Note utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

 Le combat entre sédentaires et nomades prend désormais une forme inédite et intense. Brexit, Trump: les sédentaires relèvent la tête. Sous le mépris et les insultes moralisatrices des nomades. Dans la confusion et l'exaspération.

 Tout cela paraît bien loin des premiers émois amoureux des années 1970. «En libérant le désir sans limites, en organisant le régime du désir comme ordre et comme religion séculière, c'est bien la disparition du monde comme monde et la disparition de l'homme comme homme qu'il entreprend.»  >>>>>>>>>>

 

ARTICLES

2) ..... Alain de Benoist ...L'espace et le temps ... ce 24.03.2018

1) ....L’espace et le temps des formes de vie

 

CORRELATS

......l'amour ENtre-DEUX :.....sens aux sens ...ou .....à MES sens..? ...

.... GUERRE de l'ESPACE ....

.... LE TEMPS ....

«Au milieu du vide métaphysique prospère une vague religiosité humanitaire» ....Alain Besançon 2018-03-24

 «Trier la mémoire au nom de la morale ou le retour de l'obscurantisme» .... Chantal Delsol : 2018-03-24

 

 88888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888888

 

ARTICLES

 

----------------------------------------------------2------------------------------------------------------

Alain de Benoist

 

EXTRAIT DE ...

 

 

------------------------------------------------------1------------------------------------------

L’espace et le temps des formes de vie

>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

Texte intégral

 

LES RÉGIMES TOPOLOGIQUES DES FORMES DE VIE

Les régimes topologiques de la présence

1Les formes de vie se manifestent en particulier par les mouvements dans le champ topologique de la présence, ou pour faire bref, dans la profondeur sensible. Un actant-corps déploie autour de lui un champ sensible, qui comporte un centre de référence (l’actant-corps sensible lui-même), des horizons (enveloppés d’un domaine extérieur, l’au-delà des horizons), ainsi que des mouvements entre ces positions topologiques.

  • 1 Arbitrairement, mais avec une certaine persévérance ! Pour s’en convaincre, le lecteur pourra cons (...)
  • 2 Sur les catégories source/cible et visée/saisie, voir notamment Fontanille Jacques, Sémiotique du (...)

2S’agissant de modifications sensibles, éprouvées par un actant-corps, elles s’exercent nécessairement sur deux dimensions : celle de l’intensité, et celle de l’étendue ; nous dénommons1 visée un mouvement topologique portant sur l’intensité de la présence sensible, et saisie un mouvement topologique portant sur l’étendue. Les deux opérations, la visée et la saisie, impliquent chacune au minimum deux rôles : une source et une cible. L’actant-corps peut donc être impliqué dans une visée qui est intensive, et/ou dans une saisie qui est extensive. Il peut être dans les deux cas la source ou la cible. Les régimes topologiques se différencient alors principalement selon que le centre de référence (l’actant-corps) et les horizons (les limites de son champ de présence) sont respectivement source ou cible, soit d’une visée (en intensité), soit d’une saisie (dans l’étendue)2.

3Chacun de ces mouvements de visée ou de saisie se traduit par une inflexion, voire une déformation significative du champ de la présence sensible. Par exemple, une forme de vie qui privilégie la visée, à partir de l’actant centre de référence, vers les horizons et leur au-delà, est nécessairement ouverte sur toute la diversité des possibles, des menaces comme des bonheurs. En revanche, une forme de vie qui privilégie au contraire la saisie des horizons et de ce qui occupe le champ en deçà des horizons, à partir du même actant centre de référence, focalise tout particulièrement sur la clôture topologique de la perspective, voire sur des effets d’enveloppement et de totalisation, au bénéfice d’une attitude générale qui consiste à affermir la prise sur le monde signifiant.

4Mais imaginons que dans l’éprouvé de l’actant, ce soit lui qui soit visé par le monde et par ce qui se passe sur les horizons de son champ personnel : le voilà menacé, voire assiégé, par ce rebroussement de la visée et de la profondeur. La position de centre de référence peut même être compromise, le champ tout entier, déstabilisé, et le régime topologique est alors celui d’une vie intenable et « inhabitable ».

5Il serait légitime de se demander en quoi ces déformations topologiques concernent les deux plans constitutifs des formes de vie, à savoir le plan de l’expression (le schème syntagmatique), et le plan du contenu (les différentes catégories sélectionnées et pondérées). Il faut rappeler ici que nous ne pouvons parler de « formes de vie » (i) que si le schème syntagmatique est ressenti comme cohérent, et si l’actant qui le ressent ainsi s’emploie à le rendre tel par son engagement dans la poursuite du cours de vie, et (ii) que si les catégories du contenu sont entièrement déployées, sur un parcours génératif entier, sous le contrôle de sélections et pondérations congruentes.

6Le principe que nous avons posé plus haut (première partie, deuxième chapitre), et qui « subjectivise » en quelque sorte les schèmes syntagmatiques de l’expression et les structures paradigmatiques du contenu, est parfaitement adapté à ces modifications topologiques du champ de présence sensible : que ce soit du côté de la cohérence (de l’expression) ou du côté de la congruence (des contenus), nous avons dans les deux cas affaire à un déploiement dans l’étendue (déploiement syntagmatique d’un cours de vie, déploiement des choix sur l’ensemble des niveaux d’un parcours génératif) et à des variations d’intensité (intensité de l’engagement dans le cours de vie, intensité des choix et des pondérations effectués sur les contenus). Et dans les deux cas, l’origine de ces déploiements dans l’étendue et de ces variations d’intensité, celui qui les opère et les ressent à la fois, est le même actant, l’actant-corps qui assume la forme de vie.

7Les déformations topologiques dominantes sont donc produites sous le contrôle des variantes suivantes :

  1. Le mouvement topologique peut porter
    1. soit plutôt sur l’intensité de la présence, et laisser une certaine incertitude sur l’extension (ouverture, diversité des possibles, etc.) : il s’agit de la visée,
    2. soit plutôt sur l’extension de la présence, sur sa portée et ses limites (clôture, mesure, etc.), et laisser en suspens la question de l’intensité : il s’agit de la saisie.
  2. L’initiative de la relation sensible revient soit à l’actant-corps, soit au monde sensible, offrant ainsi deux cas d’orientation des opérations sur la présence sensible : (i) ou bien l’actant est la source et le monde, la cible, (ii) ou bien l’inverse : l’actant est la cible, et le monde est la source.

8Dès lors, les déformations topologiques du champ de la présence sensible peuvent être envisagées comme des associations entre deux types d’opérations, la visée (intensité, orientation, ouverture du champ) et la saisie (extension, portée, clôture du champ), et deux orientations de la profondeur sensible, une orientation centrifuge (de l’actant vers le monde) et une orientation centripète (du monde vers le sujet). Les quatre situations prévisibles sont les suivantes :

  1. Si l’actant-corps vise le monde sensible et ouvre le champ, il est en position de quête, voire de conquête et de découverte.
  2. Si l’actant-corps saisit le monde et ferme le champ, il est en position d’emprise ; il fait du monde son empire, sa possession et son domaine de légitimité.
  3. Si l’actant-corps est visé par le monde sensible, il est en position de fuite, de repli ; il est menacé, remis en cause, au minimum, interrogé ou sollicité.
  4. Si l’actant-corps est saisi par le monde, il est en quelque sorte en inclusion dans le monde, englobé et localisé, dans une situation qui peut prendre la forme d’un piège et/ou d’une réification en tant que simple partie du champ topologique.

9Nous avons déjà évoqué le monde de l’absurde, et la prolifération des expressions qui assiègent l’actant-corps, le visent et le menacent, et des forces qui cherchent à se saisir de lui. Il n’a le choix qu’entre deux régimes de formes de vie : la fuite, pour n’être pas saisi, ou l’inclusion, pour faire corps avec les expressions proliférantes qui l’assiègent. Chez Céline, Bardamu ne cesse de fuir en changeant de champ de référence et en parcourant le monde entier, entre Europe, Afrique et États-Unis. Il finit par renoncer, et par appartenir lui-même aux expressions de l’absurde : c’est l’étape finale de l’abjection. Chez Ionesco, Béranger fuit en quelque sorte de l’intérieur, en renonçant à être la position de référence du champ sensible : il adopte alors un vécu corporel schizoïde.

10Nous évoquerons plus loin la dynamique propre aux territoires, que l’on se représente spontanément, en première analyse, comme relevant d’un régime topologique de clôture et d’emprise : emprise biologique, éthologique, économique et culturelle. Mais nous montrerons également pourquoi ce régime de l’emprise ne peut rendre compte de la dynamique territoriale contemporaine : les limites sont conçues pour être transgressées ou déplacées, les réseaux et les interactions à distance ouvrent les territoires, et les autres régimes (la quête, la fuite ou le piège) peuvent alors se substituer ou s’associer à celui de l’emprise.

11Une typologie prend forme, qui peut en première approche être présentée comme une simple table de combinaisons :

 

Actant source/Monde cible

Actant cible/Monde source

Visée

Quête

Fuite

Saisie

EmprisePossession

InclusionPiège

Des formes de vie en tension et transformation

12La typologie des régimes topologiques de la présence peut être réorganisée du point de vue de l’actant, le centre de référence du champ de présence sensible, qui est aussi le centre d’assomption de la forme de vie : nous avons déjà montré que les formes de vie impliquent l’assomption subjective par un actant-corps.

13De ce point de vue subjectif, le premier choix qui s’impose est celui de la nature de l’opération dominante qui est exercée sur le champ de présence sensible : visée ou saisie ? Ensuite, que l’actant-corps soit source ou cible de cette opération dominante, la question qui se pose de son point de vue, c’est la possibilité d’exercer tout ou partie de l’autre opération : l’opération qu’il met en œuvre en tant que source, ou dont il est la cible, laisse-t-elle la place, ou pas, à la possibilité de l’autre opération ?

14De ce point de vue, les choses sont donc relativement simples : l’actant prend en charge ou pas l’intensité de la présence sensible (visée), et il s’agit de savoir si cela inhibe ou pas sa capacité à prendre en charge également l’extension de cette présence (saisie). Par exemple, s’agissant de la continuation du cours de vie, il s’agit de savoir si l’engagement ponctuel intense de l’actant inhibe ou favorise sa persévérance globale et de long cours ; ou bien, s’agissant des sélections paradigmatiques sur les contenus, il s’agit de savoir si l’intensité de tel ou tel choix de pondération compromet ou pas la congruence de l’ensemble des sélections opérées à tous les niveaux. En bref, il s’agit de savoir si la visée et la saisie se renforcent ou s’affaiblissent réciproquement.

15Formellement, la question qui se pose dans ce cas est celle de la compatibilité ou de l’incompatibilité entre la visée et la saisie, considérées comme deux dimensions, respectivement intensive (la visée) et extensive (la saisie), de la même structure de perception et de constitution des formes de vie. Ces relations de compatibilité et d’incompatibilité peuvent être décrites comme des tensions entre la visée dans l’intensité, et la saisie dans l’étendue : tensions convergentes, quand elles se déploient en se renforçant l’une l’autre ; tensions divergentes et inverses, quand elles se déploient en s’affaiblissant l’une l’autre. Ces tensions constituent une structure tensive où nous retrouvons les positions combinées précédentes, mais cette fois liées dans un modèle qui garantit la solidarité globale des quatre régimes identifiés.

 

Les formes de vie définies par la topologie des visées et des saisies dans le champ de présence doivent être homologables avec celles, élémentaires, définies par les seules catégories de l’absence et de la présence de l’expression et du contenu (partie I, deuxième chapitre) : c’est ainsi que le sentiment du manque est présupposé par la quête, que le sentiment de plénitude est associé à l’emprise, que le sentiment du vide peut correspondre à l’inclusion et au piège, et enfin que la surprise et l’attente de l’inattendu sont parties prenantes de la fuite. Ces homologations sont à la fois congruentes et conformes : ce sont les associations en quelque sorte « par défaut », que suscite le mode déductif que nous avons adopté.

17Mais elles ne sont pas contraignantes, et d’autres relations sont possibles, qui deviendront congruentes si elles se propagent sur d’autres niveaux d’analyse. Par exemple, l’actant dominant de l’emprise peut être paradoxalement « déprimé » si le sentiment du vide est associé à l’emprise. De même, il n’est pas exclu que le sentiment de plénitude puisse être associé à la fuite, si la seule manière de conjuguer une entière présence de l’expression et du contenu est, pour l’actant, un parcours d’errance et de mouvement perpétuel : pour lui, en effet, la seule manière d’accorder un déploiement réussi du cours de vie avec un ensemble de choix axiologiques congruents consiste en un déracinement ou une échappatoire qui donnera à la forme de sa vie l’allure d’une fuite, pour échapper à une visée réductrice, et recouvrer ou préserver toutes les capacités d’ouverture au monde.

18Une forme de vie peut donc en cacher une autre, où se muer en une autre : en position d’emprise, par exemple, l’actant peut avoir circonscrit, en affirmant sa possession sur son domaine, les limites de son propre enfermement : il apparaît alors en inclusion dans un domaine plus vaste, qui le menace ou qui le contrôle. De même, la quête peut recouvrir une fuite, si, en visant un objet de valeur, l’actant révèle ou réveille en quelque sorte l’hostilité ou l’intérêt d’une autre visée, dont il est alors la cible.

19Autres cas de figure : la fuite peut aboutir à l’inclusion, si la visée dont l’actant est la cible se mue en « saisie », et cette inclusion est alors un piège. De même la quête qui se satisfait d’une conjonction aboutit en emprise, dès que la visée de l’actant se transforme en saisie. Ces transformations sont de règle : aucune forme de vie n’éclot ou ne se manifeste seule, sans contraste et sans transformation ; chaque forme de vie est une configuration qui en transforme une autre, comme une figure qui apparaît sur un fond.

LES RÉGIMES TEMPORELS DES FORMES DE VIE

  • 3 En écho aux travaux de recherche qui ont donné lieu à la publication collective La flèche brisée d (...)

20À l’évidence, le temps est l’une des substances de la vie, il en accompagne et constitue le cours même. Nous voudrions montrer ici3, en quoi les formes de vie sont très fortement déterminées par les régimes temporels qui les portent.

21Le temps des formes de vie transfigure les premières typologies élaborées à partir de la topologie du champ de présence. Cette dernière, en somme, raconte des histoires apparemment ordinaires ; elle définit des types narratifs, parmi lesquels le type canonique sur lequel toute la sémiotique narrative a été construite, à savoir la quête. Elle y ajoute trois autres possibilités qui diversifient la possibilité pour les structures narratives de dire le « sens de la vie », mais d’une vie à hauteur d’homme, organisée autour d’une position de référence dans un champ topologique fondamentalement individuel.

22C’est pourquoi les régimes temporels nous entraîneront bien au-delà, dans deux directions complémentaires, car ils vont d’emblée impliquer le rapport à autrui, le rapport au monde, et le rapport au social. Les régimes temporels des formes de vie débouchent ainsi, notamment sur les mythes de l’invention du temps et du monde, d’un côté, et de l’autre, sur les schèmes juridiques et temporels du « vivre ensemble ».

Temps de l’existence et temps de l’expérience

23Une première distinction s’impose, entre « temps de l’existence » et « temps de l’expérience », qui est le fondement épistémologique nécessaire pour développer une sémiotique du temps. Les formes de vie sont directement concernées par cette distinction, (i) d’abord parce que vivre est d’abord une des manières d’exister (cf. supra, la discussion autour des conceptions de Wittgenstein puis de Latour), et (ii) ensuite parce que le cours d’une vie est en lui-même, et réflexivement, une expérience, très précisément parce que c’est un cours « vécu », par un actant-corps qui ressent et perçoit la force ou la faiblesse des cohérences syntagmatiques et des congruences paradigmatiques (cf. supra, le développement sur la subjectivation et les « variations de la présence »).

24L’existence et l’expérience peuvent être opposées, leurs régimes temporels respectifs peuvent être distingués, mais les formes de vie obligent à les articuler explicitement : un cours de vie est spécifiquement un cours d’existence qui ne peut se dérouler sans la contribution d’un cours d’expérience (et réciproquement).

25Tout commence par un débrayage ontologique : pour passer de l’« être » virtuel (un état stationnaire) à l’« existence » actuelle (un procès), il faut en effet lui procurer un cours, inventer le temps, de même que le changement, le premier permettant de faire face au second. Le temps est à cet égard une figure discriminante de l’existence, résultant d’un débrayage à partir de l’être, un débrayage qui suscite immédiatement une demande de sens. Le temps et la quête du sens de la vie se trouvent de ce fait irréversiblement associés.

26Les cosmogonies métaphysiques et mythologiques racontent presque toutes l’invention du temps de l’existence, comme une sorte de compensation pour l’« échéance » ontologique (pour reprendre une terminologie proche de celle d’Heidegger) de ce qui advient à l’existence. Il faut alors faire appel aux régimes temporels distensifs pour donner du sens non seulement au dégagement de l’existence à partir de l’être, mais aussi à tous les hiatus et les écarts induits par les changements en cours.

27Mais il est d’autres cosmogonies, qui manifestent au contraire une continuité, et qui reposent sur une autre conception du procès de l’existence : elles racontent la constance et la transition (ce qui ne varie pas dans la variation, ce qui ne s’interrompt jamais dans le changement), de sorte que la constance apparaît comme une propriété du changement lui-même.

28La première distinction pertinente pour les formes de vie est donc à placer entre les régimes temporels distensifs et les régimes temporels transitionnels. Ce sont deux points de vue portant sur le même problème, celui que nous avons identifié sous la dénomination de la « persévérance » et qui conjugue par définition des séries d’aléas, d’obstacles et de ruptures, du côté de l’extension, et un engagement constant en faveur de la continuation du cours de vie, du côté de l’intensité. Les régimes temporels distensifs font porter l’accent sur les facteurs de résistance à la persévérance, et les régimes temporels transitionnels, sur les facteurs de persévérance.

29L’expérience implique de son côté une opération inverse, un embrayage, en raison de l’immédiateté de la relation sensible au monde, d’où découleraient d’autres types de régimes temporels. L’immédiateté de l’expérience (vs la médiation) se manifeste par la présence sensible d’un cours de vie, organisé autour de l’actant-corps de l’expérience, et qui se déploie dans le monde des phénomènes. Cette présence implique donc une référence déictique : le temps de l’expérience ne peut en effet se passer de l’actant comme centre de référence de la présence sensible.

30Mais dans ce cas aussi, deux conceptions peuvent être opposées : à partir de cette référence déictique, les variations temporelles peuvent être considérées comme distensives (par exemple : antérieur/postérieur, ou déictique/non déictique) si elles rompent le caractère d’immédiateté de l’expérience : les régimes temporels de l’expérience rétablissent dans ce cas des relations entre des moments de vie considérés comme disjoints. Les variations temporelles de l’expérience peuvent également être considérées comme transitionnelles (par exemple : rétension/protention, ou avancé/reculé) si le temps est considéré au contraire comme une profondeur « élastique » au sein de laquelle l’actant a toute liberté de naviguer, et de passer d’un moment à l’autre sans jamais perdre le contact avec le premier, l’un et l’autre étant superposés dans la même profondeur temporelle.

31En bref : deux grands régimes temporels, celui de l’existence et celui de l’expérience, qui se subdivisent eux-mêmes chacun en régimes distensifs et régimes transitionnels. Ces quatre grands « régimes » fondent une sémiotique du temps de la vie à condition de pouvoir les amarrer solidement les uns aux autres. Comme il n’existe pas de situation ou de sémiotique-objet, et a fortiori de forme de vie, qui soit purement « expérientielle » ou purement « existentielle », la question de leur articulation se pose en effet immédiatement. En outre, dans la mesure où les régimes distensifs et transitionnels concourent chacun et de manière complémentaire, à la persistance des cours de vie, une forme de vie conjugue nécessairement les deux régimes.

32Pourquoi le temps de l’existence pourrait-il être traité comme transitionnel, sans rupture entre les moments et les époques ? La réponse est dans l’articulation avec l’autre régime : l’expérience nous permet d’appréhender le temps et de lui donner sens, grâce au sentiment continu de notre engagement à poursuivre le cours de vie, et le temps de l’existence est alors un temps vécu, saisi d’un point de vue humain et subjectif. Inversement, pourquoi le temps de l’expérience pourrait-il être distensif ? La réponse est de même nature : l’existence impose ses discontinuités et ses aléas au temps de l’expérience, et peut alors être manifestée sous forme de relations temporelles.

33Les régimes temporels des formes de vie se donneront donc à saisir non pas dans leur stricte opposition, mais dans les tensions et les variations de tension entre les uns et les autres. Nous avons donc déjà affaire à quatre situations temporelles :

  • Le régime existentiel distensif est à dominante existentielle.
  • Le régime expérientiel transitionnel est à dominante expérientielle.
  • Le régime existentiel transitionnel est infléchi par l’expérience.
  • Le régime expérientiel distensif est infléchi par l’existence.
  • 4 Dans Floch Jean-Marie, op. cit.

34Cette proposition demande illustration. Un cours de vie — nous y avons insisté — est à tout moment soumis à la rencontre, à l’imprévu, à l’aléa. Le traitement de ces rencontres et de ces aléas est certes affaire d’engagement de l’actant et de persévérance, du point de vue du déploiement syntagmatique, mais aussi de choix et de poids axiologique, du point de vue de la hiérarchie des catégories. Les modalités de la valorisation et de la dévalorisation des obstacles et des rencontres sont même décisives pour l’identification de certaines formes de vie (cf. les usagers du métro selon Jean-Marie Floch4). Dans cette perspective, l’occasion est une figure temporelle et modale de la rencontre aléatoire, qui, en raison même de ce caractère aléatoire, demande en retour une stratégie de gestion de l’aléa dans le temps.

35L’occasion est une figure hybride, qui comporte

  1. une face d’expérience : l’actant-corps de référence perçoit les intersections et interactions entre une pluralité de parcours, et il saisit immédiatement et sous forme de phénomène sensible leur coïncidence avec sa propre position déictique de référence,
  2. une face d’existence : la rencontre peut susciter un réaménagement de l’organisation syntagmatique du cours de vie, pour l’adapter à cette nouvelle circonstance, ou même pour reconfigurer les choix axiologiques, de manière à les conformer à la nouvelle voie qui vient de s’ouvrir.

36En somme, l’occasion comporte d’un côté l’appréhension immédiate d’une interférence vécue, et de l’autre, un calcul projectif de nature cognitive et stratégique, qui vise à intégrer cette interférence au cours de vie.

37Mais on voit bien immédiatement que l’une et l’autre dialoguent inévitablement : le calcul cognitif ne peut se poursuivre que si l’appréhension sensible de la rencontre en confirme la pertinence et la valeur. La rencontre elle-même n’est clairement appréhendée (du côté de l’expérience sensible) que parce qu’elle est d’emblée identifiée comme stratégiquement exploitable (du côté de l’existence). Cette intimité entre les deux régimes temporels a même un nom, qui pourrait être celui d’une forme de vie : l’opportunisme. Transformer une occasion en opportunité, c’est très exactement accepter qu’un moment particulier de l’expérience puisse changer le cours de l’existence, non seulement grâce à une modification de son schème syntagmatique, mais aussi par une révision des choix axiologiques.

Notes

1 Arbitrairement, mais avec une certaine persévérance ! Pour s’en convaincre, le lecteur pourra consulter Fontanille Jacques & Zilberberg Claude, Tension et signification, op. cit., pp. 92-95, et 162-164).

2 Sur les catégories source/cible et visée/saisie, voir notamment Fontanille Jacques, Sémiotique du discours, op. cit., chapitre « Actants et acteurs » (Actants positionnels), pp. 160-162.

3 En écho aux travaux de recherche qui ont donné lieu à la publication collective La flèche brisée du temps. Figures et régimes sémiotiques de la temporalité, Bertrand Denis & Fontanille Jacques, dir., Paris, PUF, Formes Sémiotiques, 2006.

4 Dans Floch Jean-Marie, op. cit.