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ARTICLES

5) .....Ou en Sommes-Nous ?. une Esquisse de l'Histoire Humaine  par EMMANUEL TODD

4)..... 1968-2018 : espérance de vie, mariage, enfants… ce qui a changé dans la population française

3) .... VIDEO ... stupéfiant ....

2) .... cette humanité dont le Salut est inséparable de son péché  .....

1) ....«L'amour prémunit de la dispersion. Il guérit et il transfigure»

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Ou en Sommes-Nous ?. une Esquisse de l'Histoire Humaine

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Opus majeur d'Emmanuel Todd
La "doctrine Todd" s'y trouve résumée. Ce livre est un point sur 40 ans de recherche. Un livre testament (même si Todd annonce le tome 2 de l'origine des systèmes familiaux consacré à l'Afrique sub-saharienne, l'Amérique pré-colombienne et l'Océanie...)
Un ouvrage foisonnant, riche, exceptionnel...
Todd tape encore dans le mille avec le concept d'"académia".
Si vous ne devez lire qu'un livre cette année, vous l'avez trouvé...

VOIR AUSSI la vidéo >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

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«L'amour prémunit de la dispersion. Il guérit et il transfigure»

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Lecteur de Léon Bloy et de Bob Dylan, cet intellectuel inclassable se tient d'ordinaire à bonne distance du monde médiatique qui, selon lui, « exproprie les hommes d'eux-mêmes ».Propos recueillis par Guyonne de Montjou

A 37 ans, François Esperet tient à la fois de l'honnête homme et du volcan en fusion. Normalien, il s'est engagé dans la gendarmerie où il a œuvré pendant sept ans au contact des passeurs de drogue et des prostituées. Il a tiré de cette expérience deux ouvrages remarqués: Larrons et Gagneuses. Devenu conseiller spécial d'Anne Hidalgo à la Mairie de Paris, converti à l'orthodoxie, récemment ordonné diacre, père de six enfants, il signe aujourd'hui son troisième récit poético-mystique: Visions de Jacob.

Votre «Jacob» est un texte sans ponctuation, à la première personne, composé de 15 «chants» insécables, des poèmes qui relatent la vie de ce prophète méconnu de l'Ancien Testament. Pourquoi une telle forme, qui empêche une lecture morcelée?

C'est un long poème épique au cours duquel se dévoile la vie de Jacob. Il se lit comme il s'est écrit: vers après vers, vision après vision, révélation après révélation. Il impose au lecteur cette concentration continue, cette attention profonde qu'a toujours exigée en même temps que procurée la littérature. Il est donc parfaitement accessible à qui veut prendre le temps et le risque de la rencontre authentique. Et restera étranger aux adeptes d'une lecture parcellaire ou en diagonale. Ce qui ne me pose pas de problème: en littérature, je ne crois qu'en la lecture forcenée (qui est aussi souvent la plus facile), et je me défie de la lecture morcelée - qui a tout le loisir de s'exercer sur les réseaux sociaux. La lecture morcelée est la sœur de la vie mutilée dont parle Adorno. J'essaie de tourner le dos à l'une comme à l'autre.

La vie mutilée, une menace propre à notre temps?

Un caractère de notre temps bien davantage qu'une menace. Ce que nous faisons mine de craindre est déjà advenu. Nos vies sont déjà mutilées là où elles auraient dû être augmentées. Par la technique. Nous avons été rendus à la fois déraisonnables et insensibles: aussi incapables de nous concentrer sur une idée que d'éprouver pleinement un sentiment. Cette mutilation, il est impossible d'y échapper, mais il est possible d'y soustraire notre meilleure part: notre conscience. Et avec elle notre liberté. Alors, comme Jacob, il vaut mieux boiter sur le bon chemin plutôt que de suivre d'un pas ferme le mauvais.

Dans votre livre, le combat avec l'ange laisse sur Jacob une empreinte, la claudication. Que faut-il en déduire sur nos priorités?

Visions de Jacob, de François Esperet, Editions du Sandre, 192 p., 18 €.
Visions de Jacob, de François Esperet, Editions du Sandre, 192 p., 18 €. - Crédits photo : ,

Quand le Tout-Puissant se contente d'une trace ou d'une esquisse, c'est toujours par respect pour notre liberté. La bénédiction de l'ange au terme de la lutte est une promesse qu'il nous revient de réaliser - dans la conscience de ce qui nous manque. C'est vers ce manque que le boitement de Jacob fait signe. A l'instant où nous comprenons qui nous sommes, nous sentons à quel point nous le sommes d'une façon imparfaite. La claudication vaccine la foi contre la certitude, la conscience de soi contre l'égotisme et la liberté contre la toute-puissance. Quant à nos priorités, elles doivent aiguillonner cette liberté boiteuse que nous avons reçue en partage. De mille manières, elles doivent franchir les divisions de la vie mutilée pour que nous nous posions la question, tel Baudelaire au sujet de «ces beaux et grands navires»: «Quand partons-nous pour le bonheur?»

Pourquoi dites-vous que, d'une certaine façon, nos contemporains ont renoncé au bonheur?

Je ne dis pas qu'ils y ont renoncé, mais qu'ils en ont perdu l'espérance. Comme si la fréquentation des ersatz avait fini par nous faire oublier l'existence même de l'original. Comme si la satiété du faux nous avait fait passer la faim du vrai. Mais je crois qu'il subsiste en chacun cet appel du bonheur qui naît à la fois de la nostalgie du paradis perdu et de l'aspiration au royaume. Ils vivent leur vie de prisonnier relégués dans les profondeurs de nos existences. Pour trouver le bonheur, il faut suivre la trace de tout ce que nous avons tristement réprimé de vérité en nous.

Pouvez-vous être plus précis sur les ersatz de bonheur. Toutes les époques n'ont-elles pas proposé les mêmes mirages?

Chaque époque a son lot de falsifications. La nôtre a ceci de particulier qu'elle promet le bonheur par l'ersatz, en n'offrant à la fin qu'un substitut de bonheur. L'authentique ou l'essentiel y est prodigué dérisoirement sous forme de marchandises. Le consommateur y est l'homme consommé. Et c'est la vie sur terre qui devient un gigantesque mirage réfracté simultanément sur des milliards d'écrans. Dans ce contexte, il ne s'agit pas d'aspirer au bonheur théorique des utopies. Mais de vivre en êtres humains. D'entretenir comme de pauvres feux battus par les vents notre raison et notre sensibilité. De préserver, avec les chances d'une vie toute relative mais digne d'être vécue, la possibilité d'un bonheur absolu.

Comment, très concrètement, faites-vous pour travailler chaque jour, élever six enfants et garder l'ambition du bonheur absolu?

Ce serait fou qu'avec une grande famille et les moyens de la nourrir je perde cette ambition - ou plutôt cette espérance. Je repense souvent aux paroles d'un vieux prêtre qui concluait la moitié de ses homélies en disant: «C'est aujourd'hui, c'est ici et c'est maintenant qu'on entre dans le royaume. Pas demain, pas ailleurs. Maintenant ou jamais.» Il avait raison de le dire et de le répéter. Je garde cette vérité à l'esprit et au cœur du matin au soir. Je prie. Et j'essaie de vivre, d'aimer, d'écrire, à la fois en vérité et en liberté. Sans calculer, sans craindre, sans me regarder vivre. En pensant aux oiseaux du ciel et aux lys des champs de la parabole. En dépassant la peur de manquer (de temps, d'argent, d'amour) pour trouver les voies d'une abondance présente. «A chaque jour suffit sa peine», à chaque instant suffit sa joie. Même mutilée, c'est dès ici-bas que la vie commence à tenir les promesses du royaume.

«La prière est la source de vie dans le désert»

François Esperet

Avec quel regard observez-vous le miroir que nous tendent les médias?

D'abord, comme vous le suggérez, en regardant le miroir lui-même et non le reflet du monde ou de moi-même qu'il me renvoie. J'ai toujours senti qu'il ne fallait pas rejeter les médias, mais plutôt briser leur sortilège - c'est-à-dire leur refuser le privilège de nous expliquer qui nous sommes et qui nous devrions devenir. Et j'apprécie beaucoup tous les «hommes de bonne volonté» qui font œuvre de paix en nous aidant à nous dégager de l'emprise médiatique. Je pense à des gens comme Olivier Berruyer. Quant au reflet que nous renvoient les médias, il n'est pas déformé: il est dévoyé. Il nous fait prendre la sensiblerie pour la sensibilité, la complication pour la complexité et la grossièreté pour la simplicité. Chacun voit dans le reflet qui lui est tendu une heureuse confirmation de son préjugé. La lecture de la presse aboutit à une restauration ou à une contre-révolution permanente en nous-mêmes, là où la littérature nous révolutionne continûment.

Pour conjurer ce sortilège médiatique, vous recourez donc à la littérature et à la prière. La prière, un mot qui semble désuet, périmé à l'heure des connexions interplanétaires en flux continu. Que signifie-t-il pour vous?

La prière est la source de vie dans le désert. L'endroit où Dieu vient à ma rencontre et me dévoile qui je suis et comment le devenir. Le point où l'esprit et le corps, unis par et dans le cœur, sont investis par les énergies divines. Il est difficile de relater avec des mots l'intensité vécue de cette expérience. Je m'y essaie dans certains passages de Visions de Jacob. La poésie permet de dire davantage que tout autre langage. En dehors d'elle, à la question de ce que signifie pour moi la prière, je répondrai par un seul mot: tout.

Vous avez un téléphone portable, des interactions multiples, vous vivez de plain-pied dans le monde présent. Quels sont les éléments qui vous permettent de garder une unité?

L'unité de la personne n'est pas menacée de l'extérieur par les interactions et les échanges. Tout ce qui est authentique la nourrit et la renforce. L'amitié bien sûr, mais également les palabres, la controverse jusqu'à la franche engueulade. Les apéros interminables au cours desquels se défait l'élocution à mesure qu'elle refait le monde. Et jusqu'à ces petits messages importuns et décisifs qu'on envoie trop tôt ou trop tard. Cioran disait: «L'essentiel surgit souvent au bout d'une longue conversation. […] Les grandes vérités se disent sur le pas de la porte.» Ce pas de la porte est souvent aujourd'hui un message un peu fou envoyé depuis le métro à la personne avec laquelle on vient de dîner. Ce n'est donc pas la dilapidation que je crains, puisqu'elle est la parente un peu désobéissante de la multiplication des pains, mais la division. «Unifie mon cœur pour qu'il craigne ton nom», dit le psaume… et pour qu'il puisse s'ouvrir à chacun sans éclater.

Quels conseils donnez-vous à vos enfants?

Les parents inspirent bien davantage qu'ils ne conseillent. J'essaie d'inspirer à mes enfants cette libre unité enracinée en Dieu et parcourue par tous les vents sans en craindre aucun en particulier. Mais c'est à chacun d'entre eux de la découvrir et de la vivre: en revenant sans cesse au cœur pour y déposer les idées comme les passions, les vives sympathies comme les antipathies ; et en aimant inconditionnellement leur prochain, même et surtout quand il est défiguré. En nous concentrant sur le seul essentiel: l'amour prémunit de la dispersion. Il guérit, il rassemble et il transfigure.

«L'important n'est pas de savoir comment se fabrique un héros ou un saint. C'est de le devenir.»

François Esperet

Vous dites souvent «sans crainte». La peur, qui peut être à l'origine des conservatismes et de l'inertie, n'est-elle pas aussi parfois bonne conseillère?

Elle peut nous alerter sur un danger réel. Mais, souvent, la peur ne signale qu'elle-même. Elle croit voir autour de nous ce que nous redoutons secrètement à l'intérieur de nous. Elle est alors comme ces chiens qu'excitent leurs propres aboiements, suscités par on ne sait quel bruit anodin. Dans un cas comme dans l'autre, et comme me l'a appris un gendarme qui a été pour moi un second père: «La peur n'effraie pas le danger.» Au sein d'un groupe ou d'un parti, c'est elle-même qui se répand comme une traînée de poudre et non le moindre début de solution.

Vous travaillez auprès d'une femme politique, Anne Hidalgo, à la Mairie de Paris. Un article récent vous a présenté comme «le prophète de l'Hôtel de Ville». Quel est le sens de votre engagement? Votre utilité?

Je crois que mon utilité auprès d'elle, c'est ma liberté. Anne Hidalgo m'en accorde une grande, ce qui est rare en politique. J'essaie d'honorer sa confiance en lui donnant les fruits de cette liberté: des conseils, des intuitions,
des idées trouvées en explorant les rues de Paris, les grands textes de la critique sociale, et évidemment la littérature.

Après vos études littéraires à Normale sup, vous avez choisi de devenir gendarme: que vous inspire l'héroïsme du colonel Beltrame?

Le silence des émotions contenues quand retentit la sonnerie aux morts sur une place d'armes. Le sentiment profond de la fraternité d'armes. Et, bien sûr, une prière.

Comment une société peut-elle faire émerger des êtres capables de donner leur vie?

L'important n'est pas de savoir comment se fabrique un héros ou un saint. C'est de le devenir.

La rédaction vous conseille :

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cette humanité dont le Salut est inséparable de son péché :

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par Y rieix Denis Membre de la rédaction de Limite et blogueur

François Esperet est un écrivain peu commun. 36 ans, marié, père de six enfants, chrétien fervent et converti, il a le cheveu poivre et sel, des tatouages religieux pleins les bras et le sourire sympathique. Il m’accueille un soir de novembre au Louis-Philippe, à deux pas de la mairie de Paris où il travaille comme administrateur civil.
La maison semble être la sienne, tous les serveurs le connaissent par son prénom. La patronne, discrète et chaleureuse, nous portera des bières à l’étage avec un respect plein d’amitié. On y croisera même Véronique Lévy.
Diplômé de l’ENS, il a ensuite passé les concours de la gendarmerie « pour retrouver la littérature » où elle se trouvait vraiment. Parachuté chef de bureau d’enquête, il avait déjà démantelé son premier réseau criminel à 24 ans et nocé avec des voyous. Autant de rencontres qu’il raconte dans « Larrons », le roman-poème magistral qui l’a fait connaître.
En 2014, l’auteur récidive avec « Gagneuses », une autre chanson de geste qui narre l’histoire de Franck Villon et de ses 6 putains tragiques. Les vers y sont tendres et les mots crus. Il nous fallait absolument rencontrer ce bloyen poète, où qu’il fût !

Vos personnages sont des criminels, des prostituées et des bandits. Vous en avez vu de près ?

Oui, d’assez près pour les connaître, les voir vivre et les entendre se raconter. Et c’est leur parole qui m’a accroché, séduit, aimanté : leur parole dérobée dans le cadre d’écoutes téléphoniques ou de sonorisations d’appartement, mais également leur parole offerte pendant les gardes à vue, et parfois partagée sur les chemins d’une amitié naissante. Elle avait quelque chose d’un art brut, d’un charisme d’autant plus puissant qu’il s’ignore. Ces personnes devenues per­sonnages, je les ai connues et aimées par l’intermédiaire de leur parole, qui a contribué, avec la littérature et la poésie, à forger et libérer la mienne.

Vous adoptez un style très original, profondément épique, à la fois poé­tique et romanesque. Pourquoi ce choix d’écriture ?

Ce style, je l’ai découvert par surprise. Après avoir écrit mes premiers poèmes, publiés plus tard sous le titre de Sangs d’Emprunt, je me suis lancé dans ce qui devait être un poème de plus et qui est rapidement devenu le début de Larrons. Je me suis senti comme ces musiciens de bop qui se découvrent un souffle inépuisable dans  Sur la route . J’avais trouvé ce que Kerouac appelle le it : mon style, mon rythme, ma transe. Avec Gagneuses, j’ai eu l’impression de vivre du même souffle, mais en le maîtrisant davantage. Et c’est ce souffle encore qui m’aide à écrire en ce moment un grand poème épique sur Jacob.

Mais dans les nombreux monologues de vos « Larrons », est-ce leur souffle ou bien le vôtre ?

Le leur devenu le mien. Le personnage du premier chant de Larrons par exemple, est un gars que j’ai rencontré au tout début, lorsque je suis arrivé comme jeune enquêteur dans la gendarmerie. J’avais 24 ans et j’étais chef de groupe. Lui, avait 45 ans, et il était voleur de bijoux. Je l’ai connu parce qu’on venait d’arrêter sa soeur. On a sympathisé et il s’est mis en tête de me faire découvrir les plus beaux endroits de Paris la nuit. Qu’on soit policier ou voleur, soldat d’un camp ou de l’autre, il faut et il suffit de com­mencer à se parler pour faire la paix. Et à l’inverse, comme Faulkner le montre superbement dans Parabole, la guerre ne vit et ne se nourrit que du silence et de l’isolement des combattants. Si les soldats se parlent et se tendent la main, immédiatement la paix advient – les généraux s’acharnant à empêcher l’éclosion de cette évidence qui menace tous les pouvoirs. Avec ce voleur, c’était donc davantage une histoire de paix qu’une histoire de pacte – comme d’ailleurs avec tous les autres. Le point commun des quatre Larrons dont j’ai chanté l’histoire, c’est que j’ai eu envie de sauver quelque chose d’eux, pas de les sauver, mais de sauver quelque chose d’eux : leurs cris, leurs invectives, leur empreinte dans le monde. De sauver leur langue, leur parole, qui était sans doute leur meilleure part.

À propos de votre poésie romanesque, on cite aussi bien Léon Bloy que Dylan. Qu’avez-vous appris de leurs oeuvres ?

Ils ont tous les deux une intuition très forte de l’efficacité de la parole et de son caractère surnaturel. Ils manient la parole littéraire et poétique d’une manière quasiment litur­gique. De Léon Bloy, en lequel son filleul Jacques Maritain voyait magnifiquement, à l’opposé des sépulcres blanchis des Évangiles, « une chapelle noircie », je retiens la pos­sibilité de mener de front une foi, une vie, une oeuvre litté­raire, qui s’interpénètrent pour le meilleur et pour le pire. Il m’inspire donc autant en vie qu’en art, et il est présent dans mes prières comme j’espère l’être dans les siennes. Quant à Bob Dylan, il m’accompagne depuis que j’ai 17 ans. Il est ce roi David dont je lis et relis les psaumes pour y découvrir les grands et les petits mystères de l’existence – ce roi David dont la vie et l’oeuvre sont infiniment plus amples, plus profondes et plus complexes que ce à quoi beaucoup les réduisent : une victoire de jeunesse contre les philistins. Comme David, Bob Dylan est passé très jeune de l’anonymat au succès le plus éclatant. Comme David, il a insatiablement vécu, écrit et chanté, tombant pour mieux se relever, changeant pour mieux se retrouver. Comme David avec ses psaumes enfin, il incarne avec ses chansons cette humanité dont le Salut est inséparable de son péché : avec Salomon, c’est toute l’ascendance humaine du Christ qui est née d’un adultère et d’un homicide.

Quel regard sociologique portez-vous sur ce qu’on appelle « le milieu » ? A-t-il connu des ruptures depuis « le titi parisien » des films d’Audiard ? Quel regard portez-vous sur sa langue ?

Mon regard n’est jamais sociologique et je ne cherche pas à dominer conceptuellement le réel qui court partout autour de moi. Comme chacun, j’entends aujourd’hui les échos d’une gouaille qui tend à se transformer en marchandise, et comme chacun j’ai sous les yeux un milieu spectaculaire dont l’inauthenticité pour beaucoup tient lieu de réalité. Pour ce que j’en connais et pour ce que j’en aime, le véritable argot est une éloquence, et une éloquence viscéralement libre. C’est un syncrétisme intuitif et autoritaire qui abolit les frontières sociales et géographiques. Avec l’argot, la parole procure aux pauvres le bonheur et la liberté que leur refuse l’ordre établi.

Vous êtes recouvert de tatouages : cela remonte à l’époque où vous fréquentiez des bandits ? Vous pourriez nous les décri­re ? 

J’ai commencé bien avant d’entrer dans la gendarmerie où les règlements continuent de proscrire les tatouages – en particulier quand ils sont religieux ! J’ai fait mon pre­mier tatouage avec ma femme le jour de mes vingt ans : un point sur l’épaule comme un signe pour sceller notre engagement. Elle s’est arrêtée là et moi j’ai continué : avec les mains en prière de Dürer sur les flancs, la Trinité de Roublev sur le torse, le Sacré coeur de Georges Desval­lières – qui est un des tableaux préférés de Léon Bloy, sur l’avant-bras gauche, et le Christ de Saint Jean de la Croix sur l’avant-bras droit – mais également les inscriptions beat et holy sur les poignets – comme un signe à cette sainteté paradoxale redécouverte et chantée par Kerouac et Ginsberg. C’est un artiste américain installé à Paris, Karl Marc, qui les a presque tous faits. Ils sont pour moi autant de serments prononcés devant Dieu, ma femme, et quelques rêves de jeunesse. « Mets-moi comme un sceau sur ton coeur, comme un sceau sur ton bras », dit la bien-aimée du Cantique des Cantiques : c’est ce que je fais avec ce qui m’est le plus essentiel.

Quand on est pauvre et exclu, est-ce que vous pensez qu’on n’a le choix qu’entre la misère et le banditisme ?

Le banditisme n’est pas que cela, mais il est un choix. Il l’est moins que ce que les voyous prétendent, et plus que ce que les sociologues imaginent. L’aliénation et la liberté tissent paradoxalement la vie des bandits comme celle des picaros dans Guzman. Et finalement comme toute vie, où le péché et la grâce cohabitent. Il n’y a là rien à expliquer, ou à débat­tre. Comme l’a écrit Bob Dylan dans une de ses plus belles chansons Well, God’s in heaven / and we all want what’s his / but power and greed and corruptible seed / seem to be all that there is. Je ne me demande jamais si les gens que je rencontre ont choisi ou subi la vie qui a fait d’eux ce qu’ils sont à cet instant. Et j’ai toujours eu beaucoup de plaisir à rencontrer des gens qui ne se posaient pas et qui ne me posaient pas non plus la question de savoir ce qui m’avait amené là où j’étais.

Est-ce qu’il faut « éradiquer la pauvreté » par tous les moyens, comme on le pense à l’ONU ?

Là encore, je n’ai pour vous répondre que quelques intuitions. D’abord, avec Léon Bloy je fais la distinction entre la misère, qui est privation du nécessaire et qui isole, et la pauvreté, qui est privation du superflu et qui rassemble. Dans cet esprit je me méfie des grands projets d’éradication de la pauvreté qui pavent le chemin de l’enfer de leurs bonnes intentions et qui aboutissent souvent à une lutte impitoyable contre les pauvres – en particulier contre ce qu’ils possèdent en propre, c’est-à-dire ce qui relève du ver­naculaire. Cette lutte contre les pauvres, Ivan Illich a su en montrer les mécanismes en mettant à jour le ressort impérialiste et belliqueux du développement obligatoire. Je partage sa méfiance face à toutes les forces dites progressistes qui se donnent pour mission d’éradiquer le monde ancien et qui voient dans la pauvreté une arriération. Pour repren­dre une terrible formule de Karl Kraus, je me méfie donc particulièrement, sur la question de la pauvreté, du «progrès sous les pas duquel l’herbe prend le deuil et la forêt devient papier et qui a subordonné les raisons de vivre aux moyens qui permettent de vivre, faisant de nous les vis auxiliaires de nos outils ». Cette pauvreté que le Christ a revêtue et dont il a fait la porte d’entrée pour accéder au Royaume, il me semble qu’il nous faut chrétiennement l’atteindre et non l’éradiquer. Je ne parle pas de la misère qui abîme et défigure l’humanité. Je parle de la pauvreté, et de ce que Jésus-Christ nous en dit. Chrétiennement, ce n’est pas la pauvreté le problème à résoudre. C’est la richesse. Qui d’ailleurs n’est pas sans lien avec la misère…

Vous avez déjà éprouvé la haine du pau­vre, qu’évoque Patrick Declerck dans sa remarquable thèse sur « Les Naufragés de la vie » ?

Comme chacun, j’ai éprouvé cette haine du pauvre qui tient sans doute à la fois à la peur de le devenir et à la honte de ne pas l’être. Mais avec l’écriture, et l’écriture du chrétien particulièrement, il s’agit, sans rien effacer de ce qui est haïssable, de discerner ce qui est aimable. Il s’agit, pour reprendre une belle intuition d’Ernest Hello, de deviner et d’aimer, et de sauver ce qui peut l’être. Je vois et je dépeins le mal à l’oeuvre dans la vie de mes personnages. Mais même quand il est à son paroxysme je le sais inca­pable d’effacer en eux la frappe indélébile de Dieu. Le mal existe, mais il n’élimine jamais la possibilité du bien. Celui qui prostitue sa femme, évidemment, commet le mal et le fait commettre. Mais sa femme, qui peut dire pour autant qu’il ne l’aime pas ? J’ai été le témoin de ce mystère et dans Gagneuses  j’ai essayé de le dépeindre avec le recul et la médiation de l’écriture, de la langue, et le passage du temps. De mon rapport littéraire au misérable, au déviant, au crimi­nel, je dirai qu’il ressemble beaucoup aux sentiments qui animent James Agee dans l’écriture de Louons maintenant les grands hommes – à mes yeux un des chefs-d’oeuvre de la littérature américaine.

Vous avez déclaré un jour que le spec­tacle médiatique permanent nous interdit d’avoir des sentiments authentiques. Com­ment fait-on aujourd’hui pour cultiver des sentiments vrais ?

Comment fait-on pour retrouver la santé ? On arrête de s’empoisonner. Il faut donc commencer par se débrancher de tous les médias, de tous les inputs qui font rentrer en permanence le pire dans nos esprits, nos âmes et nos coeurs. Je me suis rendu compte que les journées de l’année où je suis le meilleur écrivain, le meilleur mari, le meilleur père, le meilleur ami, le meilleur prochain de mon prochain, c’est celles où, pour une raison ou pour une autre, je ne me suis laissé informer de rien. La privation des médias, tout le monde la craint et pourtant jamais personne n’en est mort. Pour cultiver des sentiments vrais, il faut arracher les sentiments faux semés comme l’ivraie avec le bon grain. Et ces sentiments faux n’émanent pas uniquement de ce que seraient les mauvais médias par opposition aux bons. Ne perdons pas trop de temps à séparer les bons médias des mauvais, comme les bonnes drogues des mauvaises – attachons-nous à être libre et tout le reste nous sera donné par surcroît.

Vous nous avez appris en début d’entretien que vous étiez devenu orthodoxe – pouvez-vous en quelques mots nous en dire plus sur cette conversion ?

Il s’agit d’une mue spirituelle plus que d’une conver­sion – parce qu’à mes yeux ma seule conversion, c’est ma conversion au Christ et elle date de plusieurs années. De mon point de vue, je n’ai rien perdu ni renié de ma foi catholique, au contraire. Au sens du Credo, je dirai même qu’étant orthodoxe je me sens plus et mieux catholique qu’avant. Il y a plus d’un an et demi, sur les conseils d’un moine catholique, j’ai commencé à faire la prière du nom de Jésus, connue aussi sous le nom de prière du coeur et popularisée par les récits d’un pèlerin russe. J’ai suivi le fil de mon chapelet et il m’a amené à lire les pères de l’Église, ainsi que les grands théologiens orthodoxes. Et pendant plus d’un an, chaque nouvelle découverte spirituelle, intel­lectuelle, liturgique, théologique m’a été révélation ou con­firmation d’un pressentiment. Après une longue période de discernement, je suis devenu orthodoxe et depuis le mois de septembre c’est au séminaire russe d’Epinay-sous- Senart que je communie dans la joie tous les dimanches. L’évangélique père Alexandre Siniakov y fait grandir et y partage, avec ses séminaristes, les trésors d’une orthodoxie universelle et lumineuse.