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  1. Qu'est-ce que le «solidarisme» évoqué par Macron ?

 

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ARTICLE

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Cet entretien, en exclusivité sur Figarovox, est la seconde partie de celui paru dans le Figaro Magazine du vendredi 15 juin: Patrick Buisson - Dominique Reynié: quel avenir pour la droite? (1/2).

FIGAROVOX.- Les résultats des élections italiennes et avant cela du Brexit, des présidentielles en Amérique, en Autriche, des législatives en Hongrie laissent entrevoir une profonde recomposition. Le clivage droite/gauche est-il mort? Quelles sont les nouvelles lignes de partage?

Patrick BUISSON.- C'est moins le clivage droite-gauche qui est épuisé que ce qui en était le support - autrement dit les anciennes formes partisanes - qui se trouve aujourd'hui démonétisé. Mais, si ce clivage n'est plus la summa divisio de la topographie politique, il reste cependant indépassable tant ses racines sont anthropologiques et religieuses. C'était le débat, au Ve siècle déjà, entre l'optimisme de Pélage et le pessimisme radical de Saint Augustin sur le degré de corruption de la nature humaine à la suite du péché originel. Aujourd'hui le vieux clivage droite-gauche est en grande partie recouvert non pas par le clivage entre souverainistes et mondialistes - la souveraineté ne sera jamais qu'un outil et non une fin en soi - mais par un clivage civilisationnel: la ligne de démarcation qui sépare les identitaires et les diversitaires, les partisans d'une continuité culturelle et les adeptes du multiculturalisme. C'est ce qu'on trouve partout en Europe, à l'Est comme à l'Ouest

Dominique REYNIÉ.- Sous l'effet de la globalisation économique, culturelle et technologique et de la redistribution du pouvoir planétaire qu'elle commande, nous entrons dans une phase historique qui pourrait déboucher sur une sortie de l'ordre démocratique: il est possible que celui-ci ne soit plus en mesure de maîtriser la pluralité des défis qui se présentent. Nous ne sommes plus capables d'assurer la continuité de la puissance publique. On peine à prendre la mesure de la gravité de la situation parce que nous conservons présente à l'esprit, plus ou moins confusément, la certitude que nous saurons faire face à nos difficultés. La force de cette hypothèse émolliente repose trop souvent sur l'idée simpliste que l'on y est parvenu jusqu'à présent. Mais ce «toujours» n'a pas de profondeur historique. De même que notre démocratie n'est dans l'histoire que depuis peu de temps. Songeons qu'il faudra attendre 2044 pour célébrer le centenaire du suffrage universel! On peut se demander à quoi ressembleront alors la démocratie, la France ou l'Europe… Nous devons répondre à la question suivante: dans l'ordre démocratique, que faire lorsque le respect des procédures formelles, en particulier le vote, ne permet plus d'accomplir les préférences collectives exprimées? Formulée ainsi, la question nous oriente vers l'idée d'une refondation de la puissance publique.

Patrick BUISSON.- Les partisans de l'Europe transnationale auront tout fait pour amplifier la vague populiste. Macron voit juste quand il fait de 2005 la date d'une césure: la fin de la période où l'on a voulu construire l'Europe à l'abri des peuples, sans adhésion démocratique. Il ne nous dit pas en revanche comment remédier à cette faute originelle. La montée des populismes a trop souvent été analysée comme une revendication du peuple ethnos, celui qui veut survivre comme entité culturelle tandis que la protestation du peuple demos qui s'insurgeait contre les dénis ou les détournements de démocratie, a longtemps été passée sous silence. La chronique est abondamment fournie de ces désaveux du suffrage populaire: des peuples que l'on fait voter deux fois au Traité de Lisbonne adopté en France contre l'avis des citoyens jusqu' aux tentatives de contrer institutionnellement le succès électoral des populistes en Italie. Il ne faut donc pas s'étonner du rejet de cette démocratie Potemkine qui n'est rien d'autre qu'une forme procédurale destinée à exclure les peuples du processus de décision. La débâcle contra-cyclique de Marine Le Pen en France ne doit pas nous dissimuler la réalité: les populismes sont pour l'heure les seuls en Europe à porter la promesse d'une régénération de la démocratie. C'est un avantage qu'on aurait tort de leur laisser

Viktor Orban évoque l'affrontement entre démocraties libérales et illibérales. Que pensez-vous de ce concept de «démocratie illibérale»? La recomposition actuelle est-elle le résultat d'une crise de la «démocratie libérale». Signifie-t-elle la fin de l'ordre libéral né de la chute du mur de Berlin?

Il y a un choc désormais inéluctable entre le sacré et le marché, l'enracinement et le nomadisme, le localisme et le cosmopolitisme.

Patrick Buisson

Dominique REYNIÉ.- Les sociétés européennes ont entamé une conversion politique vers le populisme, mais cependant elles ne sont pas, pour le moins pas encore, hostiles à la mondialisation ni même hostiles à la prééminence des États-Unis dans l'ordre occidental sinon mondial. L'évolution des démocraties libérales vers un autoritarisme croissant relève d'une autre logique que le nationalisme traditionnel. C'est une demande de puissance publique. Dans ce contexte, le discours prononcé à la Sorbonne par Emmanuel Macron me paraît particulièrement cohérent avec notre situation historique. Dans le débat abondant et confus, l'idée d'une souveraineté européenne est la seule réponse substantielle à cette demande de puissance publique efficace, c'est-à-dire dimensionnée à l'échelle des grandes entités qui font le monde: Google ou Facebook, l'islamisme, la Chine, les migrations, les puissances financières, le réchauffement climatique, etc.… Cette nouvelle puissance publique est entre les mains du peuple des Européens. Je crois à l'émergence possible d'un demos européen. À la manière de Hobbes, je dirai qu'une multitude devient un peuple aussitôt qu'il lui est demandé de trancher souverainement. Le moment est venu de faire émerger ce peuple européen. Un référendum à l'échelle de l'Union nous offrirait cette possibilité.

Patrick BUISSON.- La tendance lourde, partout en Europe, même si cela revêt des formes différentes , est à la remise en cause de l'économisme ; c'est-à-dire de cette religion séculière qui fait des facteurs économiques à la fois le principe de causalité et la solution de tous les problèmes. L'affrontement que décrit Viktor Orban, c'est en fait un retour à l'antinomie radicale entre le libéralisme et le conservatisme sous l'effet combiné de la globalisation et de la crise financière. C'est le choc désormais inéluctable entre le sacré et le marché, l'enracinement et le nomadisme, le localisme et le cosmopolitisme. En France, le phénomène Macron qui opère la réunification des libéraux des deux rives est en passe de dissiper un long malentendu historique. Depuis plus d'un siècle, l'orléanisme, autrement dit le libéralisme domine la droite française. C'est un centre qui a été classé à droite sans jamais pour autant être ontologiquement à droite. Le macronisme rend à la fois visible et irréversible la fracture entre ce qui n'est qu'une droite situationnelle et une droite originelle, une droite qui est en train de renaître en faisant retour à ses origines en renouant avec la tradition de l'anti-chrématistique chrétienne et sa condamnation de l'argent-roi. La plupart des observateurs se sont trompés sur la vraie nature de «La Manif pour tous «. Cela n'avait rien à voir avec l'expression d'un quelconque l'intégrisme. Au-delà de l'enjeu apparent, ce fut une révolte contre l'horreur économique d'une société de marché visant à imposer par la loi le principe de l'illimitatio, véritable moteur métaphysique du libéralisme. Au fond la «démocratie illibérale» d'Orban est très proche de ce que j'ai appelé à l'époque le populisme chrétien.

Dominique REYNIÉ.- Je ne crois pas qu'il y ait un courant réellement libéral, en France. La droite a depuis longtemps été acquise au credo du social-étatisme, et toutes les années où elle a gouverné l'illustrent bien: il n'y a jamais eu autant de fonctionnaires en France que l'année suivante, le niveau des prélèvements n'a pas cessé de croître en même temps que l'endettement… Il n'y a plus de libéralisme en France depuis 1945!

Patrick BUISSON.- Sur le plan économique, le mot libéralisme recouvre des réalités différentes pour ne pas dire opposées: du capitalisme entrepreneurial qui procède d'une laïcisation de l'ascétisme chrétien à un capitalisme financier qui fait appel à un imaginaire libertaire et individualiste.

Dominique REYNIÉ.- Sans-doute. Mais enfin vous savez, Patrick Buisson, qu'il ne faut pas défigurer ce mot de «libéralisme»: on peut être en désaccord avec ses thèses, mais le libéralisme est précisément un principe de régulation, en aucun cas l'absence de règles. En France, pour le disqualifier, on a feint de le confondre avec la loi de la jungle, le chaos, et donc la tyrannie du fort sur le faible. Le libéralisme définit précisément le contraire. Il faut des règles pour garantir la liberté et celle des plus faibles en particulier. Il faut des principes philosophiques et moraux pour fonder ces règles.

La droite, en règle générale, ne s'est intéressée à rien, et ce depuis trop longtemps.

Dominique Reynié

Patrick BUISSON.- Je ne défigure rien. Je constate simplement que la droite n'a jamais voulu considérer le libéralisme comme un fait social total qui englobe dans un même mouvement dialectique l'économique, le culturel et le sociétal. Au mieux, elle prétend distinguer entre un bon et un mauvais libéralisme comme il y a un bon et un mauvais cholestérol.

Dominique REYNIÉ.- La droite, en règle générale, ne s'est intéressée à rien, et ce depuis trop longtemps. Je ne suis pas connu pour avoir soutenu la Manif pour tous, mais je déplore que la droite ne s'y soit pas davantage intéressée, pas plus d'ailleurs qu'aux mouvements des «pigeons», des «tondus», des «moutons» et autres mouvements d'entrepreneurs appelant au secours. De même, le désastre du RSI n'a pas ému la droite, comme si les artisans et les commerçants ne l'intéressaient pas davantage. Devenue elle-aussi «bobo», la droite s'est coupée des agriculteurs… En réalité, la droite s'est repliée au cœur du système politique cartellisé. Entièrement dépendante des subsides de l'État, la droite après s'être abstenue de penser, a cessé de s'intéresser aux citoyens, ne revenant que périodiquement vers les électeurs. La droite est devenue une famille de rentiers. En l'absence d'incitations à travailler, elle s'est abandonnée à délaisser toute activité intellectuelle. Nous payons cher le drame de l'étatisation de la vie politique. Pour répondre à l'analyse historique de Patrick Buisson, je verrais plutôt le XXe siècle comme celui du triomphe de l'État, sous toutes ses formes. Mais le XXIe siècle nous fait entrer dans une ère bien différente, celle des réseaux, des marchés et des puissances transnationales: face à cela, nos systèmes politiques éprouvent le besoin de se réaffirmer et de se renforcer, d'où la marche que je crois improvisée et à tâtons vers des formes dites «illibérales». Aussi bien elles ne sont que la quête d'un renforcement de la puissance publique.

Pour la première fois, les eurosceptiques pourraient être majoritaires au parlement européen. Les élections européennes de 2019 peuvent-elles être un tournant politique pour la droite française?

Patrick BUISSON.- Toutes les conditions devraient être réunies en 2019 pour que les élections européennes amplifient et accélèrent le processus de décomposition-recomposition du champ politique. Et d'abord, ce qui fait la spécificité même de ce scrutin: faible participation et abstention massive des classes populaires, absence d'enjeux majeurs et donc de vote utile, attrait du vote-sanction et du vote d'humeur sans risque. D'où l'émergence des outsiders dans ce type d'élection: Le Pen en 1984, Villiers et Tapie en 1994, Pasqua en 1999, Cohn-Bendit en 2009. En l'absence probable de Laurent Wauquiez et de Marine Le Pen comme têtes de liste, la tentation sera grande pour une partie des électeurs républicains et frontistes de porter leurs suffrages sur une liste alternative. Ce pourrait être l'heure de la «droite hors- les- murs»

Dominique REYNIÉ.- Un an avant, il est impossible de prévoir le résultat de ces élections. Elles pourraient être très favorables aux forces de contestation si l'on songe au climat général, à la crise européenne ou, pour la France, à la proximité avec la mise en place audacieuse du prélèvement à la source. Une partie des électeurs modérés pourraient s'abstenir. Le niveau global de l'abstention sera déterminant, il peut fragiliser l'institution: l'abstention concerne 80 % des 18-24 ans! La crise critique européenne peut alimenter le délitement des partis de gouvernement et favoriser conséquemment la montée des contestations. Les pays qui donneront le plus grand nombre de députés européens sont l'Allemagne, la France, l'Italie, la Pologne, l'Espagne et la Roumanie. C'est donc largement de leur situation nationale que dépendront les élections européennes.