fourre-tout de «classe moyenne»: «Nous sommes le personnel (staff) qui fait tourner la machine et qui canalise les ressources des 90 % vers le 0,1 %», dit-il pince-sans-rire.

Qui sont-ils ces 9,9 %? La gamme de leur fortune nette va de 1,2 à 10 millions de dollars. Bien plus que les chiffres en billets verts, leur caractéristique commune est ce que Matthew Stewart appelle les «5B», «bonne famille, bonne santé, bonnes écoles, bon voisinage, bons métiers». Ce capital humain et social est vital alors que les disparités tendent à s'exacerber outre-Atlantique. Ainsi le fossé s'approfondit entre les 50 universités d'élites - notamment les huit de l'Ivy League en référence au lierre qui pousse sur leurs murs comme à Harvard - et les établissements ordinaires.

La ségrégation des lieux de résidence s'aggrave tout autant, au gré des prix de l'immobilier qui s'envolent à Boston, New York et San Francisco et s'effondrent à Detroit et Saint Louis. C'est pire encore pour la santé: «L'obésité, les diabètes, les maladies rénales et cardio-vasculaires sont deux à trois plus fréquents dans les familles disposant de moins de 35.000 dollars par an que chez celles dont les revenus dépassent 100.000 dollars». Au sens premier du terme, les 9,9 % sont des aristocrates (aristos veut dire «meilleur» en grec), et ils se perçoivent comme tels, car ils attribuent leurs privilèges à leurs propres mérites. Or tout est fait pour que cette «méritocratie devienne héréditaire», s'alarme Matthew Stewart, que ce soit par la fiscalité, l'éducation, le logement ou le mariage. La ségrégation économique n'a jamais été aussi violente et la mobilité sociale au point mort.

Trois âges successifs

L'auteur a découvert que les classes riches accordent moins d'importance dans leur budget aux dépenses ostentatoires (voitures, écrans TV, etc.) que les milieux défavorisés

Cette nouvelle aristocratie entend se définir beaucoup moins par son pouvoir d'achat que par son mode de vie et ses valeurs. C'est une révolution au pays du «dollar roi» où il était de bon ton d'afficher son revenu comme un étendard. La sociologue-économiste Elizabeth Currid-Halkett confirme le changement dans son récent livre, The Sum of Small Things, qui connaît un grand succès dans les pays anglophones. Le titre, La Somme de petites choses en français, signifie que l'élite américaine se distingue non plus par des dépenses ostentatoires mais par des signes peu visibles. Le livre s'inspire des analyses de Thorstein Veblen, qui à la toute fin du XIXe siècle avait montré comment la grande bourgeoisie faisait étalage de son succès social par des achats coûteux et voyants, un comportement qui se diffusait à toute la société.

Or le bling-bling n'est plus tendance. Après avoir épluché les enquêtes de consommation du Bureau of Labor Statistics, l'auteur a découvert que les classes riches accordent moins d'importance dans leur budget aux dépenses ostentatoires (voitures, écrans TV, etc.) que les milieux défavorisés. En revanche, les gens «aisés» dépensent des fortunes pour l'éducation des enfants ou l'allaitement maternel (un vrai luxe dans un pays où les congés de maternité ne sont pas remboursés). Jamais les marqueurs sociaux et économiques n'ont été aussi tranchés aux États-Unis. Elizabeth Currid-Hakett parle de «classe aspirationnelle» (aspirational class) pour qualifier ces nouveaux privilégiés imbus de leur supériorité culturelle de façon à mieux asseoir leur domination, au risque de s'isoler totalement du tout-venant. On songe à la formule de Chateaubriand: «L'aristocratie a trois âges successifs: l'âge des supériorités, l'âge des privilèges, l'âge des vanités: sortie du premier elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.»

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 09/07/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici