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FIGAROVOX/ANALYSE - Le scandale qui a conduit à la démission de Mgr Dario Edoardo Viganò, ministre de la Communication du Saint-Siège brise un tabou.

La démission de Mgr Dario Edoardo Viganò, ministre de la Communication du Saint-Siège, met au jour une affaire de manipulation de l'opinion mais elle brise aussi un tabou: François et Benoît XVI n'ont jamais eu la même vision de la mise en œuvre du concile Vatican II. Un rappel des faits, tout d'abord. Pour célébrer le 5e anniversaire de l'élection du pape François, le 13 mars, la maison d'édition du Vatican a demandé à 11 théologiens de décrypter «la théologie du pape François». Mgr Vigano, «dircom» du Vatican, nommé par François, a l'idée de solliciter le pape émérite Benoît XVI pour la préface. Ce dernier lui dit devoir «refuser» pour deux raisons: il n'écrit jamais de préface sans avoir lu l'ensemble de l'œuvre. Et, il y a parmi les théologiens de la série, Peter Hünermann. Cet Allemand, avec Hans Küng, fut le principal opposant théologique de Jean-Paul II et du cardinal Joseph Ratzinger. Cette lettre de réponse est aussi introduite par deux remarques de Benoît XVI: l'une fustige «le préjugé stupide» qui affirme que le pape François ne serait pas un théologien. L'autre assure de «la continuité intérieure entre les deux pontificats».

Le 12 mars, lors de la présentation publique de la collection, Mgr Vigano ne fait toutefois état que des seules remarques positives de Benoît XVI sur François. Il cache le refus du pape émérite de préfacer cet ensemble et sa raison, la présence de Hünermann. Mgr Vigano va jusqu'à publier une photo de la collection des livres, posées à côté de la lettre de Benoît XVI où n'apparaissent visibles que les paragraphes élogieux… Le reste est volontairement flouté. Quant au passage sur Hünermann, il est caché: de la deuxième page n'apparaît que la signature de Benoît XVI. La formule de politesse où le pape émérite dit explicitement son «refus» de participer est totalement occultée. Cette présentation permet d'obtenir l'effet de com recherché: alors que le 5e anniversaire du pontificat de François est marqué par un débat sur la «confusion» théologique dans l'Église, ce document coupe court puisque ce blanc-seing du théologien Benoît XVI assure de la «continuité intérieure» entre eux. Quasiment toute la presse internationale tombe dans le panneau. Seuls deux journalistes découvrent la supercherie. Benoît XVI avait pourtant demandé que toute sa lettre reste confidentielle mais il doit alors exiger du Vatican qu'elle soit publiée intégralement. Double scandale donc - instrumentalisation d'une phrase de Benoît XVI et manipulation de l'opinion publique internationale - qui conduit à la démission de Mgr Vigano acceptée, avec difficulté, par le pape François.

Débat interne

Ce pitoyable montage de communication révèle surtout la permanence du débat interne sur l'orientation de l'Église que certains veulent éteindre à tout prix. Car, interrogé en 2013 à propos du bilan de Benoît XVI, Peter Hünnermann ne retenait qu'une chose: «sa démission». Depuis toujours ce théologien actif est le promoteur d'une Église ouverte aux femmes prêtres, au mariage des prêtres, aux divorcés-remariés, à l'abolition d'Humanae Vitae, à la transmission du pouvoir du Saint-Siège aux conférences épiscopales, à la réduction du pouvoir papal contrôlé par le Synode des évêques. Tel est, selon lui, la véritable «mise en œuvre» du «concile Vatican II».

La collection des 11 livres publiés par le Vatican ne va d'ailleurs que dans ce sens. Et non dans celui des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Le coordinateur de cette publication, Roberto Repole, qualifie d'ailleurs Benoît XVI dans sa préface de «théologien du XIXe siècle» et il l'oppose à François, pasteur de la modernité.

Il est ridicule d'opposer les deux personnalités de François et de Benoît XVI mais cette affaire démontre que le débat sur l'orientation de l'Église à propos du concile Vatican II reste ouvert et qu'il n'est pas épuisé avec François. Benoît XVI, bientôt 91 ans, avait certes promis de garder le silence sur son successeur. Mais sa lettre d'abord manipulée, puis publiée contre sa volonté, rappelle la respectabilité, et la pertinence, elle aussi, de sa vision de l'Église.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 23/03/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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Comment le Vatican a censuré une lettre de Benoît XVI

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Texte caviardé, photo montée... Le Saint-Siège a publié une lettre de Benoît XVI, au sujet du pape François, dont il a intentionnellement dissimulé des passages. Accusé de «manipulation», le Vatican a dû publier le texte dans son intégralité.

Le cinquième anniversaire de l'élection du pape François, le 13 mars, et de son installation officielle, le 19 mars, est troublé par une curieuse affaire de communication. Elle a été dénoncée par certains comme une «manipulation» de l'opinion publique. Devant l'embrasement de la polémique impliquant le pape régnant, François, et le pape émérite, Benoît XVI, le Saint-Siège a décidé de publier, dimanche en soirée, l'ensemble des pièces en cause.

Les faits sont les suivants. Le 12 mars, à Rome, Mgr Dario Edoardo Vigano, préfet du secrétariat pour la Communication - en d'autres termes, ministre de la Communication -, donne lecture publique d'une lettre rédigée par Benoît XVI à l'occasion de la présentation d'une collection de onze ouvrages, éditée par la Librairie éditrice vaticane (la maison d'édition du Vatican) où des théologiens commentent la pensée théologique du pape François. Mgr Vigano avait demandé au pape Benoît d'en rédiger la préface, mais ce dernier expliquait précisément dans cette lettre de réponse pourquoi il ne pouvait accepter.

Or, dans sa lecture publique, il se trouve que ce prélat n'a cité que les trois premiers paragraphes sur quatre de la lettre (lire le texte ci-dessous) en omettant le dernier. De plus, le Saint-Siège n'a ensuite officiellement publié - par écrit - que les deux premiers paragraphes. Enfin, le Vatican a publié une photo de la lettre de Benoît XVI, posée à côté de la pile des onze volumes mais où le 3e paragraphe est flouté et le 4e totalement caché, ne laissant apparaître que la signature de Benoît.

Ne pas publier ce paragraphe final revenait toutefois à changer le sens de la lettre de Benoît XVI, puisque le pape émérite émettait là une réserve de type théologique

Aussi, le 13 mars, de nombreux articles et émissions dans le monde entier ont souligné les deux phrases fortes du début de la lettre: «le préjugé stupide» contre le pape François qui ne serait pas théologien et «la continuité intérieure entre les deux pontificats». Un message élogieux, témoignant de son soutien, au moment précis où beaucoup se posent des questions sur l'orientation théologique du pontificat du pape François.

Un journaliste italien, Sandro Magister, s'est rendu compte de l'«omission». Il a réussi à retrouver la substance de toute la lettre et a publié le résultat de son travail sur son blog très suivi, «Settimo Cielo».

Outre l'impossibilité matérielle pour le pape Benoît d'écrire cette préface, argumentée dans le 3e paragraphe, il apparaissait alors que le 4e paragraphe occulté critiquait la présence parmi les auteurs de la collection, de Peter Hünermann, théologien allemand. Benoît XVI se disant «surpris» car Hünermann a «attaqué l'autorité magistérielle du pape (Jean-Paul II, NDLR) de manière virulente». Ce qui ne lui permettait pas de prêter son nom à ce projet.

Ne pas publier ce paragraphe final revenait toutefois à changer le sens de la lettre de Benoît XVI, puisque le pape émérite émettait là une réserve de type théologique. Devant la confusion - et à la demande de Benoît XVI lui-même -, le Vatican a finalement publié la lettre intégrale. Elle est accompagnée d'une note qui récuse toute «manipulation» ou «censure» et qui explique l'éviction du 4e paragraphe pour des raisons de discrétion. «Riservatezza» en italien.


«Je suis certain que vous comprendrez mon refus»

Lettre du pape émérite Benoît XVI au préfet du secrétariat  pour la communication  du Vatican, le 7 février 2018.

«Je vous remercie beaucoup pour votre aimable lettre du 12 janvier et pour le cadeau qui l'accompagnait, les onze petits volumes publiés sous la direction de Roberto Repole.

J'applaudis cette initiative qui veut s'opposer et réagir contre le préjugé stupide selon lequel le pape François serait un homme pratique privé de toute formation théologique ou philosophique particulière tandis que je serais moi-même seulement un théoricien de la théologie qui n'aurait pas compris grand-chose à la vie concrète d'un chrétien d'aujourd'hui.

La lettre de Benoît XVI et onze livrets  à propos des références théologiques du pape François
La lettre de Benoît XVI et onze livrets  à propos des références théologiques du pape François - Crédits photo : OSSERVATORE ROMANO/REUTERS

Ces petits volumes montrent, avec raison, que le pape François est un homme d'une profonde formation philosophique et théologique et ils aident à voir ainsi la continuité intérieure entre les deux pontificats, nonobstant toutes les différences de style et de tempérament.

Toutefois, je ne peux pas rédiger «une brève et dense page théologique» à leur sujet. De toute ma vie, il a toujours été clair que je n'écrirais et que je ne m'exprimerais jamais que sur les livres que j'aurais vraiment lus. Malheureusement (…) je ne suis pas en mesure de lire les onze petits volumes dans un avenir proche (…).

En marge de tout cela, je voudrais seulement noter ma surprise du fait de voir figurer parmi les auteurs le professeur Hünermann qui, durant mon pontificat, s'est fait remarquer en ayant pris la tête d'initiatives antipapales. Il a largement participé à la publication de la «Kölner Erklärung» qui, en ce qui concerne l'encyclique «Veritatis splendor», a attaqué l'autorité magistérielle du pape de manière virulente, particulièrement sur des questions de théologie morale  (…). Même la «Europäische Theologengesellschaft» qu'il a fondée a été fondamentalement pensée comme une organisation en opposition au magistère papal. Je suis certain que vous comprendrez mon refus et je vous prie d'accepter mes cordiales salutations.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 19/03/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici