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FIGAROVOX/ENTRETIEN - La romancière franco-canadienne jette son regard acéré et puissamment original sur le mouvement #MeToo.

LE FIGARO. - Dans votre livre Reflets dans un œil d'homme (Actes Sud), vous réhabilitez la différence biologique des sexes. Notre société moderne nie-t-elle la nature?

La romancière franco-canadienne vit en France depuis les années 1970. Elle est également essayiste et a publié en 2012 Reflets dans un œil d'homme (Actes Sud), un essai iconoclaste sur les paradoxes de la libération sexuelle en Occident. Alors que la doxa féministe prône l'indifférenciation des sexes, celle-ci est sans cesse exacerbée et caricaturée dans le domaine publicitaire et marchand. Pour Le Figaro, Nancy Huston jette son regard acéré et puissamment original sur le mouvement #MeToo. La libération de la parole ne doit pas conduire à revendiquer une symétrie du désir masculin et féminin, qui relève selon elle de la «nouvelle ignorance sexuelle». Selon elle, la revendication égalitariste demande l'impossible aux hommes qui voient leur «virilité vrillée» par des injonctions paradoxales. Elle s'inquiète également des «ravages» de la pornographie sur la sexualité des adolescents. Une réflexion profonde à rebours des discours féministes convenus.

- Crédits photo : Actes sud

Nancy HUSTON. - Notre société laïque, qui sort des Lumières et se veut avancée sur le plan des découvertes scientifiques, est aussi celle qui tient le moins compte de la biologie. Selon la nouvelle doxa à la mode en France, chacun devrait être libre de choisir le sexe auquel il a envie d'appartenir. Il n'y a plus aucun déterminisme génétique ni hormonal. Or, s'il existe des domaines - juridique ou politique - où il est utile et important qu'hommes et femmes soient considérés comme identiques, il en existe d'autres où il est délétère de passer sous silence leurs différences.

Cette différence des sexes se traduit-elle aussi par une asymétrie du désir?

Les mâles de toutes les espèces de primates sont programmés pour désirer par le regard, pour utiliser le regard pour jauger la fécondité d'une partenaire possible. C'est du reste pour cette raison que les femmes de mon âge «sortent du radar», ce qui n'est pas forcément un regret. Il n'y a absolument rien de symétrique là-dedans. L'érection intempestive des hommes n'a pas d'équivalent chez les femmes. Il n'y a pas d'industrie multimilliardaire de magazines d'hommes nus à destination des femmes. À une époque, aux États-Unis, on a voulu lancer un Playgirlcomme il y avait unPlayboy, ça n'a été acheté que par des gays. Ce qui attire les femmes, c'est autre chose. Au moment d'écrire Reflets dans un œil d'homme, j'ai discuté avec des journalistes de plusieurs magazines féminins, et elles me disaient que ce qui marchait, c'était les hommes accompagnés d'objets symbolisant la puissance: un attaché-case, une moto, une arme, une voiture.

Au long des dizaines de milliers d'années de l'évolution de notre espèce, les femmes ont choisi les hommes forts pour protéger leur progéniture, et cette sélection sexuelle a eu pour effet d'augmenter la force et l'agressivité des hommes. Ces traits sont beaucoup moins nécessaires de nos jours - l'élevage a remplacé la chasse et les bombes, la bagarre… -, mais ils sont là!

Vous n'êtes donc pas d'accord avec la thèse évoquée notamment par Françoise Héritier selon laquelle les hommes auraient dès l'âge des cavernes privé les femmes de nourriture, ce qui expliquerait le dimorphisme sexuel?

J'ai énormément d'admiration pour Françoise Héritier, mais je ne suis pas d'accord pour dire que tout relève de «la valence différentielle des sexes». Il y a aussi la physiologie. La femme n'a pas à jeter puissamment sa semence en dehors d'elle pour devenir mère. Elle accueille quelque chose. On entend de nos jours des choses délirantes. Ainsi, cette eurodéputée écologiste qui dit: «Il y a deux hommes dans mon cabinet. M'est-il déjà arrivé de leur pincer les fesses en prenant l'ascenseur avec eux? Jamais.»

Ou encore cette tribune du New York Times qui, appelant à en finir avec «les gentilles petites filles», suggère que pour abolir le sexisme les femmes devraient se mettre à désirer exactement comme les hommes plutôt que de répondre à leurs avances. C'est ce que j'appelle «la nouvelle ignorance sexuelle», cette manie de tout rendre symétrique et réversible.

N'êtes-vous pas d'accord avec l'actrice Natalie Portman, qui appelait pendant la marche des femmes à faire «la révolution du désir»?

Eve Ensler, l'auteure des Monologues du vagin, écrit dans un poème récent: «Ma minijupe est le drapeau de la libération de l'armée des femmes.» C'est bien candide, à mon sens… La minijupe est un vêtement inventé par des hommes à une certaine époque historique. Il y a un côté «moi, moi, moi» dans ce mouvement féministe. «Mon corps est à moi», «moi aussi», «ma minijupe». C'est faire fi de notre absolue interdépendance. Non seulement nous sommes le produit physiologique de deux autres individus, mais il y a une différence entre espace privé et espace public. Aucune société avant la nôtre n'a estimé possible ni désirable d'effacer cette frontière. La contraception nous a fait complètement oublier qu'au départ la sexualité est vaguement liée à quelque chose qui s'appelle la reproduction. Aujourd'hui, il y a une déconnexion totale. Ce déni de l'animalité caractérise particulièrement la France. Depuis Descartes jusqu'à la French Theory et aux penseurs ultraculturalistes. J'ai suivi les cours de Lacan, de Barthes, pour qui «la langue» était primordiale - tout comme «l'esprit» ou «l'âme» dans la théologie chrétienne. J'ai été très intimidée par ce caractère doctrinaire et dogmatique des intellectuels français lorsque j'avais 20 ans. Aujourd'hui, c'est la théorie du genre qui a pris le relais du structuralisme: si on ne se situe pas dans ce courant, on est immédiatement taxé d'essentialiste!

