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CHRONIQUE - Assigner l'homme à une nature, comme on assigne le criminel à résidence, revient tout simplement à nier sa liberté, c'est-à-dire son humanité.

Des Khmers verts aux bioconservateurs en passant par les fondamentalistes religieux, on ne cesse de ressasser l'idée qu'il existerait une «loi naturelle», une «nature humaine» qui serait pour nous comme un guide, voire comme un modèle moral. Or cette idée est fausse, radicalement fausse. En vérité, la nature est aveugle, amorale et injuste. Les «gros y mangent les petits» (Spinoza) et jamais nous n'aurions inventé ni la démocratie, ni la protection des handicapés, ni la médecine moderne si nous avions imité une nature où la sélection naturelle règne sans partage.

C'est dans le mythe de Prométhée tel que le sophiste Protagoras le raconte dans le dialogue de Platon qui porte son nom qu'apparaît pour la première fois l'idée que la notion de nature humaine est pure illusion. À la fin du XVe siècle, le mythe est transposé dans un cadre chrétien par Pic de la Mirandole dans son fameux Discours sur la dignité humaine dont je vous recommandela lecture. Pic y raconte comment Dieu a créé les mortels en commençant par les animaux. Pour chaque espèce, il conçoit un archétype, c'est-à-dire une nature qui détermine de part en part les individus qui en sont membres. C'est ainsi que les abeilles sont programmées de toute éternité pour butiner et les chats pour courir après les souris. Dieu les a équipés pour ça, offrant à chaque espèce des qualités propres qui lui permettent de survivre à côté des autres dans ce qu'on appellerait aujourd'hui un «écosystème».

C'est parce qu'il n'est préformé par aucun modèle que l'homme va pouvoir, unique en cela parmi les vivants, inventer son avenir, construire sa destinée

Mais une fois les dons naturels attribués aux animaux, le Créateur s'aperçoit qu'il ne reste plus rien pour les humains: les griffes, les ailes, les nageoires, les fourrures, les carapaces, etc., tout a été donné aux bêtes de sorte que l'être humain est au départ privé de qualités, caractérisé par une absence totale de nature, d'archétype. C'est ce qui explique que pendant des années, dépourvu de tout instinct naturel qui pourrait le guider, le petit d'Homme est incapable de se débrouiller seul.

Voici comment Pic raconte cette histoire: «Quand tout fut terminé, Dieu pensa en dernier à créer l'homme. Or il n'y avait pas dans les archétypes de quoi façonner une nouvelle espèce, ni dans les trésors de quoi offrir au nouveau fils un héritage, ni sur les bancs du monde entier la moindre place où le contemplateur de l'univers pût s'asseoir. Tout était déjà rempli, tout avait été distribué aux ordres inférieurs», c'est-à-dire aux animaux.

Bien entendu, c'est en ce point du mythe que tout se renverse: c'est justement parce que l'Homme n'est rien de déterminé a priori, parce qu'il n'a pas de nature ou d'essence qui le programmerait comme l'abeille ou le chat, qu'il peut devenir tout. C'est parce qu'il n'est préformé par aucun modèle qu'il va pouvoir, unique en cela parmi les vivants, inventer son avenir, construire sa destinée, inventer sa vie et remplir toutes les fonctions. N'ayant ni griffes, ni ailes, ni nageoires, ni carapace, ni fourrure, etc., il va fabriquer des armes, des avions, des bateaux, des maisons, des vêtements…

«Doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aura ta préférence»

En un paradoxe d'une profondeur abyssale, son néant de don, son absence totale de nature programmatique se renverse en une qualité supérieure à toutes les autres: la liberté. Voici comment le Dieu de Pic s'adresse alors au premier Homme: «Si nous ne t'avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c'est afin que la place, l'aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les acquières et tu les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites: toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement auquel je t'ai confié qui te permettra de définir ta nature afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aura ta préférence…»

Passage sidérant de modernité qui annonce la pensée de Rousseau, la philosophie critique de Kant, mais aussi ce que l'existentialisme de Sartre et la phénoménologie de Husserl auront de plus profond. Pour formuler le message de Pic dans le langage de la philosophie contemporaine, on pourrait dire que c'est par ce que l'homme n'est rien qu'il est libre, parce qu'il n'est déterminé par aucune essence, parce qu'il n'a ni définition préalable, ni identité naturelle qu'il peut choisir sa vie. En quoi l'assigner à une nature, comme on assigne le criminel à résidence, revient tout simplement à nier sa liberté, c'est-à-dire son humanité.