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Luc Ferry: «Penser enfin Mai 68»

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FIGAROVOX/CHRONIQUE - La déconstruction des valeurs traditionnelles, qui fut en apparence le fait des bohèmes, n'était en réalité que l'œuvre souterraine du capitalisme.

Dîner, l'autre soir, avec un vieil ami qui fut l'un des leaders trotskistes de Mai 68, une époque où j'étais moi, déjà, tout bêtement gaulliste. Mon père s'était évadé des camps nazis où il avait vu et subi des horreurs indicibles, il était résistant, il avait répondu à l'appel du Général et j'avais quelque peine à voir en lui un «fasciste», selon le vocabulaire alors en vigueur.

La réécriture de l'histoire étant passée par là, mon camarade m'explique sans sourciller que lui et ses semblables n'avaient jamais eu qu'une idée en tête, faire avancer la démocratie des droits de l'homme, et que sa récente adhésion à la politique sociale-libérale de Macron se situe dans le droit-fil des idées qu'il a toujours défendues! J'essaie de ne pas hurler de rire, je lui dis qu'il serait quand même temps de reconnaître que lui et ses «camarades» ont en réalité soutenu des idéologies totalitaires et des tyrans sanguinaires, Trotski, Lénine, Mao, Guevara ou Castro, qui furent responsables d'abominables massacres de masse, mais rien n'y fait. Pourtant, même en 68, il fallait avoir des peaux de saucisson bien collées sur les yeux pour ignorer que le maoïsme venait de faire près de soixante millions de morts, que Trotski avait fait massacrer des milliers de malheureux marins à Cronstadt ou que Che Guevara était un assassin sadique qui dirigeait un camp de torture. Je lui rappelle qu'à Nanterre, pendant les «événements», une gigantesque banderole ornait le bâtiment de la faculté de droit avec cette inscription ô combien poétique: «Les droits de l'homme sont la vaseline qui sert à enculer le prolétariat.» Pardon pour la rudesse de la citation, mais elle est authentique, et je vois mal pourquoi on devrait s'en tenir aux seuls clichés qui embellissent la mythologie.

«Sous les pavés, il n'y avait pas de plage, mais les exigences de l'économie libérale.»

Luc Ferry

Mais rien n'y fait, la bonne conscience de gauche étant de béton, je le laisse évoquer ses souvenirs, enjoliver le passé. Je l'aime bien et après tout, en passant de Trotski à Macron, il a quand même progressé. La vérité, c'est que sa trahison en rase campagne des idéaux révolutionnaires qui étaient alors les siens et sa soumission au libéralisme new look étaient programmées dès l'origine. D'autres slogans de Mai l'indiquaient assez: «Sous les pavés la plage», «Jouir sans entrave», «Il est interdit d'interdire», etc. Malgré l'apparence, le mouvement n'était pas en lutte contre la société de consommation, mais pour elle. Au niveau manifeste, c'est entendu, les «contestataires» se voulaient révolutionnaires. Mais en réalité, ils revendiquaient le droit au plaisir et aux loisirs, en quoi Mai 68 s'est inscrit dans la longue histoire de la révolte libérale-libertairedes individus contre ces autorités et ces valeurs traditionnelles qui avaient l'inconvénient majeur de freiner l'accès à la jouissance et à la consommation. Ma thèse n'a pas changé depuis l985, année où je publiais, avec Alain Renaut, La Pensée 68, un livre qui, cela dit sans vraie ni fausse modestie, résonna comme un coup de pistolet dans un concert et nous valut beaucoup d'ennemis. Il fallait, écrivions-nous, que les valeurs traditionnelles fussent liquidées pour que le capitalisme mondialisé pût s'épanouir. Si nos enfants avaient conservé les mœurs de nos arrière-grands-parents, il est clair qu'ils ne courraient pas après les gadgets qu'on leur fourgue à jet continu sur Amazon. En d'autres termes, sous les pavés, il n'y avait pas de plage, mais les exigences de l'économie libérale.

«Les soixante-huitards, cocus mais contents, se sont reconvertis dans la pub, le cinéma, la télé, l'entreprise...»

Luc Ferry

La preuve? - car il y en a une, et elle est peu contestable: c'est que nos sociétés n'ont connu depuis 68 aucune révolution, ni politique ni économique. La démocratie libérale est toujours en place, nous vivons encore dans la Constitution de 1958, à peine modifiée depuis l962, et le capitalisme est plus florissant que jamais. Échec de Mai? Pas du tout. C'est au contraire sa vérité profonde. À de très rares exceptions près, les soixante-huitards, cocus mais contents, se sont reconvertis dans la pub, le cinéma, la télé, l'entreprise, voire à l'inspection générale de l'Éducation nationale ou au Medef, au mieux dans la social-démocratie pourvu qu'elle permette d'accéder à des postes de pouvoir. La déconstruction des valeurs traditionnelles, qui fut en apparence le fait des bohèmes, n'était en réalité que l'œuvre souterraine du capitalisme animé par logique schumpétérienne de la destruction créatrice, une lame de fond qui engendra d'un même mouvement l'essor de la consommation de masse, la libéralisation des mœurs, l'effondrement de l'école et l'insatiable revendication de nouveaux droits par et pour les individus.

 

ANALYSE - Famille, autorité, héritage, nation : au-delà de son aspect festif, le mouvement de Mai 68 précipita, par la remise en cause des valeurs traditionnelles, la grande désagrégation des sociétés occidentales.

Maintenant on sait. On sait que Mai 68 n'était qu'une ruse de l'histoire. On sait que le marxisme emphatique des jeunes révolutionnaires n'était qu'une manière détournée de faire le jeu du marché. On a lu Régis Debray, dès 1978, et Luc Ferry, au milieu des années 1980. Avant eux, l'Américain Christopher Lasch, et tous les autres depuis. On sait que la «crise de civilisation» diagnostiquée alors par Georges Pompidou était surtout une mutation du capitalisme, qui passait d'un système fondé sur la production, l'industrie et l'épargne, à une économie basée sur la consommation, les services et la dette.

On sait que même la «grève générale», rêve séculaire de tous les syndicalistes, a été noyée sous les augmentations de salaires - bientôt dévorées par la dévaluation du franc et l'inflation - et le retour de l'essence dans les stations-service pour les départs du week-end de la Pentecôte.

«Jouissons sans entraves», l'un des slogans phare de Mai 68 s'est transformé en pulsion de consommation.
«Jouissons sans entraves», l'un des slogans phare de Mai 68 s'est transformé en pulsion de consommation. - Crédits photo : GERARD AIME/RAPHO

On sait que le talent du slogan travaillé dans les ateliers de la Sorbonne s'est reconverti dans les agences de publicité. On sait que la libido des étudiants de Nanterre qui voulaient aller dans le dortoir des filles s'est transmuée en pulsion de consommation. On sait que leur universalisme utopique a fait le lit du marché mondial des capitaux et des marchandises.

On sait que leur antiracisme généreux a forgé dans l'ouest de l'Europe des sociétés multiculturelles où chacun suit sa coutume, ses racines, sa loi religieuse. On sait que l'austérité virile des militants maoïstes a été subvertie et vaincue par le féminisme hédoniste du MLF et des mouvements «gays».

Mai 68, ce fut farces et attrapes

On sait que Mai 68 a commencé avant mai 1968. A Vatican II, avec la chute de la pratique du catholicisme. Ou en cette même année 1965, avec la fin du baby-boom démographique. Ou en 1967, avec la légalisation de la pilule. Ou avec les émeutes raciales de Los Angeles ou les manifestations contre la guerre du Vietnam, ou l'émergence du «politically correct», la défense véhémente des minorités.

On sait que Mai 68 n'a pas été seulement français, mais occidental (Italie, Allemagne, Etats-Unis), et même européen (Prague) et même mondial (Mexique). On sait que Mai 68 a été cependant la voie française pour fermer le ban de l'histoire révolutionnaire du pays en faisant une ultime révolution pour rire. Une dernière révolution mais sans mort ou presque. Une révolution faite au nom du peuple par les fils de la bourgeoisie. Comme 1789 et 1848. Et, comme d'habitude, disait déjà Marx à propos de 1848, l'histoire se répète, la première fois en tragédie, et la seconde en farce.

Mai 68, ce fut farces et attrapes.

