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On l’avait presque oubliée. Bien sûr, dans un coin de notre mémoire, il y avait encore la passion vécue par les mythiques Elizabeth Taylor et Richard Burton, fascinants de colère et de désir sauvage, ou Roméo et Juliette, empêchés de s’aimer mais réunis dans la mort. Difficile aussi d’échapper aux chansons populaires : “Je voulais te dire que je t’attends”, “Ne me quitte pas”, “Je suis malade” (respectivement, de Michel Jonasz, Jacques Brel et Serge Lama). L’amour romantique, torride, fusionnel a toujours fait, et tout spécialement en France, rêver, créer, gloser.

Puis est arrivé l’été 2003, meurtrier, avec l’incroyable « drame de Vilnius », tragédie jusque-là impensable entre deux artistes et quadras accomplis, Marie Trintignant et Bertrand Cantat. Des contemporains qui nous inspiraient, apparemment libérés de nombreuses chaînes, en pleine possession de leurs moyens et de leurs talents. En quelques heures, leur amour si fort avait pulvérisé leur vie, et celles de leurs proches. Comment un tel gâchis était-il possible ?

Les analyses pour tenter de comprendre l’incompréhensible ont fusé. Nous-mêmes, à la rédaction de Psychologies, n’y avons pas échappé. Il y avait celles qui, les yeux brillants, avouaient avoir vécu des relations aussi intenses et destructrices, et souhaitaient ne jamais revivre ça. D’autres regrettaient de n’avoir jamais ressenti de sentiments aussi forts.

Dans le concert de réactions qui accompagna cette affaire, c’est contre toute attente Kristina Rady, l’ex-femme de Cantat, qui révélait dans un hebdomadaire (Le Point du 25 mars 2004) pourquoi cette histoire d’amour entre une comédienne au regard trouble et un poète rock nous avait tant bouleversés : « Ils étaient en quête d’un amour absolu. Ils s’aimaient comme deux adolescents, d’une passion dont on rêve tous, mais qui peut perdre beaucoup de plumes sur l’autel du quotidien. »

L’incapacité à aimer

A découvrir

A lire

Aimer, de Susan Baur. C’est quoi le grand amour ? Peut-il transformer la vie ? Par une psychologue américaine, qui a connu le séisme de la passion (Payot).

Le Prince charmant et le Héros, de Geneviève Djénati. Comment naissent désillusions et malentendus entre hommes et femmes (L’Archipel).

Car c’est là l’un des paradoxes de la passion. Vibrer, ressentir des sensations fortes, être emportés dans ce « ravissement à l’autre », ainsi qu’elle nous l’impose, on le désire tous. Mais jusqu’où ? De telles émotions sont-elles viables sur le long terme ? Et à quel prix ?

A une époque où l’on cherche à se faire une vie plus légère, où l’attitude zen est valorisée, à l’heure où des sociologues comme Serge Chaumier vantent les vertus de l’indépendance et de la « déliaison amoureuse », où les femmes se déclarent libérées, peut-on encore avoir envie d’être enchaîné corps et âme à un autre ?

Dans son livre “Aimer”), la thérapeute américaine Susan Baur cite une étude de Harvard montrant que les étudiants d’aujourd’hui « préfèrent construire leur vie autour d’un CV plutôt que d’une romance […]. Ils apprécient le “respect mutuel”, mais ne sont pas très friands de “désir incontrôlé” ».

Cette méfiance vis-à-vis de la fièvre passionnelle peut même déboucher sur l’incapacité à aimer. Des psychothérapeutes affirment recevoir aujourd’hui de nombreux « anorexiques de l’amour » : « Ces patients prétendent ne pas vouloir connaître de passion intense ou, au contraire, ne veulent vivre que ce qui serait le top du top en matière de grand amour. La réalité, c’est qu’avec ces freins intérieurs ils restent seuls », explique Geneviève Djénati. Pour cette psychothérapeute, qui vient de publier un essai sur l’image du prince charmant dans l’imaginaire des femmes, c’est la peur absolue de l’abandon, une peur inconsciente et refoulée après des deuils trop précoces, qui guide leur vie affective. Ainsi sont-ils eux aussi, et même s’ils cherchent à s’en protéger, victimes de la passion.

Une épreuve et une initiation

Si on ne peut contrôler l’incontrôlable ni éviter la passion quand elle nous tombe dessus, on peut tenter de la vivre jusqu’à ce qu’elle se transforme en un amour qui, à son tour, nous transforme. « Elle nous fait perdre le contrôle de nous-mêmes et ressemble à un cheval emballé : l’aventure prend fin si le cavalier tombe, mais il ne sait pas où il va s’il tient bon », écrit Susan Baur. Car la folie amoureuse, indispensable au début d’une relation, peut déboucher sur le grand amour. Ces deux sentiments ne sont ni de même niveau ni de même intensité.

Le premier nous enflamme, fait vaciller l’image que nous avons de nous, exploser nos croyances, nos certitudes, la plupart des « histoires » que nous nous racontions sur notre propre compte ; le deuxième nous porte, nous aide à construire, à nous épanouir. La passion coupe un peu nos ailes en nous enchaînant et en nous faisant vivre un train d’enfer ; l’amour aide à s’accomplir aux côtés d’un autre. Les couples amoureux – qui ont « tenu bon sur le cheval fou » – ont quitté l’exaltation permanente, mais ne l’ont pas oubliée. Ils peuvent même en avoir fait le socle de leur relation.

Certains jours, quand le sentiment de routine envahit la vie à deux, il est bon de se rappeler que tout cela avait commencé par une folle passion. Quant aux autres – « jetés à terre par leur monture » –, il leur reste à tirer la leçon d’une telle épreuve (lire les témoignages). Pour ceux qui ont vécu la passion, il y a souvent un avant et un après. En cela, on peut la considérer comme une voie initiatique. Elle fait traverser des zones physiques et psychiques de soi auxquelles on n’avait pas accès. Des voyages de l’autre côté du miroir dont il faut faire l’effort de revenir pour ne pas rester dans la répétition stérile de sensations fortes. Une épreuve, donc, qu’un « appelé » de la passion a résumée ainsi : « Il y a quelque chose de terrible là-dedans : on subit le fait d’aimer, mais il faut le faire vivre. » Cet amant, c’était Bertrand Cantat, quelques jours avant qu’il ne donne la mort.

Témoignages

Laurence, infirmière vétérinaire, 39 ans : « Aujourd’hui, je sais faire la différence entre intensité et profondeur »

« Avec mon mari, je vivais une relation insipide. J’avais eu deux adorables petites filles. Je ne me posais pas de questions. » Jusqu’à ce jour où elle croise le regard d’un homme. « Pour moi, c’était l’Homme. J’étais comme aimantée. » Dès le début, Laurence sait qu’elle doit vivre cette histoire jusqu’au bout. Elle divorce. Pourtant, elle ne vivra jamais avec son amant. « Mes filles le gênaient. Il était trop égoïste pour accepter des enfants. » Les soirées à l’attendre, le manque deviennent insupportables. Un jour, elle se rend chez lui sans prévenir. Elle y trouve une jeune femme. La rupture est progressive, douloureuse. « Je suis devenue l’ombre de moi-même. Je prenais des médicaments pour tenir, d’autres pour dormir. »
En plein marasme, Laurence rencontre Alain. « Il m’a dit que les enfants n’étaient pas un problème. Lui était prêt à m’aimer. » Ensemble, ils auront une petite fille. « Alain est fort, prêt à tout partager. J’ai appris à faire la différence entre intensité et profondeur, entre passion et amour. Aujourd’hui, chaque minute est heureuse et précieuse. »
La passion ? « Je n’en veux plus. C’est trop destructeur. »

Vincent, étudiant, 23 ans : « J’ai gagné en confiance, je sais que je peux être aimant et aimé »

« Nous étions les meilleurs amis du monde. Elle, la plus jolie de la fac, la déesse, moi, un simple mortel. » Vincent ne pense pas qu’elle peut s’intéresser à lui. « Pourtant, personne ne m’avait regardé comme ça. » Ses amis l’incitent à franchir le pas. « Je lui ai avoué mes sentiments… sur répondeur. Elle a rappelé. Paniqué, j’ai bredouillé : non, finalement ce n’était pas possible. » Le lendemain, Vincent découvre les yeux rougis de Clara. Commence alors un drôle de pas de deux. « J’avançais, elle se dérobait. Elle revenait, je n’étais plus là. » Et il ne s’est rien passé. Quand Clara rencontre quelqu’un d’autre, un an plus tard, Vincent devient fou. « Je l’ai harcelée. Je ne mangeais plus, ne dormais plus. A défaut de vivre mon rêve, je suis devenu son cauchemar. » Clara l’a rayé définitivement de sa vie. « J’ai été passif, dingue, brutal, maladroit. Aujourd’hui, j’ai gagné en confiance. La prochaine fois, je serai actif, fort, doux. Je sais que je peux être aimant et aimé… »

France, écrivain* et navigatrice, 62 ans : « En amour comme en mer, le calme plat rassure, mais on n’avance pas »

« Quand je l’ai rencontré, à 23 ans, faire l’amour avec lui m’a bouleversée. J’ai tout accepté, qu’il me traite plus bas que terre, qu’il me batte. » Trois ans plus tard, ils partent faire le tour du monde en voilier avec leur petite fille de 20 jours. France barre, cuisine, lave les couches à la main. Un cauchemar. Deux autres filles naîtront cinq et sept ans plus tard. « J’avais l’illusion qu’il changerait. J’assumais les enfants et la survie de la famille. Le mépris et les coups. » Un jour, il frappe la dernière, elle a 18 mois. « J’ai pris mes filles et je suis partie. » Pourtant, France ne regrette pas ces dix ans. « Cette passion m’a révélé mon instinct de vie, une force et une énergie que je ne me connaissais pas. » Est-elle dégoûtée de la passion ? « En amour comme en mer, le calme plat est sécurisant, mais on n’avance pas. Quand l’océan est déchaîné, on craint pour sa vie, alors nos forces se décuplent. »

* Dernier livre : “ Manger bio, c’est pas cher” de France Guillain (Jouvence).