Comment avez-vous eu ce déclic?

D'abord, j'ai fait des enfants. J'étais très marquée par Simone de Beauvoir et Elena Belotti sur l'éducation des petites filles, et j'étais donc assez déroutée lorsque, à l'âge de 2 ans, la mienne s'est mise à aimer les bijoux et à confectionner des robes en Kleenex pour sa Barbie. Je lui donnais des jouets de garçon, mais il y avait quelque chose de plus fort. J'ai ensuite fait la rencontre d'Annie Leclerc, dont la pensée (Parole de femme, Hommes et femmes) est nettement moins misogyne que celle de Beauvoir. Et puis un jour, un ami avec qui je déjeunais m'a parlé de l'effet que déclenche dans le corps d'un homme hétéro la vue d'une femme nue, et j'ai enfin retrouvé cette évidence que seules des années d'études déconnectées avaient pu effacer de mon esprit: les instincts, ça existe! Et que les intellos tartuffes passent leur temps à le nier ne dérange pas du tout les différentes industries qui en tirent un profit obscène.

Que pensez-vous de la notion de «culture du viol»?

Est-il besoin de chercher si loin? Nous sommes dans une société «allumeuse» où le désir des hommes est constamment sollicité par les industries de la publicité, de la mode, de la pornographie. La différence des sexes est caricaturée et le corps des femmes objectivé dans les jeux vidéo, les paroles de rap, les films mainstream. Nous refusons de réfléchir à ce qui se passe dans le corps des garçons et dans celui des filles à la puberté. Résultat: massivement, l'éducation sexuelle passe par la pornographie. L'âge moyen de découverte de la pornographie, c'est 9 ans. C'est intimidant pour des jeunes garçons qui se disent qu'ils vont devoir «assurer» de cette façon-là. On n'imagine même pas les ravages que cela fait. Mais, de peur d'être pris pour des censeurs, nous passons ce problème sous silence.

Êtes-vous d'accord avecles cent femmes qui dénonçaient dans Le Monde «la haine des hommes» que pouvaient porter certaines militantes de #MeToo?

J'ai été contactée pour signer les deux tribunes: celle des cent et la réponse de leurs opposantes, mais j'ai dit non aux deux. Je trouve qu'on demande l'impossible aux hommes. On leur demande d'être forts et faibles, durs et attentionnés, puissants et sans pitié dans le monde du travail et doux comme des agneaux à la maison. Partout dans le monde, il y a très peu de femmes dans les hauts échelons militaires: on délègue aux hommes la mise à mort, et ça nous arrange. Mais quand ce n'est pas dangereux, on est contentes qu'ils partagent le pouvoir avec nous. Comment être un homme face à toutes ces demandes contradictoires: c'est ce que j'appelle «la virilité vrillée».

Vous pensez qu'il est plus difficile d'être un homme qu'une femme dans notre société?

Économiquement non, mais psychologiquement oui. Du reste, on ne parle presque jamais de la violence maternelle, dont beaucoup de garçons ont pâti. Combien d'enfants ont été humiliés et battus par leurs mères? Si on créait un hashtag #MeToo pour hommes, et s'ils n'avaient pas encore plus honte que les femmes de dire qu'ils sont victimes, il y aurait peut-être un tsunami de témoignages!

Croyez-vous qu'il est juste de parler de puritanisme au sujet de #MeToo?

Oui, il y a une part de puritanisme, lié au mépris de la chair que véhiculent les trois monothéismes, dont le revers est une société de la pornographie. Cela se voit dans l'extrême consommation de pornographie par les hommes américains. Je pense qu'il est très difficile de réconcilier la part d'animalité en nous avec nos désirs d'égalité juridique. La sexualité est l'ombre de notre mortalité, or du matin au soir nous sommes dans le déni de cette chose-là. Nous aurions beau contractualiser le désir, comme le préconisent certaines féministes américaines, il y a dans l'érotisme quelque chose qui nous déborde et refusera toujours de rentrer dans les cadres.

Une grande revendication féministe est l'égalité salariale. Ne pensez-vous pas que le féminisme est devenu l'idiot utile du capitalisme?

L'obsession contemporaine de la «working woman» est en effet très liée au développement du capitalisme. De nos jours, à vrai dire, les mâles alpha les plus dangereux sont ceux qui incarnent le capitalisme financier et poussent à l'exploitation effrénée des ressources de la planète. Il serait regrettable que les femmes, pour se sentir «libres» et «égales», ne perçoivent pas d'autre choix que d'imiter le pire des modèles masculins, celui de l'individualisme exacerbé, de la concurrence brutale et de la course au profit.

Au lieu d'être dans la productivité déchaînée, l'idéal serait que nous puissions partager avec les hommes nos valeurs et activités traditionnelles. Même dans le monde rural d'autrefois, on ne peut pas caricaturer les femmes comme soumises à leurs maris, elles avaient un rôle très important, elles tenaient le foyer qui était encore au centre de la vie sociale. Je n'ai jamais conçu les rapports hommes-femmes comme un complot des premiers envers les secondes.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 24/03/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici