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PSYCHOLOGIE - Comment être là sans (vraiment) être là ? Rêverie, hypnose ou encore méditation, nos différents états de présence et notre capacité d'attention occupent de plus en plus la recherche.

«Quand je joue comme ça, les yeux fermés, j'ai l'impression de voler!» Ainsi Paul, guitariste de jazz, explique-t-il le plaisir éprouvé à maîtriser ce morceau lui ayant donné tant de fil à retordre les semaines précédentes. Car, avant de pouvoir le jouer en fermant les yeux, le musicien a dû passer par des phases de concentration intense afin de mémoriser de nouvelles gammes et assouplir ses doigts. C'est d'ailleurs cette alternance entre une attention précise à ce qu'il faisait puis l'entraînement à jouer les yeux fermés, pour lâcher la pression et s'intérioriser, qui lui a permis d'intégrer cette pièce complexe à son répertoire.

Sans toujours nous en rendre compte, nous sommes tous, comme Paul, naturellement capables de vivre des états de conscience variés au quotidien, avec une activité mentale «modulable». Ce continuum va de la vigilance, l'état d'éveil, jusqu'au sommeil, tout en passant par l'état méditatif, l'état euphorique, des états de sidération ou de création artistique qui peuvent être qualifiés de «transes», le rêve ou la rêverie diurne. Dans ces états de «dissociation psychique» où l'on vit en léger décalage par rapport à la réalité, et même durant notre sommeil, la sensibilité au monde environnant perdure et toute stimulation extérieure intense et inattendue peut nous remettre dans le droit chemin de l'attention vigilante.

Dans sa formidable bande dessinée best-seller Les Petites Bulles de l'attention (Éd. Odile Jacob), le chercheur en neurosciences cognitives à l'Inserm de Lyon Jean-Philippe Lachaux montre combien cette vigilance elle-même est ajustable à la situation, et revêt différents degrés: «Telle une poutre que nous devons traverser, notre attention devient étroite lorsque ce que nous avons à faire est difficile ; haute s'il est difficile de se concentrer ; et longue si l'on doit se concentrer longtemps.»

Temps de présence

Se remettre dans la «présence» constitue d'ailleurs un exercice que le Dr Marc Galy, élève du grand hypnothérapeute François Roustang, qui le lui a enseigné, pratique au quotidien: «Reviens là», cette invitation à revenir à une présence élargie, c'est le sésame qu'il m'a donné pour pratiquer au mieux mon métier, mais aussi enrichir ma vie personnelle», explique Marc Galy.

«L'hypnose est avant tout un temps de présence Pour que la personne puisse s'évader, il faut qu'elle soit déjà bien là»

Dr Marc Galy

Paradoxalement, ce médecin anesthésiste «atypique», comme il se définit lui-même, s'exerce, au bloc opératoire, à être plus présent au moment même où il plonge les patients dans un état second. Depuis dix ans, il s'appuie sur des techniques de l'hypnose pour cela. «L'hypnose est avant tout un temps de présence, explique-t-il. Pour que la personne puisse s'évader, il faut qu'elle soit déjà bien là. Le «reviens là» de François Roustang, je me l'applique aussi à moi-même pour évacuer le stress, mettre en place la rencontre, l'échange avec la personne dans une réelle qualité humaine. Car ce temps clinique avant toute intervention doit être celui d'un véritable face-à-face. La présence partagée doit passer avant tout.»

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Marc Galy interviendra d'ailleurs cette semaine dans une présentation sur le thème «L'expérience méditative est-elle nécessaire en consultation hypnoanalgésie?».* Passionné par cette notion de présence, il vient aussi de coordonner un ouvrage pluridisciplinaire dans lequel des médecins, un cinéaste, un acteur, des écrivains ou philosophes s'interrogent sur ce qu'est «être vraiment là» aujourd'hui. (Être là, Éd. Flammarion, coll. «Versilio»).

Rien d'étonnant à cela. Jamais notre capacité «d'attention» n'a autant attiré l'attention des chercheurs de tous horizons. «Le sport permettant de renforcer la santé ou de lutter contre l'obésité a occupé tout le siècle précédent, rappelle, avec d'autres, Marc Galy. Désormais, c'est la méditation qui va prendre sa place pour permettre de lutter contre les troubles attentionnels.»

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C'est que la capacité d'attention et ses différentes formes n'intéressent pas seulement les hommes de marketing (le «quart d'heure de cerveau disponible» que tous cherchent à capter), mais aussi les soignants et psychothérapeutes qui mesurent cette capacité au quotidien: troubles de l'apprentissage et hyperactivité chez les enfants, états anxieux, troubles de l'humeur et obsessionnels, dépression… «sont tous des modes d'inadaptation au présent», rappelle le professeur de psychologie clinique Gaston Brosseau dans Être là. Nos manières d'être présent ou de nous absenter ont donc une place centrale dans la psychologie contemporaine… Et des incidences majeures dans nos existences.

* Congrès Hypnose et douleur, du 14 au 16 juin à Saint-Malo organisé par Émergences, https://www.hypnoses.com/congres-hypnose-douleur/programme-de-saint-malo-2018/


DR MANUELLE VON STRACHWITZ: «CHACUN A SES MANIÈRES DE «PARTIR»

Le Dr Manuelle Von Strachwitz, psychiatre et hypnothérapeute, publie Abécédaire de la rêverie (Éd. Albin Michel).

LE FIGARO: Pourquoi avoir eu envie d'explorer notre capacité de rêverie?

Manuelle VON STRACHWITZ: Ayant été formée à l'hypnose, j'ai toujours été frappée par son extrême simplicité, qui contraste avec l'aura un peu «magique» qui l'entoure. J'ai compris que nous connaissons tous, de manière naturelle, des moments hypnotiques. Par exemple quand nous conduisons sans avoir besoin de réfléchir au trajet. Mais nous ne savons ni déclencher, ni réellement habiter ces phases de dissociation. Or la rêverie est la grande porte d'entrée qui permet le passage vers divers états de conscience. Mais c'est un état délaissé, banal, victime d'une mauvaise image. Elle occupe en fait 10 à 20 % de notre état de veille. Nous partons chercher nos lunettes et «tombons dans un trou», et quelques instants plus tard, dans la pièce d'à côté, nous nous demandons ce que nous sommes venus chercher. Dans cet état affleurent des pensées et des images qui nous sont propres.

«Nous vivons sans cesse des fractionnements d'attention. Même si nous nous sentons habiter le moment présent, une partie de notre conscience est absente»

Dr Manuelle Von Strachwitz

Mais ne faudrait-il pas plutôt tenter d'être «pleinement là»?

Mais être là, sans dissociation, est impossible pour un être humain! Celui qui est «pleinement là», c'est Dieu, l'homme est toujours plus ou moins coupé du monde. Nous sommes là, nous discutons et pourtant j'entends le bruit de la voiture dans la rue, je suis happée par tout ce qui nous entoure. Nous vivons sans cesse des fractionnements d'attention. Même si nous nous sentons habiter le moment présent, une partie de notre conscience est absente. Mais l'hypnose permet, comme la méditation ou la prière, d'atteindre un état profondément présent où nous sommes à la fois plongés dans notre intériorité et très reliés au monde.

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N'est-ce pas là un état naturel que nous aurions perdu?

On ignore si le fœtus in utero, ou le nourrisson, a cette capacité à être là qui le relie à la fois à ses impressions et au monde. Ce qui est certain c'est qu'en grandissant, nous devenons essentiellement des observateurs.

Sommes-nous tous égaux dans notre capacité de rêverie?

Non, bien sûr. Chacun a ses manières de «partir»… Il existe des déclencheurs universels cependant: le vent dans les feuilles, le passage des nuages, le bercement dans un hamac… Mais il y a des différences culturelles avec des déclencheurs propres à chacun. Je pense à une jeune Polonaise ravie d'imaginer une promenade en forêt, tout à fait indifférente à l'idée d'une plage. De manière générale, il y a bien sûr des adultes qui ont des difficultés à quitter le monde de la pensée rationnelle. Il faut du temps pour développer son imagination créatrice… et il faut qu'il y ait du «vacant» en nous.

Vous montrez justement dans votre ouvrage que certains états délaissés jusque-là, comme la rêverie, intéressent de plus en plus les neurosciences…

Oui, car aujourd'hui on met en lien certains états de conscience avec le fonctionnement cérébral. On cherche quelles zones travaillent ensemble au même moment, et on découvre que le réseau neuronal de mode par défaut (activé quand vous êtes «absent») est un facilitateur de créativité. Poincaré, au XIXe siècle, ne disait pas autre chose quand il expliquait que la résolution d'un problème mathématique se fait en six étapes: la réflexion, la difficulté, le fait de laisser de côté le problème, l'action «souterraine» du subconscient, l'eurêka, puis la vérification que la réponse est juste. Lorsque nous interrompons notre exploration attentive, notre cerveau continue à consommer tout autant d'énergie, mais c'est le réseau neuronal de mode par défaut qui s'active. C'est lui qui nous permet d'assimiler les événements de notre vie, de jouer avec des hypothèses, de préparer nos décisions. Autant dire que les moments de divagations mentales sont de première importance.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 11/06/2018.

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INTERVIEW - Pour le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre, le fait de tout verbaliser peut favoriser les idées noires et l’anxiété, alors que le silence et la méditation apaisent.

Le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre, spécialiste en psychologie du sport et du travail, est membre de l’Association française des thérapies cognitives et comportementales. Il a récemment copublié Savoir se taire, savoir parler (InterEditions).

LE FIGARO. - Pourquoi publier un livre sur la parole?

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Ainsi, sur les réseaux sociaux, tout le monde se sent obligé d’intervenir à la moindre occasion, même pour ne rien dire au fond. Et la tragique affaire de Charlie Hebdo est venue relever une faille de notre époque: nous ne savons plus qui est le récepteur de nos propos. N’importe qui, différent culturellement ou sociologiquement, peut mal entendre et pervertir ce que l’on dit. Nous sommes à la merci de quiproquos, de distorsions malveillantes et de la négation du contexte de nos paroles. Il faut donc sortir de l’immédiateté pulsionnelle, à laquelle nous sommes invités dans notre expression, et d’une certaine hystérie de la parole, qui fait bien des ravages.

Comment cela affecte-t-il la pratique de votre métier?

Je dirais déjà que, dans notre métier de soignant, et donc y compris en médecine, c’est la relation humaine qui fonde la thérapie. Or, aujourd’hui où l’on dit tout et n’importe quoi en matière de santé, où la parole s’enflamme, nous voyons arriver des patients tenant des discours caricaturaux sur les vaccins, les médicaments, sans s’être réellement informés. Et pire: ils développent une grande méfiance envers nous. En ce sens, il devient difficile de soigner des patients pris dans des éléments de langage sortis de leur contexte ou produits de rumeurs galopantes. Dans une telle société de communication, assez pauvre spirituellement, il faut des années pour remettre la vérité là où il n’y avait qu’un discours malveillant…

Nous voyons arriver des patients qui ont trop de paroles dans leur tête. Ils s’usent à commenter leur quotidien (...), ce qui favorise les ruminations mentales.

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Mais dans la psychothérapie, qui est vraiment «le soin par la parole», quelle évolution notez-vous?

