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CHRONIQUE - L'anthropologue Marc Augé n'est pas un énième gourou du bonheur aux cheveux blancs. Il dresse sa liste des petits bonheurs. Confidence d'un homme d'expérience après une longue vie d'observation des rituels humains.

Marc Augé a des airs d'Antoine Blondin octogénaire. Dans son petit appartement de la rive gauche, il a accroché dans son salon trois lithographies d'une corrida, peintes par Francis Bacon. Elles ont été inspirées par Michel Leiris, qui chanta souvent, et avec quel talent, ce rituel de face-à-face avec la mort. «Tout rite est fidèle au passé, mais il ne réussit que s'il donne aux célébrants les sentiments d'une réouverture du temps», écrit Augé dans le livre dont nous parlons avec lui. Cela convient aux corridas. Augé a un peu connu Leiris. L'auteur de L'Afrique fantôme a compté dans sa découverte de l'ethnologie et du continent noir. Ses premiers pas le menèrent en Côte d'Ivoire puis au Togo. Il y resta près de dix ans, observateur des tribus animistes.

Ces hommes avaient-ils une théorie du bonheur? L'anthropologue réfléchit avant de répondre par la négative: «Il y a beaucoup de bonne humeur dans ces tribus, bien sûr, mais aucune théorie sur le bonheur, car les chamans s'intéressent aux événements difficiles, comme la mort ou la maladie.» Notre auteur ne se voit pas en ethnologue. Il n'aime pas, chez certains de ses collègues, «la tendance à tout justifier au nom d'une culture qui écrase tout et s'arroge tous les droits: je n'ai jamais été un partisan du multiculturalisme».

Augé montre, dans ce livre, l'équilibre parfois possible entre une certaine volonté d'être heureux et l'aléa des événements

Il préfère le mot d'anthropologue. Car, en définitive, c'est toujours de l'homme qu'il s'agit. Et chaque tribu, aussi isolée soit-elle, n'en propose qu'une variante. Après dix ans d'Afrique, Augé migra vers l'Amérique latine. Il passa beaucoup de temps chez les Indiens au Venezuela. Moments heureux pour lui: «Il y avait beaucoup plus de mouvement, on descendait les rivières et les fleuves en pirogue, c'était comme une grande récréation», avant de devenir, pendant dix ans, directeur de l'École des hautes études en sciences sociales.

- Crédits photo : Albin Michel

Il publie aujourd'hui Bonheurs du jour, qui n'est pas sans rappeler les charmes du livre Le Sel de la vie de celle qui fut son épouse, Françoise Héritier (Odile Jacob). C'est un opuscule d'une écriture très simple. Une anthropologie de l'instant de bonheur aux antipodes de toute théorie. Les gourous du bonheur en parlent au singulier, et avec une majuscule: le Bonheur. C'est, bien sûr, une fausse piste. Rappelons Péguy: «Le secret le plus universellement connu et qui pourtant n'a jamais filtré est que l'homme n'est pas heureux.» Mais c'est là qu'Augé entre en scène.

Il ne s'intéresse pas au bonheur au singulier, cette idée sortie des Lumières, ce projet politique qui a forgé notre vision contemporaine d'un bonheur construit, protégé et stable. Notre génie moderne cherche par tous les moyens à nous soustraire aux chocs des hasards malheureux. Pourtant, cette ambition rencontre quelques limites, car on ne peut pas conjurer le lien profond, étymologique, entre bonheur et hasard - qu'on se souvienne par exemple de l'expression «au petit bonheur la chance».

De bonheurs, il n'y en a qu'au pluriel, et tout petits, qui passent entre les gouttes. Augé les appelle les «bonheurs malgré tout». Sa liste non exhaustive comprend les chansons préférées, les paysages admirés, le petit bistrot

Nous sommes les jouets d'un cosmos, les joies et les peines arrivent par inadvertance. Augé ne le nie pas. Mais il montre bien, dans ce livre, l'équilibre parfois possible entre une certaine volonté d'être heureux et l'aléa des événements. Cette motivation a ses bons côtés. De même que la chance sourit à ceux qui savent la saisir, les bonheurs supposent une certaine volonté de s'en emparer. «Nous inventons nos vies, et l'arbitraire de l'événement, s'il est accepté, peut passer pour le produit d'une création et la source inattendue d'un moment de plénitude», écrit Augé.

Nous avons tous une certaine disposition pratique aux «bonheurs du jour». Ils sont fixés par certains rituels. Cette aptitude se maintient dans les contextes les plus variés, y compris face à la contrainte étouffante des systèmes clos et univoques: théocraties, totalitarismes. Les sociétés plus ouvertes laissent du jeu entre l'individu et le sens prescrit par la société. De bonheurs, il n'y en a donc qu'au pluriel, et tout petits, qui passent entre les gouttes. Augé les appelle les «bonheurs malgré tout». Sa liste non exhaustive comprend les chansons préférées, les paysages admirés, le petit bistrot où se nouent des conversations cordiales et de passage - il développe cette idée dans un autre livre Éloge du bistrot parisien (Éd. Payot) ; les lectures aussi, qui saisissent les sentiments entraperçus. Il a une prédilection pour ces écrivains des «fragiles bonheurs», comme disait Tzvetan Todorov à propos de Rousseau ou Stendhal.

Le plus souvent, ces bonheurs sont liés, écrit Augé, «à la perception d'un mouvement, d'un lieu à l'autre, d'un moment à l'autre, d'un être à l'autre»

Il nous parle de Lucien Leuwen au Café du Chasseur Vert de Nancy. Ou des deux copains de L'Éducation sentimentale, qui se souviennent à leur tour d'une escapade avortée dans un bordel de Nogent: «ce que nous avons connu de meilleur», dit Frédéric Moreau. Et Proust, bien sûr, qu'émeut le coquelicot «faisant cingler au vent sa flamme rouge». Le plus souvent, ces bonheurs sont liés, écrit Augé, «à la perception d'un mouvement, d'un lieu à l'autre, d'un moment à l'autre, d'un être à l'autre».

Bonheurs des retours, ou des départs. Ceux-là sont réversibles en leur contraire. Remplacer bonheur par tristesse. Dans les départs, il y a mouvement vers l'avant, par amour, curiosité ou ambition: «ce sont des bonheurs de création, d'invention de soi». La quête amoureuse surclasse les autres. Don Juan l'aime tellement qu'il ne peut se défaire de l'envie de revenir toujours aux «inclinations naissantes qui ont des charmes inexplicables».

L'exemple des pâtes

Augé ironise sur les sondages où les Français et les Italiens ne se jugent pas les plus heureux des peuples. On peut toujours réfléchir au contraste douloureux entre l'idéal français du bonheur et la réalité prosaïque, qui expliquerait cette sévérité des Français envers eux-mêmes. Mais les Italiens ne sont pas aussi perfectionnistes, et ils excellent dans le rituel des instants de bonheur. Augé passe beaucoup de temps de l'autre côté des Alpes, où il est plus connu qu'en France. Dans des pages savantes, il nous apprend comment il découvrit l'importance de la pâte. «Dans mon enfance, les pâtes, c'étaient les nouilles, un symbole absolu de non-cuisine.» Puis, il finit par considérer cet aliment «avec ses allures modestes d'un simple support de saveurs».

C'est l'occasion de marier la pâte et la page: «Entre le cuit et le cru, le dur et le mou, le simple et le complexe, venue d'ailleurs mais profondément italienne, la pâte dit à la fois la vertu des contraires qui se combinent, et celle des contacts culturels. Les vertus de la diffusion - au sens que les ethnologues ont donné à ce mot - mais aussi celles du terroir.» On le sent heureux d'écrire ces lignes justes. «La pâte est toujours menacée de devenir nouille lorsqu'elle est traitée avec négligence par de faux cuisiniers. L'enjeu est d'importance. Il s'agit de savoir si demain la pâte globale restera ou non al dente.» Moralité: il n'y a pas de bonheur global, mais que des bonheurs al dente.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 01/03/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici