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  • 2) .... Robert Redeker : «La société du déni de la mort» ................ Nous cachons la mort à nos enfants, nous les élevons comme si elle n'existait pas. Nous les laissons vivre et grandir comme s'ils étaient immortels, tels des dieux païens. À la cinquantaine, il ne manque pas d'adultes n'ayant encore jamais vu un mort de toute leur existence! La mort ne s'est pas simplement privatisée - les proches cachent leurs défunts comme s'ils en avaient honte -, elle s'est raréfiée. La mort a été exfiltrée vers les hôpitaux, les mouroirs, les morgues.
  • 1)... Ceux qui regardent encore la mort en face. Avec L'Éclipse de la mort et Zone de mort, Robert Redeker et Paul Yonnet nous remettent à table avec la Grande Faucheuse à une époque où l'humanité repousse la mort, tout en voulant la désacraliser.

CORRELATS

  1. http://www.homocoques.com/aq1001-zundel-mort.htm
  2. http://www.homocoques.com/aq1001-Cyrulnik_suicide.htm

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Robert Redeker : «La société du déni de la mort»

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TRIBUNE - Pour la Toussaint, le philosophe analyse le refus de la mort dans les sociétés modernes, qui se manifeste notamment par le choix de la crémation.

Que devient la mort, dans notre société de la modernité tardive? Des millénaires durant nous vécûmes dans sa familiarité. Elle côtoyait la vie, était mêlée à elle. Notre époque, dans les dernières décennies, a rompu avec cette familiarité. La mort est devenue étrangère, paraissant presque impossible. Notre société, qui en tout domaine a si peur que les mots rendent visible la vérité, l'a même expulsée du langage: «partir» remplace «mourir», «il est parti» se substitue à «il est mort». Une attitude nouvelle face à la mort, historiquement inédite et anthropologiquement dangereuse, dont cette euphémisation sémantique témoigne bien, s'est imposée: le déni par effacement. Quel est le sens de cette mutation?

Un étrange paradoxe surgit : expulsés de la réalité, les cadavres ne se donnent plus à voir que sur les écrans de cinéma, de télévision, de jeux vidéo.

Nous cachons la mort à nos enfants, nous les élevons comme si elle n'existait pas. Nous les laissons vivre et grandir comme s'ils étaient immortels, tels des dieux païens. À la cinquantaine, il ne manque pas d'adultes n'ayant encore jamais vu un mort de toute leur existence! La mort ne s'est pas simplement privatisée - les proches cachent leurs défunts comme s'ils en avaient honte -, elle s'est raréfiée. La mort a été exfiltrée vers les hôpitaux, les mouroirs, les morgues. On ne la rencontre plus au coin de la rue, on ne la croise plus dans la cité. Un étrange paradoxe surgit: expulsés de la réalité, les cadavres ne se donnent plus à voir que sur les écrans de cinéma, de télévision, de jeux vidéo. Le regretté Jean Baudrillard a insisté naguère sur ce point: la télévision est l'instrument de l'évanouissement de la réalité. Elle transforme la mort en une fiction. Insistons: écranisée, à la télévision ou au cinéma, la mort n'est plus que fictive. Or, cette omniprésence de la mort sur les écrans, lieux de la fiction, vient nous rassurer sur son impossibilité dans la réalité. Les écrans œuvrent à la déréalisation absolue de la mort, forme ultime de son déni.

Symboliquement, la cendre, qui dit « plus jamais », est le contraire de la poussière

L'incinération jouit d'une faveur grandissante. Elle tient dans le refus des restes consistants, charnels et osseux, au profit de la cendre. Inhumation: il demeure quelque chose, le corps, qui va se défaire lentement, la chair en pourrissement ; incinération: il ne reste rien. La décomposition rend le mort au vif, ramène à la vie, réintègre à la grande circulation universelle des éléments. La poussière est le produit, au bout de millions d'années, de cette décomposition. Symboliquement, la cendre, qui dit «plus jamais», est le contraire de la poussière, promesse de vie (nous sommes de la poussière d'étoiles, selon Hubert Reeves). Philosophiquement, le choix de la crémation traduit une opinion implicite: la préférence pour le néant plutôt que pour la décomposition, c'est-à-dire une vie que l'ego ne peut plus contrôler. Elle manifeste l'égoïsme au sens propre: le fanatisme de l'ego, qui ne supporte pas que ce qui fut son corps puisse continuer d'être sans lui. Derrière cet hygiénisme égoïste, cette préférence pour la cendre aux dépens de la chair, se cache une certaine haine de la matière, autrement dit un idéalisme, l'idéalisme du néant. La personne incinérée, en effet, n'étant plus même restes, réduite à la cendre, n'existant plus ailleurs que dans la mémoire des survivants, n'est plus qu'une idée.

Pour que ce fantasme de l'auto-engendrement, cette illusion de supériorité sur tout le passé, trouve quelque vraisemblance, il importe d'effacer du monde les traces des morts

Qu'une société cherche à éliminer les dépouilles de ses membres, à effacer leurs traces matérielles, charnelles, n'est pas anodin. Aux États-Unis, parmi les esprits les plus progressistes de la Silicon Valley, commence à se développer, en substitution à l'inhumation et à la crémation, la liquéfaction: la dissolution des corps défunts dans un bain chimique. Nous ne voulons plus - ou nous voulons de moins en moins - conserver les chairs et les os des morts dans les cimetières, aspirant plutôt à nous en débarrasser par le feu ou des bains d'acide. Voyons dans cette tendance - pulsion morbide à une karchérisation des défunts - un anticonservatisme radical.

La Toussaint - où nous déambulons encore dans les rues des villes construites pour abriter les morts, pour les retenir dans l'humanité: les cimetières - peine à masquer que nous vivons dans une société plus mal à l'aise avec la mort qu'aucune autre. «Les vivants sont toujours, et de plus en plus, gouvernés par les morts», écrivit en son temps Auguste Comte. Nos contemporains aspirent à rompre avec cette loi anthropologique, à se séparer définitivement des morts. Ils ne veulent rien devoir au passé. Rien devoir au peuple innombrable de ceux qui les ont précédés. L'individualisme pousse jusqu'ici: chacun se rêve en recommencement absolu. Pour que ce fantasme de l'auto-engendrement, cette illusion de supériorité sur tout le passé, trouve quelque vraisemblance, il importe d'effacer du monde les traces des morts. Narcisse ivre de son interminable présent, l'homme nouveau pourra s'épanouir dans un monde sans cadavres ni cimetières.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 01/11/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

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Ceux qui regardent encore la mort en face

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Avec L'Éclipse de la mort et Zone de mort, Robert Redeker et Paul Yonnet nous remettent à table avec la Grande Faucheuse à une époque où l'humanité repousse la mort, tout en voulant la désacraliser.

DansLe XIXe siècle à travers les âges, l'écrivain Philippe Muray émet une hypothèse originale: selon lui, la modernité débute en 1786 à Paris, lorsqu'on décide de détruire le cimetière des Innocents, situé à l'emplacement actuel des Halles. Ce véritable charnier en plein air, où se côtoyaient cadavres et passants, fut fermé pour des raisons sanitaires, et les ossements déplacés dans les Catacombes.

 «On meurt toujours bien sûr, mais on n'y pense plus»

«Pour que le XIXe siècle soit possible, pour qu'il puisse naître il a donc fallu et peut-être suffi que le voisinage innocents-macchabées, cette mitoyenneté insupportable, apparaisse brusquement comme abominable.» Depuis, le «recul de la mort», selon la formule du sociologue Paul Yonnet, n'a cessé de progresser. Chassée des cités dans un élan hygiéniste et puritain, elle ne ressurgit dans nos quotidiens modernes qu'à l'occasion des attentats terroristes qui viennent éclabousser de sang le trottoir de nos villes. À une époque qui cache ses cadavres qu'elle ne saurait voir, deux livres viennent nous remettre à table avec la Grande Faucheuse: L'Éclipse de la mort, de Robert Redeker, et Zone de mort, de Paul Yonnet.

Dans son essai stimulant, le philosophe nous emmène sur ces chemins que nous ne voulons plus prendre, qui mènent à l'Hadès ou aux chambres mortuaires. Accompagné des plus grands auteurs (Épictète, Bossuet, Chateaubriand, de Maistre), avec une tendresse particulière pour les mystiques Thérèse de Lisieux et Thérèse d'Avila, Redeker raconte les étapes d'une occultation inédite dans l'histoire de la pensée: «On meurt toujours bien sûr, mais on n'y pense plus.»

L'Éclipse de la mort de Robert RedekerDesclée de Brouwer, 214 p., 18 €.
L'Éclipse de la mort de Robert RedekerDesclée de Brouwer, 214 p., 18 €.

Il décortique notre époque paradoxale, où l'on fabrique dans les laboratoires de la Silicon Valley une immortalité technologique à grands renforts de prothèses, mais où l'on réclame dans nos Parlements l'autorisation du suicide assisté, où un Occidental peut atteindre la cinquantaine sans avoir vu de ses yeux un macchabée mais où un enfant de 10 ans assiste à des dizaines de meurtres par jour sur écran. Du succès grandissant de la crémation au déclin de la mort héroïque, il nous raconte une humanité qui repousse et occulte la mort, tout en voulant la désacraliser, la galvauder, en faire un «droit» comme les autres.

C'est que l'individu contemporain aux désirs illimités voudrait le beurre et l'argent du beurre, le salut ante mortem, la vie éternelle et la 4G dans le cercueil. Il a perdu son âme et ne songe plus, selon le mot de Bernanos, qu'à «sauver sa peau». Avec une nouvelle formule euphémisante, caractéristique de notre veulerie: comme le remarque Redeker, on ne dit plus «il est mort», mais «il est parti».

Récit posthume d'une agonie

Paul Yonnet, lui, n'est pas parti. Celui qui fut l'un des plus grands sociologues français, auteur du célèbre Voyage au centre du malaise français, est bien mort le 19 août 2011 des suites d'une longue maladie. Zone de mort est le récit posthume de son agonie. Dans ces pages fiévreuses, à l'accent célinien, le sociologue nous emmène avec lui dans sa passion. Il raconte ses douleurs et ses soins, les misérables remarques de ses compagnons de chambrée, la mesquinerie du personnel soignant, ses souvenirs qui affluent aux réveils de réanimations, les livres qu'il lit sur son lit d'hôpital.

Le Stlinox prescrit par les infirmières pour avoir la paix toute la nuit. Yonnet refuse les drogues, tout ce qui pourrait créer un obstacle entre lui et la mort, «les comportements récréatifs, liés à la paresse d'exister». Comme l'écrit son ami Jean-Pierre Le Goff dans la préface qu'il donne à son livre, «ce texte est un coup de poing contre le nouveau monde aseptisé, l'envers du décor de l'optimisme enjoué des bien-pensants de la postmodernité et des partisans doucereux du suicide assisté». «Nous voilà incapables de soutenir le regard de l'agonie», écrit Redeker.

Zone de mort de Paul YonnetStock, 194 p., 18 €.
Zone de mort de Paul YonnetStock, 194 p., 18 €.

Tel le loup dans le poème de Vigny qu'il cite longuement à la fin de son livre, Yonnet, cloué à son lit par la maladie, regarde la mort en face: «Gémir, pleurer, prier est également lâche / Fais énergiquement ta longue et lourde tâche / Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler / Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.» À une époque de gémissement et d'exhibition universelle, Redeker et Yonnet nous invitent à retrouver le souci du tragique et la vertu du courage.

Pourquoi? Ne vivions-nous pas mieux dans l'ignorance? Le déni a ses conforts. Yonnet fit inscrire sur sa tombe cette épitaphe: Gaudium veritatis, «la joie de la vérité». La mort est cet instant où se dévoile la vérité de l'existence, l'ombre qui donne du prix à la lumière, la fin qui empêche à la vie d'être une succession du même. «La tombe est le point de départ de l'humanité.» «Tout cadavre est semence, tout linceul berceau. Toute larme de deuil liquide amniotique, océan salé d'où la vie émerge», écrit Redeker.

Philosopher, c'est apprendre à mourir, disait Montaigne. Oublier qu'on meurt, c'est désapprendre à vivre. Telle est la leçon, capitale et poignante, que nous offrent ces deux professeurs.