Nous voyons arriver des patients qui ont «trop de paroles» dans leur tête. Ils s’usent à commenter leur quotidien, ce qui accentue leur anxiété au travail, avec leurs enfants… et favorise les ruminations mentales. Ils se noient dans le discours en oubliant d’être. Je les aide à se libérer de trop de mentalisation. Je leur dis que la vie, c’est comme un match de foot. Elle se vit sur le terrain. Lorsqu’on commente, on se retrouve sur les gradins, loin du jeu. Alors, arrêtons de juger, pour jouer et composer avec ce qui se présente à nous.

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Comment cela est-il possible?

Je les incite à se reconnecter à leur corps, à écouter ce que celui-ci leur dit, car il y a souvent une différence entre la réalité et ce que leur tête leur raconte. Je pointe aussi la nécessité de faire attention à la dictature de la parole. Prenons l’actuel diktat dans le couple, par exemple, qui invite les partenaires à tout se dire. Mais la parole peut être instrumentalisée et générer d’incessants conflits émotionnels, comme lorsqu’on avoue avoir eu une aventure dans une précédente relation et que notre partenaire actuel utilise cela comme argument pour justifier qu’on ne peut pas vous faire confiance aujourd’hui.

Je pense que deux des compétences nécessaires à la vie de couple sont: savoir faire des compromis et être capable d’accueillir la vulnérabilité de l’autre. Se dire tout, c’est souvent devenir compagnon de son partenaire, mais en perdant l’érotisme subtil qui vivifie l’union. Nous avons tous une arrière-cuisine et c’est heureux. Mais si nous l’exposions à tout bout de champ, nous aurions moins envie d’y manger!

Se dire tout, c’est souvent devenir compagnon de son partenaire, mais en perdant l’érotisme subtil qui vivifie l’union.

Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre

Quelles autres dérives de la parole avez-vous pu observer?

Chez certains, la tendance à commenter toute situation de manière négative, c’est-à-dire la plainte, nourrit l’anxiété. En réalité, cette parole est une vaine tentative de masquer sa fragilité essentielle, cette vulnérabilité de base que l’ACT, thérapie de l’acceptation que je pratique, pose comme un fondement à l’existence. Avez-vous observé? Certains sont littéralement «accros» aux discours pour ne pas rentrer en contact avec leur intériorité vacillante. Les pervers narcissiques n’utilisent guère la parole comme un instrument de dialogue, mais parfois comme un masque de leur fragilité au service d’une agressivité relationnelle. L’usage des SMS peut aussi servir à cet évitement relationnel. D’autres, dans leur conversation, reviennent sans cesse sur trois ou quatre thèmes obsessionnels qui leur servent à installer un monologue et, ainsi, à se sentir exister.

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En premier lieu, il est essentiel de repérer son discours intérieur, et notamment ce que nous appelons les pensées hameçons, proposées par notre cerveau émotionnel du type «je suis nul», «je n’y arriverai jamais» ou «elle ne m’apprécie pas»… Puis il s‘agit de différencier son moi de ces pensées, qui sont en fait un bavardage intérieur de notre cerveau émotionnel. J’aime en ce sens l’image du surf: les patients peuvent envisager leur vie mentale comme une succession de vagues émotionnelles à traverser. Vivre, c’est accepter chaque vague comme elle est, la négocier en restant concentré sur celle-ci tout en se rapprochant de ce qui nous importe et sans se perdre dans le pourquoi des vagues.

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Beaucoup ont l’idée que méditer revient à ne pas penser. Or, c’est plutôt observer son discours intérieur, son bavardage mental afin de s’en libérer. Lorsqu’on s’y adonne régulièrement, il devient possible de conscientiser ses échanges et sa parole. Certaines questions peuvent alors nous aider à peaufiner celle-ci: «pourquoi je parle?» «quelles conséquences à court et moyen termes peuvent avoir mes propos?», «comment l’autre semble-t-il percevoir ce que je dis?» Cette conscience de «qui parle?» en moi (mon cerveau réactif ou l’être humain que je suis) permet peu à peu de pleinement retrouver le plaisir de la palabre, de la conversation. Car ne l‘oublions pas, parler et échanger sont le socle de la relation humaine.