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ENQUÊTE - Le Forum économique mondial s'est ouvert mardi. Jusqu'au 26 janvier, les patrons des 1000 premières entreprises du monde et 70 chefs d'État ou de gouvernement s'efforceront de «construire un avenir commun dans un monde fracturé». Et comme depuis 1971, l'infatigable professeur Schwab sera aux manettes.

 

On peut s'y rendre en train, en voiture ou en hélicoptère, mais il est recommandé de se chausser de semelles en caoutchouc ou à crampons. Réputée à la Belle Époque pour son ensoleillement propice à la guérison de la tuberculose, la station des Grisons, perchée à 1600 mètres, est la seule en Suisse à ne pas avoir de chalets mais des immeubles à terrasses conçus pour les sanatoriums. Dans son roman La Montagne magique, d'une lenteur envoûtante que peu de lecteurs parviennent à terminer, Thomas Mann raconte comment, sur le coup de 10 heures, on glisse les transats devant les chambres pour s'exposer aux rayons du soleil.

Tel est le lieu choisi par Klaus Schwab, jeune professeur de management de 33 ans à l'Université de Genève, pour organiser à l'été 1971 le premier Forum européen du management. Cet Allemand, issu d'une famille d'industriels du Bade-Wurtemberg, sosie du réalisateur Erich von Stroheim, ne s'en est jamais caché: «Je voulais un endroit suffisamment reculé pour que les congressistes ne s'en échappent pas entre les sessions.» Il obtient une subvention de la Commission européenne, même si Raymond Barre se montre réticent pour financer une opération hors de la communauté européenne: «Mais Monsieur le Commissaire, la Suisse va très vite rejoindre les institutions européennes», rappelle-t-il en riant.

«En 1971, nous n'étions guère plus de deux cents, industriels européens et professeurs d'économie, venus débattre des méthodes américaines de gestion», se souvient un patron, sous-équipementier de l'automobile, venu de Besançon. Les milieux d'affaires du Vieux Continent sont alors avides de combler leur retard. Jean-Jacques Servan-Schreiber venait d'écrireLe Défi américain, le plus grand best-seller politico-économique jamais publié en France.

Resserrer les liens du monde capitaliste et de ses trois blocs

Mais patatras, en 1973, le monde occidental, le seul à l'époque qui vive en économie de marché, subit un triple choc: la fin du système de taux de change fixes de Bretton Woods, la guerre du Kippour et le premier choc pétrolier. À l'Ouest, c'est la panique. Le 1er juillet 1973 est créée la Commission trilatérale, principalement à l'initiative du banquier-milliardaire David Rockefeller, suivi notamment par Henry Kissinger: il s'agit de resserrer les liens du monde capitaliste et de ses trois blocs - États-Unis, Europe, Japon - en faisant travailler ensemble des personnalités de la politique et des entreprises.

Klaus Schwab saisit la balle au bond en décidant d'ouvrir son modeste symposium de management aux dirigeants politiques et de l'organiser non plus pendant les vacances universitaires mais en janvier 1974. Depuis lors, il n'a plus cessé de surfer sur les désarrois de la planète.

«Cette année, Davos sera le sanatorium de l'économie mondiale», annonce-t-il en janvier 2009, et il intime le mot d'ordre: «Nous allons dessiner le monde de l'après-crise.» Quatre mois après la faillite de la banque Lehman Brothers de septembre 2008, qui a plongé l'économie mondiale dans une violente récession, personne ne sait si on échappera à un remake de la grande dépression des années 1930. Les banquiers d'outre-Atlantique, les Goldman Sachs, Merril Lynch et autres grandes banques, se sont fait porter pâle à Davos et les rares financiers américains présents sont hués par l'assistance.

En ce sinistre hiver 2009 pour l'économie mondiale, le Forum n'en est pas moins un grand succès. Le premier ministre chinois Wen Jiabao est bien là, tout comme Vladimir Poutine

En ce sinistre hiver 2009 pour l'économie mondiale, le Forum n'en est pas moins un grand succès. Le premier ministre chinois Wen Jiabao est bien là, tout comme Vladimir Poutine qui n'hésite pas à remettre publiquement à sa place Michael Dell (patron de l'entreprise d'informatique éponyme) qui voulait lui proposer son assistance. «Nous sommes réputés pour notre école de mathématiciens», réplique le Russe.

En 2009, Davos est devenu depuis longtemps déjà un rendez-vous incontournable, avec de réels débats. Même si les chiffres 2018 sont toujours plus superlatifs que l'année précédente (3000 participants, dont 1500 patrons d'entreprise, de multinationales pour la plupart, 70 chefs d'État ou de gouvernement, 900 représentants d'ONG, 500 journalistes), le Forum a atteint son régime de croisière dès la fin des années 1990. Finie la référence besogneuse au management ; en 1987, il est devenu World Economic Forum, le WEF (Forum économique mondial). Et il se dote d'un slogan pétaradant: «Committed to improving the state of the world» (engagé pour améliorer l'état du monde).

La durée comme atout

Pour un Français, ça paraît un peu kitsch. Si ce n'est qu'en bon Allemand aux ambitions faustiennes, son fondateur, et toujours directeur général du WEF pour cette 48e édition annuelle, ne se paie pas de mots. Parmi ses spécialités, la rencontre des «frères ennemis». Ainsi en janvier 1988, les Grecs et les Turcs signent «la déclaration de Davos», s'engageant à résoudre leurs tensions. Puis en 1992 Frederik de Klerk et Nelson Mandela se serrent la main dans le Centre des congrès. Et en 1994, dans la même enceinte, Simon Pérès et Yasser Arafat signent un projet d'accord sur Gaza et Jéricho.

Mais sa principale force, c'est la durée, atout majeur dans un monde où les PDG et les chefs d'État sont sur des sièges éjectables. «Je me suis entretenu avec Poutine, en allemand, il y a vingt-cinq ans», rappelait récemment Klaus Schwab récemment, pour signifier ses liens d'ancienneté sinon d'intimité avec le président russe. Voilà comment on acquiert le carnet d'adresses le plus opulent de la planète. Et puis il y a l'argument massue, que ce presque octogénaire, qui en paraît dix de moins, ne manque jamais de faire vibrer: «Monsieur le président, vous pourrez vous adresser aux mille patrons des plus grandes entreprises de la planète.»

Le syndrome de Stendhal 

Jacques Chirac avait de guerre lasse fini par y succomber en 2005, au bout de dix ans à l'Élysée. Davos a tellement mauvaise réputation dans l'opinion publique française! Se commettre dans «le temple de la mondialisation libérale et du capitalisme»? Pas un de ses prédécesseurs n'avait fait le pèlerinage, ni aucun premier ministre en exercice (pas même Barre quand il était à Matignon, alors qu'il fut l'un des pionniers du Forum). Mais cette année, Chirac a quelque chose à vendre aux «maîtres du monde»: la taxe de solidarité sur les billets d'avion pour financer la lutte contre les maladies infectieuses (sida, malaria, tuberculose). Comme par une sorte d'acte manqué, notre président n'avait pourtant pu prendre l'hélicoptère, en raison de la météo, et c'est finalement de l'Élysée, et par vidéo, qu'il avait fait applaudir sa taxation par les apôtres du libéralisme!

Le pli est pris ; Nicolas Sarkozy en 2010 et 2011, puis François Hollande en 2015 ont accepté l'invitation. Mais c'est en véritable «enfant de Davos» qu'Emmanuel Macron va s'y rendre ce mercredi. N'a-t-il pas été promu en 2016 «young global leader», cette confrérie de 800 «jeunes leaders mondiaux» instaurée par le WEF pour distinguer les moins de 40 ans les plus prometteurs, qu'ils soient politiques, entrepreneurs ou scientifiques? Et en janvier 2016 en tant que ministre de l'Économie et du Numérique, il avait passé une folle journée, 24 heures chrono, sommeil compris, se réservant une dizaine de rencontres bilatérales en toute discrétion, les IGWEL dans le jargon du WEF (Informal Gathering of World Economic Leaders). Sans compter les panels, les cocktails et les interviews télévisées.

Un système subtil de castes

L'un des charmes de Davos est d'aménager toute une gradation de rencontres. De la séance plénière offrant à Trump l'occasion de s'exprimer, non pas par tweet, mais en une demi-heure, au dîner totalement privé, où un des patrons les plus connus de la planète traitera le même Trump de «trou du cul» («ass hole») comme on a pu l'entendre en 2017. Plus étrange peut-être, Klaus Schwab a réussi à instaurer une totale communication entre les 3000 participants, tout en établissant un système subtil de castes, dont l'expression la plus lisible est la dizaine de couleurs différentes pour les badges. Du simple accompagnateur d'un «global leader», lequel aura acquitté 37.000 francs suisses (32.000 euros, frais d'hôtel non compris), aux médias pour qui l'entrée est gratuite. Devant une telle concentration de têtes célèbres, certains journalistes finissent par éprouver «le syndrome de Stendhal», ce vertige que ressentait l'écrivain devant l'abondance des œuvres d'art à Florence et à Rome.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 23/01/2018. Accédez à sa version PDF en cliquant ici