La destruction de la famille

Le général de Gaulle avait joué le rôle de Richelieu et celui de Louis XIV ; les rebelles de la Sorbonne jouèrent donc aux enragés de 1793. La cible était idéale. De Gaulle, c'était tout à la fois le dernier père avant les papas poussettes, le dernier chef avant les managers, la dernière incarnation de la nation avant la dissolution de la nation, le dernier homme avant les adolescents féminisés.

La cible était parfaite et peu importe qu'elle ait elle-même préparé le terrain, par de nombreuses mesures «émancipatrices», à ceux qui allaient le renverser. Sa mort, en 1970, était concomitante de la loi qui mettait un terme à la puissance paternelle dans la famille.

- Crédits photo : GERARD AIME/RAPHO

Balzac avait dit que la mort du roi sur la guillotine avait été la mort de tous les pères. L'histoire repassait les plats avec la mort de De Gaulle. Les pères n'étaient plus que des papas, et les papas, que des secondes mères. La famille patriarcale passait sous le règne du matriarcat, dont les hommes s'échappaient, par le corps (explosion du nombre des divorces ou des familles monoparentales) ou par l'esprit. L'égalitarisme révolutionnaire passait partout, entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les parents et les enfants, même entre les différentes sexualités. Il était interdit d'interdire. Tous égaux, tous sujets, tous dotés de droits.

On n'était plus une famille, avec un père, une mère et des enfants, mais «on faisait famille» avec des individus égaux en droits, aux sexualités diverses. La famille n'est plus le lieu de la transmission, d'un héritage culturel et matériel, mais le lieu de l'épanouissement des individus. C'est là où les nécessités du marché (devenir un consommateur) rejoignent les anciens fantasmes révolutionnaires (détruire la famille bourgeoise). Là où les libéraux s'allient aux libertaires. Là où les mouvements féministes s'allient aux mouvements homosexuels, devenus «gays». Là où les minorités sexuelles s'allient aux minorités ethniques. Avec un ennemi commun: le mâle blanc hétérosexuel occidental.

Mai 68 voit la remise en cause de toutes les identités

Un des slogans de Mai 68 était: tout est politique. Ils ne parlaient pas en l'air. Tout: famille, école, Eglise, parti, syndicat, sexe, nation, toutes les structures hiérarchiques et verticales seraient subverties et renversées. Mises à bas. Toutes les identités seraient remises en cause. Au nom de la liberté, on n'avait que des droits. Au nom de l'égalité, la société n'avait que des devoirs. Au nom du marché, on était un individu roi à qui il était interdit d'interdire. Mais, au nom de l'ancienne vulgate marxiste, nous sommes tous des «damnés de la terre» qui devront faire rendre gorge à notre ancien maître: le père, le prof, le patron, le prêtre, le ministre et, plus largement, l'homme, le blanc, le Français. La majorité est sommée de s'incliner et de se soumettre aux minorités.

La démocratie n'était plus le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple, mais le pouvoir du juge, au nom du droit, pour les minorités

La redécouverte dans les années 1980 de Tocqueville, considéré comme un horrible aristocrate libéral par les révolutionnaires marxistes des années 1960, permettait de retourner l'antique malédiction des démocraties: puisque Tocqueville avait bien vu que le danger était la dictature des majorités sur les minorités, il fallait empêcher par tous les moyens cette tyrannie majoritaire. Au nom des droits de l'homme, on donna donc aux juges le moyen de contenir la moindre contrainte, la moindre «discrimination» de la moindre minorité. La démocratie n'était plus le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple, mais le pouvoir du juge, au nom du droit, pour les minorités. Le résultat ne se fit pas attendre: au nom de la nouvelle religion des droits de l'homme, le principe sacré de «non-discrimination» affirmait la tyrannie du juge et des minorités. On appelait cela avec emphase «l'Etat de droit».

Les anciens révolutionnaires qui avaient retenu de Marx que le droit en général, et les droits de l'homme en particulier, n'était que l'arme de la bourgeoisie pour affermir son pouvoir et contenir les assauts du prolétariat, retournèrent leur veste avec maestria et devinrent les défenseurs les plus forcenés des droits de l'homme. C'était leur nouvelle religion séculière après le communisme. Après la défense du prolétariat, la défense des minorités. Après la lutte contre le capitalisme, la lutte conte le néocolonialisme. Après le communisme, l'antiracisme. Religion dont ils devinrent les nouveaux prêtres. La religion avait changé, mais les bûchers de l'Inquisition étaient allumés par les mêmes. Les fascistes d'avant étaient seulement devenus les racistes d'aujourd'hui.

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Une des idoles de Mai 68: Mao Tsé-toung, qui, avec sa Révolution culturelle, vient d'envoyer à la mort des millions de Chinois. - Crédits photo : GILLES CARON

La victoire de l'existentialisme

La pensée conservatrice affirme depuis longtemps qu'une nation n'est qu'une famille de familles. Il était inéluctable que la désagrégation de l'une entraînât celle de l'autre. Le constructivisme né dans les cerveaux des théoriciens français - Deleuze, Guattari, Foucault - nous revenait auréolé de son passage dans les campus américains des années 1960. Rien n'était naturel, tout était social. Rien n'était biologique, tout était culturel. C'était la victoire absolue de l'existentialisme de Sartre. On ne naît pas femme, on le devient. Ou pas. On ne naît pas homme, on le devient. Ou pas. On ne naît pas français, on le devient. Ou plus.

Tous les instruments de l'assimilation - prénoms, vêtements, langue, école, histoire, culture, cuisine -, qui avaient permis l'intégration de générations d'immigrés venus de toute l'Europe, étaient rejetés au nom du respect des cultures et du prestige de la «diversité». Là encore, la conjonction très française de la liberté et de l'égalité, du libéralisme mais aussi de l'ancienne vulgate marxiste, faisait des ravages. Libres de suivre et d'imposer sa culture d'origine, sa tradition, sa religion, même si elle vient en contradiction avec la culture dominante de la France ; mais égaux, au nom du scrupuleux respect du principe de «non-discrimination».

La nation n'est plus qu'un territoire sans passé où cohabitent des communautés diverses, au nom d'un «vivre-ensemble» oxymorique

Cette double injonction est destructrice de la nation, qui n'est plus qu'un territoire sans passé où cohabitent des communautés diverses, au nom d'un «vivre-ensemble» oxymorique. Mais c'est bien l'objectif. Daniel Cohn-Bendit disait, bien des années après ses «exploits» de Mai 68: «Le peuple français n'existe pas ; et la notion même de peuple n'existe pas.» Le véritable héritage de Mai 68 est sans doute là, dans cette destruction voulue, pensée, imposée, des individus, des familles, des peuples, des nations. Ce nihilisme anarchisant s'épanouit au nom d'un universalisme totalitaire hérité du marxisme, marié avec le libéralisme de marché et qui n'a plus comme objectif de sacrifier la bourgeoisie sur l'autel du prolétariat, mais les peuples européens sur l'autel du métissage généralisé.

Mai 68 a gagné depuis longtemps. Les rebelles sont devenus le pouvoir

Mai 68 a gagné depuis longtemps. Les rebelles sont devenus le pouvoir. Un pouvoir qui se prétend toujours rebelle. Et qui traite toujours ses opposants de conservateurs. Alors que les conservateurs, ce sont eux. Mais la révolte gronde. Elle est disparate, éclatée, divisée. C'est le succès de la Manif pour tous, en 2013, contre le mariage homosexuel. C'est le réveil d'un catholicisme identitaire qui a compris le danger de l'islam. Mais c'est aussi, dans les banlieues, un patriarcat islamique souvent virulent, et parfois violent, porté par les «grands frères», qui se vit en opposition avec le féminisme de leur société d'accueil.

C'est même, sans qu'elles le comprennent elles-mêmes, la montée en puissance d'un néopuritanisme féministe qui, au nom des droits des femmes, remet en cause l'hédonisme libertin des anciens soixante-huitards, qu'ils soient producteurs de cinéma, photographes ou politiques. C'est enfin, à l'est de l'Europe, la coalition de peuples qui entendent bien sauvegarder tout à la fois leur cohérence nationale et leurs racines chrétiennes.

Toutes ces révoltes ne se valent pas. Elles sont même souvent antinomiques, et même adversaires. Elles sont toutes le produit de la désagrégation des sociétés occidentales depuis Mai 68, de toutes les identités, individuelles, familiales, religieuses, et nationales.

Sur les ruines de Mai 68, il faudra un jour reconstruire.