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Liberté, égalité, fraternité : la République, ce messianisme à la française

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Dans un livre brillant, l'ancien ministre de l'Éducation, philosophe de formation, écrit l'histoire de la devise républicaine.

C'est en 1790 que ce mot de fraternité, le dernier de la trinité républicaine française, apparaît dans un discours de Robespierre. Celui-ci veut inscrire sur les drapeaux de la garde nationale cette devise qui allait devenir illustre, et ce alors même que la révolution de 1789 se contentait d'invoquer la liberté et l'égalité des droits, ceux de la citoyenneté.

«Pour Michelet, la Révolution n'a pas besoin de religion, parce qu'elle est déjà en elle-même une religion»

Vincent Peillon

Cette notion universaliste de fraternité, qui signifie que tous les hommes sont concernés par la nouvelle ère révolutionnaire, disparaît sous Thermidor, et Bonaparte, qui combat les Jacobins, l'envoie aux oubliettes. Mais elle resurgit durant la révolution de février 1848, qui, pour la première fois, institutionnalise la devise liberté-égalité-fraternité et lui ajoute celles de la famille et de la patrie dans la Constitution de la IIe République, qui sera balayée par le coup d'État de Napoléon III.

Vincent Peillon, qui nous intéresse plus pour ses travaux historiques que pour son action ministérielle, nous aide à comprendre ce cheminement dans un livre brillant: Liberté, égalité, fratrenité. Sur le républicanisme français. Philosophe de formation, il nous rappelle comment et par qui cette idée de fraternité a été pensée au XIXe siècle et à quels débats elle a donné lieu. «J'ai cherché à présenter cette doctrine telle qu'elle a été élaborée non par ceux qui voulaient occuper les places mais qui voulaient, quoi qu'il puisse leur en coûter, affirmer un idéal, celui de la République démocratique, sociale et laïque»,  écrit Peillon. Ils ont nom, pour les moins oubliés d'entre eux, Pierre Leroux, qui fut le premier à utiliser le mot de socialisme, ou encore Louis Blanc, célèbre républicain de la révolution de 1848. Mais il y a aussi Léon Bourgeois, qui deviendra le chef du Parti radical et sera le père du solidarisme français sous la IIIe République.

D'autres penseurs sont invoqués dans ce livre qui n'est pas qu'une pétition de principe. Ainsi d'Émile Littré le positiviste, qui trouve la trinité républicaine niaise, au vu des différences entre les hommes et de leur inégalité de nature. Mais aussi Proudhon l'anarchiste, qui récuse toute institutionnalisation par l'État d'une valeur aussi aléatoire que la fraternité.

Peillon insiste sur ce fait: la révolution de 1848 est le grand moment chrétien du républicanisme français. Alors que les sans-culottes de 1793 voulaient déchristianiser la France, les Républicains de 1848 font de Jésus un des leurs et les prêtres bénissent les arbres de la liberté. D'une certaine manière, 1848 prolonge la Fête de la fédération de 1790, la monarchie en moins, puisque le roi Louis-Philippe a fait son temps.

Enfin, Peillon insiste sur l'œuvre de Michelet, qui proclame son antichristianisme. Pour l'auteur culte du républicanisme français, l'Église est périmée. La nouvelle religion s'appelle la République. Michelet, on l'a oublié, réprouvait le déisme de Robespierre. «Pour lui, la Révolution n'a pas besoin de religion, parce qu'elle est déjà en elle-même une religion», écrit Peillon. Celui-ci démontre, s'il en était besoin, le caractère messianique, universaliste et humanitaire du républicanisme français.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette religion séculière? N'a-t-elle pas montré ses limites depuis longtemps? On attend le prochain livre de Vincent Peillon sur ce sujet.

«Liberté, égalité, fraternité», de Vincent Peillon, Seuil, 499 p., 28 €.